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dire aux gens qu'on les aime


Ce n’est pas vraiment un parc, juste un repli, une enclave verte lovée entre une chapelle et deux murs palissés de vigne vierge : quatre arbres, trois massifs de pensées, deux bancs et une allée. Quelques moineaux. J’y ai mes habitudes. J’y ai surtout fait une rencontre.
Mai dernier. Assise sur le banc qui fait face à la ruelle, ordinateur portable sur les genoux, j’écris. Grincement du portillon de fer. Je lève les yeux… Elle entre, appuyée sur une canne à pommeau, robe noire, cheveux ramenés en chignon, environ 70 ans, visage comme sculpté, la grâce, la légèreté de trait d’un fusain de Coley Burn-Jones. Belle. Très belle.
Nos regards se croisent. Discret signe de tête. Elle s’assoit sur l’autre banc, arrange les plis de sa robe et feuillette une revue. Je retourne à mon clavier… « Vous devriez venir vous asseoir à côté de moi. » Je relève la tête. « Ce banc-ci est plus confortable. Je vous assure... » Elle me montre la place à côté d’elle. J’accepte d’un sourire et la rejoins avec tout mon barda.
Tandis que je m’installe, je remarque ses yeux qui pétillent du plaisir de l’instant. « Je vous ai aperçue avant-hier. Vous étiez là, toute seule, penchée sur votre ordinateur… » Rien d’intrusif dans son regard, plutôt une caresse bienveillante. « ...mais je n’avais pas le temps de m’arrêter. »
Présentations faites, elle avoue d’emblée être une incorrigible bavarde. « Est-ce que je peux vous prendre la main ?… S’il vous plait… » Je la lui tends. « J’aime tenir la main de la personne avec qui je parle… » Elle la prend et la recouvre de son autre main. Puis elle perd son regard au loin et commence à se raconter. Elle se prénomme Césarine, a eu 78 ans en avril et vit depuis 34 ans à quelques rues d’ici. Elle a eu une fille, Chana, disparue enfant sur une plage de l’est africain. « Elle aurait à peu près votre âge… ». Le registre de sa voix, grave, souligné d’un léger voile, donne aux mots une consistance particulière. On sent qu’elle les aime, les choisit, les pose avec justesse, en change parfois : « non, plutôt réservé que taciturne… » Le charme est puissant. Il opère. Et la vie comme un roman. La sienne : vieille famille toscane, avec rien moins qu’un pape et pléthore de prélats et de généraux dans sa généalogie, une noblesse de la terre qui refusa le joug fasciste et abandonna biens et particule en fuyant par le bas de la botte les milices mussoliniennes. De cette époque, elle retient surtout les milles nuances de la terre de Sienne.
La matinée se poursuit dans le plaisir de la conversation, et tandis que les ombres glissent sur le gravier, on en vient à évoquer nos amours aussi crûment que deux copines de classe. Inépuisable, Césarine digresse, s’émeut, s’insurge. Dans la ruelle, un passant se méprend sur nos éclats de voix et nous salue en agitant sa baguette de pain.
Elle s’inquiète de moi. La voyageuse venue se perdre, se mettre en retrait du monde, d’un désert l’autre, l'intrigue. Je lui parle de mon ami, musicien. Notre rencontre dans les coulisses du théâtre de la Renaissance. Nos fous rires. Nos séparations. Nos rabibochages. Notre écriture à quatre mains. Et lorsque j’explique que mon souci premier, depuis la mort de mon père, est de ne plus jamais rater une occasion de dire aux gens que je les aime, elle presse ma main contre elle.
Ce matin de mai, nous en sommes restées là. Un peu groggy l’une l’autre. L’une de l’autre.
Dans les jours qui ont suivi, nous avons poursuivi nos discussions sur le même mode, un peu décalé. Et puis, alors que nous avions prévu de nous retrouver le dernier dimanche de mai, elle n’est pas venue. Ni les jours suivants.
Je me suis rendue à son appartement. Personne... Accoudée à son balcon, une voisine m'a dit qu’il lui arrivait de s'absenter durant de longues périodes, mais qu'elle n'en sait pas plus.
22 juin. Lendemain de fête de la musique. A cette heure, musiciens et saltimbanques ont remisé leurs instruments. La magie de la nuit n’a pas fait réapparaître Césarine.
La semaine d’après, je dois partir une dizaine de jours. En me rendant à la gare, je fais un crochet par sa rue, les volets de l’appartement sont toujours clos.
10 juillet. Toujours pas de nouvelle. Je passe la matinée au téléphone et appelle tout le monde : mairie, maisons de retraite, centres médicalisés, hôpitaux, cliniques… en vain.
15 août. Je relis les premiers paragraphes de ce qui aurait pu être un billet pour le blog que j’ai ouvert récemment sur Mediapart. Mais, la fin à laquelle je me sens contrainte ne me plait pas : chute ratée, celle d’un mauvais film. Un acte manqué. Je décide de mettre ce texte de côté.
17 août. Il est environ 10 heures quand j’ouvre le portillon du petit parc. L’air est vif. Ces derniers temps, j’ai pris l’habitude d’écrire en guettant la ruelle en enfilade. Je mets en route l’ordinateur ; l’écran s’illumine… J’ai une impression d’aile d’oiseau au-dessus de moi, un souffle. Je lève la tête. Une silhouette dépasse la borne d’angle située au coin de la place Eole et change de trottoir… Robe noire… C’est elle. Je me lève, inquiète de son regard. Sa marche est plus lente, sa canne à pommeau n’est pas une simple coquetterie, si elle le fut jamais. Elle pousse le portillon, plonge ses yeux dans les miens et s’assoit sur le banc d’en face.
Je m’approche : « Vous avez raison, Césarine, ce banc est plus confortable. » Elle est amaigrie, mais son regard, son sourire, sont intacts ; et toujours cette lumière. Elle reprend son souffle. Le silence de l’instant dit bien plus que l’essentiel et le rompre me fait peur, mais il y a cette promesse que je me suis faite… Je me penche vers elle, lui tourne légèrement la tête avec la main et pose mes lèvres sur sa joue : « Je vous aime, Césarine ».
Elle refait alors ce geste délicat, la légèreté d’une feuille, sa main droite vient se poser sur ma main gauche tandis que je m’apprête à écrire les derniers mots de ce billet, des mots qui sont aussi les siens, égrenés comme des notes de piano sur ma main qui prolonge la sienne.
Elle se tourne vers moi.
Ses yeux brillent.
« Je suis là. Tout est bien. »



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Je vous aime
Je vous aime
Moi aussi j'aime Césarine, comme vous la racontez, vous racontez si bien...
Nous vous aimerons tous, toutes les deux.
J
Je vous aime, pet de nonne, et j'aime aussi Césarine. Dites-lui quand vous la recroiserez !
Césarine a-t-elle encore la vue pour lire? Pourriez-vous, peut-être, lui laisser votre billet, comme un petit souvenir, quelque chose qu'elle garderait près d'elle: vous savez si bien inscrire les mots sur la page blanche! Le souvenir de ces moments si doux, de deux femmes, qui viennent de chemins si différents et qui ont pu, au delà des choses, se rapprocher, se sentir si proches. Des moments que la vie nous donne. Mais des moments aussi que certains arrivent à atteindre. Que certains arrivent, parfois même, à provoquer.
Fantastique... Splendide... Si intense... J'en reste... Bée... La bouche... Merci, mais oserais-je dire que je vous aime... Si seulement... Je trouvais moi aussi la Place Eole... Une douce matinée d'août... Mais à quoi bon... Il n'y a d'instant que l'instant, n'est-ce pas?
Sur Mediapart, la rentrée littéraire, c'est toute l'année ! Tendresses à vous deux.
Quel bonheur de vous lire encor et encor... Alors je laisse ici à votre intention ces quelques lignes jamais publiées écrites il y a bien longtemps...
Une jeunesse de soixante-dix ans
Elle est arrivée un soir, Robe de nuit parsemée de fleurettes roses, cheveux blancs et gentil sourire, sourire malicieux teinté d'inquiétude, comme égarée par erreur dans ce service d'urgences.
Hôpital de campagne. Au-dehors, nuit noire de février, nuit glaciale. Elle n'a pas eu froid dans l'ambulance. Je l'aperçois du fond du couloir éclairé par la veilleuse. Tous dorment, seuls mes pas brisent le silence.
Égarée ? Non, elle est déjà venue en ces lieux. Un an depuis qu'elle y a accompagné celui qui fut son mari. Il n'en est jamais revenu. Alors la voilà à son tour et elle espère le rejoindre ainsi puisque c'est du même mal dont elle souffre cette nuit.
La mort n'a pas voulu d'elle. Pire, dans ce couloir, elle a revu une amie d'enfance, de ce village natal qu'elle avait quitté par amour pour lui. Il était d'un autre hameau et là-bas, vingt kilomètres de campagne valent bien un océan.
J'allais la voir chaque matin. Le soleil de février ne désemplissait pas d'éclairer sa chambre. Je quémandais : "Un printemps, rien qu'un printemps. Et pourquoi pas?" Dans son village, une petite maison que j'imaginais grisette venait de se libérer comme n'attendant que d'abriter cette petite vie fluette.
Vivre encore... un peu, un tout petit peu, le temps d'un sourire, le temps d'un regard, le temps d'une parole, celle qu'il suffisait de prononcer pour qu'à nouveau éclose dans le printemps une fleurette de soixante-dix ans.
C'est formidable, ces instants de vraie vie... On touche à l'essentiel. Est-ce qu'il faut les mériter ? je veux dire : avoir vécu ? Est-ce réservé à un certain âge ? Quand on vous lit, on est sûr que ça existe, et pourtant on a peur de les perdre, de les laisser s'échapper. Encore et encore, s'il vous plait !
Oui... dire aux gens qu'on les aime et partager coeur à coeur ces secondes de lumière qui nous rendent plus forts.
Bonjour, cela m'a rappelé une chanson de Michel Fugain: . "Ou s'en vont ? Ou s'en vont ? Tous ces potes qu'on aime, ces certaines affections. Qu'on est long, qu'on est long à dire les je t'aime qu'on pense quand ils s'en vont. Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh Font les gens qu'on aime quand ils s'en vont. Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh C'est pas vrai qu'ça s'arrête, ce s'rai trop con. Les copines, les tontons ces anges à nous, nos divines affections. Qu'on est long, qu'on est long à dire les je t'aime qu'on pense quand ils s'en vont. Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh Font les gens qu'on aime quand ils s'en vont. Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh C'est pas vrai qu'ça s'arrête, ce s'rai trop con. Ou s'en vont ? Ou s'en vont ? Tous ces potes qu'on aime, ces certaines affections. Qu'on est long, qu'on est long à dire les je t'aime qu'on pense quand ils s'en vont. Oooooaaaaah Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh Font les gens qu'on aime quand ils s'en vont. Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh C'est pas vrai qu'ça s'arrête, ce s'rai trop con. Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh Font les gens qu'on aime quand ils s'en vont. Ooooh oooh ooooh ooh ooh oooh " http://www.paroles.net/chanson/19478.1 . Oui... qu'on est long à dire les je t'aime qu'on pense....
Oui, c'est souvent trop tard qu'on a soudain envie de leur dire qu'on les aime....
Voilà que je vous lis pour la première fois et certes pas la dernière. Dire je t’aime, je vous aime, est le privilège de ceux qui ont fini par s’aimer eux même. Ce qui arrive souvent très tard dans la vie. En général cela s’accompagne de l’écoute de l’autre qu’enfin on entend, alors qu’avant il n’y avait que le « moi je ». Ces rencontres se font et rendent la vie belle, si belle !
Entièrement d'accord
Bonjour, . "Lena says to her husband, “Ole, you haven’t told me that you loved me over the last 40 years.” He says, “I told you that at the ceremony.” " Lena dit a son mari "Ole, tu ne m'as jamais dit que tu m'aimais depuis 40 ans" Il a répondu: "Je te l'ai dit à la cérémonie" -- http://www.nytimes.com/2008/02/21/garden/21mokki.html?_r=2&oref=slogin&oref=slogin
j'ai lu, relu, aimé dès la première fois.
Merci à vous pet de nonne. Il fallait que je le dise.
Comme plusieurs de vos créations précédentes, l'histoire que vous nous racontez me touche profondément. Les rencontres, les voyages, le "Grand Jacques"... et la manière dont vous nous parlez de tout ça et d'autres choses rendent la vie plus belle! merci à vous pet de nonne.
Après la lecture des dernières bassesses et médiocrités de notre monde politique qui nous mène droit dans le mur, j’ai trouvé le remède pour retrouver un peu d’énergie : je viens lire ou relire un texte de “pet de nonne”. Je vous aime...
A l’occasion d’un commentaire, d’un clic, le journal d’hier ou d’avant-hier (dix-huit août) devient le journal d’aujourd’hui et sera celui de demain. C’est ce sentiment de « trouvaille », de liberté, de droit d’aller et venir que Médiapart me suggère à chaque fois. Ce plaisir de faire des rencontres et c’est dans le plaisir qu’on devient curieux ! Comme Césarine, mes yeux brillent et j’ai attendu un moment pour pouvoir reprendre la route du quotidien non sans vous faire part du bien-être après cette lecture.
Je ne découvre ce trésor que tardivement. Merci énormément. Merci.
Merci à vous, james , pour Mozart et ce que vous écrivez sur le billet de Ben.B, L'amour, les liens... . Vancouver,
Merci, merci... les larmes n'empêchent pas d'écrire...

Ah ces regrets de rencontres que j'ai pu faire et que je n'avais pas su saisir, trop enferré dans ma fausse personnalité...
Pour vous, PdN
Quand reviendrez-vous ?
Pet de Nonne, puisque ton billet est par miracle remonté des entrailles du tracker, si tu le lis encore, envie de te dire: "savoir dire aux gens qu'ils nous manquent". Tu me manques ! J'aimerais tant que tu reviennes....
Je ne sais plus qui, sur ce site, bibliothécaire sans doute, espérait que Mediapart procède à un classement tel que de telles perles ne restent pas à jamais enfouies. Espoir partagé. . En attendant, merci aux fouineurs et à leur flair.
Les billets de pdn restent parmi les plus recommandés en Une du Club de Mediapart. Alors, un moyen simple pour qu'ils continuent d'être lus et relus... Cliquez donc sur "recommander" - même si votre "score" de billets recommandés ne s'affiche pas sur votre compte (c'est mon cas !), cliquer sur "recommander" fonctionne quand même pour l'auteur du billet.
On aime pdn, mais on ne peut lui dire sur son dernier billet : Oublier Suzanne...car depuis hier soir, il n'y existe plus la fonction commentaire . Help, Mediapart !
Eh bien, voilà cette fonction de retour, voisine, j'en profite pour faire remonter ce billet aussi et puis, il y a aussi ce rêve haut en couleurs, j'y cours.
On t'aime, pet-de-nonne. reviens !
Merci,
Les mots se bousculent, il faut savoir se taire. Vous m'avez fait pleurer.
il y a quelques minutes je ne connaissais pas pet de nonne et voilà que je me dis qu'elle manque - merci à celui ou celle qui a redonné vie à ce billet
... oui, "dire aux gens qu'on les aime"...
Le dire. Et parfois même le répéter !
et c'est si peu dire parfois que ces humbles mots.
Je lis, relis et relis encore.... Je crois vraiment que rien de plus beau n'a été écrit depuis !
Grace à toi Grain, j'ai découvert cette perle rare et en suis tout retourné. A lire et relire.
Alors Patrick et les autres, n'hésitez pas, tout son blog est comme une malle aux trésors qui nous aurait été laissée en souvenir..... Ça se feuillette doucement, comme les pages d'un herbier ou des ailes de papillon qui seraient prêtes à tomber en poussière à tout moment, c'est fragile, mais tellement, tellement, tellement.....
....peut-on rouvrir la malle aux trésors ?....
Yeap ! J'adore quand cette malle-là s'entrouvre à nouveau.... Pet-de-Nonne, reviens !
oserais-je vous dire: aïe love you.