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Oublier Suzanne
Samedi 1er août
il s’affale sur le clavier
la fulgurance du chapelet de notes l’apaise
espérer trouver l’inspiration dans la fadeur de l’aube naissante n’est pas dans sa nature ; au rai de lumière lactescent qui peine à trouer la crasse poisseuse qui plombe la dentelle du rideau, il préfère le lacis familier des moisissures qui colonisent le papier peint, là, juste devant lui, sur le mur où est adossé le piano
il écoute
dissonances infinies
le petit studio d'Arcueil est une cathédrale
il se redresse et étouffe le son
le grincement du bois lui arrache une grimace
encore un de ces matins où il repousse un cran plus loin la jauge du supportable
jusqu’où ?
jusqu’à quand ?
il se désespère de la fugacité des mondes qui se créent sous ses doigts ; voudrait les saisir, en prolonger indéfiniment la chute, se mêler à la danse des harmoniques qui se perdent, se disloquent, s’enchevêtrent avant de se recomposer, s’entrelacer, s'agglutiner dans un ordre lumineux, évident ; une transmutation qu’il aimerait capter dans son entière vérité, transcrire sur la partition sans qu’une réalité physique réductrice ne s’invite à chaque fois in extremis pour dulcifier l'intention première
il survit
il a besoin de l’ombre
il n’est que ce peu qui tombe sous ses doigts
cette désincarnation le lamine, l’anéantit, même s'il s’en nourrit, puisant dans ce pot commun où, dit-il, l’art préexiste : sorte de creuset alchimique où il lui arrive de croiser, ombres fugaces et amies, Verlaine, Ravel, Cocteau…, et où il se risque parfois à effleurer les doigts graciles et enivrés de térébenthine de Suzanne Valadon
si loin
Suzanne...
indigence
il reprend le thème à la mesure 17
sol si ré# mi…
…
le deuxième fa# vient de lâcher
à peine un souffle de feutre et puis... l’absence
Suzanne…
c'est la dixième note depuis l'hiver dernier
Suzanne n’écrit plus…
une lettre de moins dans son alphabet d’ivoire
fa#, fadaises…
il faudra faire sans
et avec la certitude de futures acrobaties stylistiques
absences
Absence…
délices d’haïku mélodiques imposés qu’elle aurait aimés
peints ?
ces notes évanouies, il s’en fiche ; il les suggère, les insuffle dans les silences, dans l’articulation subtile de la mélodie, dans les scandes audacieuses de dépouillement de la main gauche, maudissant les oreilles profanes qui le contraignent au superflu, au vibratoire, au solidifié, à ce retour forcé aux lois intangibles de l’acoustique, au psychique
fi du spirituel !
mais, l’éditeur a besoin de matière pour ses encres
et puis... il faudra bien faire réparer le piano
l’accorder s’il reste un peu
son regard s'attarde sur la Une du « Petit Parisien » de la veille, posé sur le piano : « Vendredi 31 juillet. Après avoir hésité entre deux lignes de conduite, le gouvernement allemand a décrété l’état de Kriegsgefahrzustand. »
il entrevoit la suite
celle qu’il appelle « la petite fille aux grands yeux verts »
il faut qu'il sorte
qu’il respire
comme toujours, faire illusion
ne rien laisser paraître de la gêne
de la solitude
de la misère
fuir la tranquillité menteuse d’Arcueil pour se fondre dans Paris
humer les temps qui s’annoncent
n’en rien perdre
mieux, s’en étourdir
ne plus penser à Suzanne
c’est ça !
ne plus penser
le choc
monde irréel
dominante ocre du ciel
tout s’accélère, se chevauche
on s’embrasse
on promet
on pleure
on ment
on jure
la cité bouillonne
la rue sent la sueur
les crieurs de journaux sont à cran : « Jaurès assassiné ! »
des affiches fleurissent sur les façades : « Ordre de mobilisation générale »
l’onde gronde et grossit des peurs qui se liguent
des queues interminables s'étirent devant les banques
un clochard derviche tourneur maudit diables et dieux
dans certaines ambassades, les diplomates brûlent leurs archives
en quelques instants des groupes se forment et se disloquent
une clameur monte dans l’ivresse des certitudes
l’incandescence du pire se construit, là, sous ses yeux
un envers du monde qu'il ne soupçonnait pas
il sort son calepin
noircit quelques portées
chancèle
se force à respirer
déchire la page, la froisse et l’enfouit dans une poche
quelqu’un lui prend la main
il se retourne…
« Paul ! »
Mardi 4 août
ciel bas
immobilité
assis à son piano
mains posées sur les genoux
il plonge son regard dans celui du chat
entrevoit-il
l’interminable cortège funèbre qui suit au pas la dépouille de Jean Jaurès sous les drapeaux rouges crêpés de noir ?
les wagons décorés comme des arbres de Noël, gavés jusqu’à la nausée d’une foule exaltée qui braille des Marseillaise de beuveries ?
les slogans dérisoires « Train de plaisir pour Berlin » tracés à la va-vite sur quelques voitures et auxquels répondent les « Nach Paris » qu’arborent certains des onze mille convois de l’armée du Kaiser qui fait mouvement dans l’autre sens ?
le baptême de sang promis à la France des droits de l’homme par Mgr Benigni dans les feuillets infâmes de « La Correspondance de Rome » ? les millions d’âmes qui seront ointes de cette huile ?
ce soir
retour au « Chat noir »
le ventre chaud
l’intime de la pénombre
la moiteur rassurante
les volutes de tabac gris
y donner du « Je te veux »
du « Allons y Chochotte »
dans les soies de l’encanaille
dans le cliquetis des couverts
l'attente de celui des armes
à s’en étourdir
oublier le velum noir de l’orage annoncé
Celui qui doit venir
Suzanne, qui ne reviendra pas
soi-même
dans l’insignifiant salvateur
à en chavirer
à en vomir
oublier
Suzanne
la guerre
Suzanne



Tous les commentaires
pierre.turck Belle descente au fond du gouffre de solitude - désespoir devenu désagréable ? - de langueur d'une tranche de vie commune d'un être hors du commun dans un moment d'histoire de France...! Ambiance lourde, triste, inéluctable ...dernière gnossienne relue en écoutant les premières. Merci
Sublime.
Pet de nonne enfin de retour !!!!! Un vrai bonheur...... Juste pour proposer un fond sonore à la lecture poignante de ton billet: http://www.dailymotion.com/video/x2faz1_leonard-cohen-suzanne-live_music
Je ne connaissais pas Suzanne Valadon, jusqu'au beau billet de dominique conil, dame Valadon, fiston Utrillo. Merci pdn de m'emmener vers de nouvelles et lumineuses rêveries.. Pour vous pdn en ricochet ... "Oui, j'écoute pas mal de musique. C'est vrai que j'ai pris l'habitude d'étudier les textes, quand j'ai à les travailler et à les dire, à les proférer ou à les jouer, en m'accompagnant de certaines musiques, de certains rythmes - de certains intervalles et de certains silences. (..) Quand je crée des choses en province, dans ma chambre d'hôtel, j'achète des cassettes ou des compacts, et à Strasbourg, pendant " la conférence du Vieux-Colombier d'Antonin Artaud, il y a eu beaucoup les "Suites pour violoncelle" de Bach - - cette espèce de " Une fois que c'est commencé ça n'arrête pas jusqu'au bout" , et certains silences, certains arrêts presque, on pourrait dire, sont un contrepoint pour moi ( c'est le cas de le dire) d'un texte comme celui-ci où il y a dans le flot de cette tonalité si spéciale tout à coup un arrêt, un silence tout à fait....nécessaire - et significatif. Ce n'est pas du tout une chose qu'on peut plaquer mais une similitude, comme ça , qui m'aide un tant soit peu. Surtout je crois que tous les textes - forcément, puisqu'ils sont dits à travers une voix- sont...forcément...de la musique.... C'est ce que je crois!(rires) " Philippe Clévenot
Oui, mais de Satie, sonore et silencieux, je n'avais pas parlé, car visuellement disparu, dans la tourmente mère-fils..... Et pourtant.... Vancouver, ceci est ma soixantième tentative de commentaire, un truc au dessus m'indique qu'ici les commentaires sont fermés. Il me l'indique ailleurs, je ne peux plus recommander ni l'être, l'accident informatique nous connaissons et faisons avec, l'empêchement et le non réponse technique en est une autre, une vraie lassitude.. 1 er mai, allons voir ailleurs.
ps, Je signale à Mediapart, qu'il y a un très gros bug sur ce billet, qui apparaît et disparaît sans cesse, et qu'on peut parfois commenter et parfois non ... Je signale que ce n'est pas un choix de pet de nonne, comme je l'avais cru...Et que ces disparitions n'aident pas à au moins la lecture..même si la lecture de ce billet sensible et ouvert pourrait aussi se suffire en lui-même. C'est pourquoi Anne GC et Fantie ont remercié pet de nonne, sur un autre de ses billets..
" Il ne peint que ce qu'il aime " - disait Gilles Aillaud à propos de Vermeer
Quand je pense que j'ai écouté une bonne centaine de fois cette chanson de Leonard Cohen, sans faire le lien avec Suzanne Valadon. Ce que j'aime dans la vie, c'est qu'on a sans cesses des occasions de s'émerveiller.
Je suis contente, pdn. Maintenant, quoique je fasse, Mediapart me renvoie sur votre billet, m'y vla enchainée, abonnée pour de bon, et je remercie le Dieu des bugs de m'avoir affectée ici...
Content pour toi, chère Dominique! Moi, ça fait dix fois que je fais des commentaires nouveaux (pour éviter les doublons). Je subis une censure insupportable, ici. Merci Mediapart!
8ème essai ... Page non trouvée..( dixit).. commentaires qui ne s'affichent pas sur ce blog de pet de nonne. .. Oublié.. Help Mediapart,
Sans la poésie de "pet de nonne" et les dessins de "labul" Médiapart serait triste comme l'actualité. Merci "grain de sel"pour ton lien pertinent vers Léonard Cohen. J-L MURAT
ca alors, Jean-Louis Murat a pris sa retraite pour devenir blogeur à Mediapart... Merci "pet de nonne", moi aussi 'suis pris dans l'avalanche...
Jean-Louis Murat - Avalanche (reprise de Leonard Cohen)
envoyé par Yahn25. - Regardez la dernière sélection musicale.
Oui, James, Jean-Louis Murat avait "senti" quelque chose et fait le rapprochement. Mais il était bien le seul...
Scotché. De nouveau.
Tu es "grise", très chère pdn...Je t'embrasse et pense à toi, et à la musique... Pour toi: " Time and the bell have buried the day, The black cloud carries the sun away. Will the sunflower turn to us,will the clematis Stray down, bend to us; tendril and spray Clutch and cling ? Chill Fingers of yew be curled Down on us ? After the kingfisher'swing Has answered light to light, and is silent, the light is still At the still point of the turning world." . T.S.Eliot Quatre quatuors (1936-1942)Burnt Norton IV . (Le temps et la cloche ont enfoui le jour La nuée noire emporte le soleil Le tournesol va-t-il se tourner vers nous, la clématite Descendre, se ployer vers nous: vrille et ramille Saisir, gripper ? Glacés, Les doigts de l'if se recourber Sur nous? Après que l'aile du martin-pêcheur A répondu par la lumière à la lumière, et fait silence, La lumière est en repos Au point-repos du monde qui tournoie.)
* Pet de nonne en gris... Reste ce texte, auquel revenir encore. "Suzanne"? Eric... Votre écrit, Pet de nonne (puissiez-vous revenir un jour... sous un autre pseudo ;-)) , acmé. "La première fois qu'il entendit Eric, c'était encore un jeune branleur, si l'on peut dire ainsi : de l'attitude d'un roc qui roule des épaules. Il était invité chez une dame, une "vraie dame", avec son amie et la mère de celle-ci. La dame avait mis sur la platine ce disque, cette musique insistante et légére. Légére? Persistante et prenante, comme d'un chagrin l'air emprisonné : adopté et bercé. Il s'assit. Et le monde autour de lui changea." Pardon, pour ce prosaïque sous votre texte si beau, ce "dit de Suzanne"... Une gnossienne? "Je te veux".
Oh non, Pet-de nonne, pas toi ! pas maintenant et pas toi !!!!!
(pet de nonne est en gris depuis de nombreux mois déjà)
(j'aime beaucoup la lecture qu'a bérangère des anciens blogs qu'on garde au fond du coeur...)
Merci, cher Axel, mais...le dernier commentaire de pdn , en bleu, que j'ai lu, ne date que ..du 30 juillet 2009..-.sur le blog d'Yves Maris, l'éthique des affaires..- Mais tu as raison, pour ce qu'on garde au fond du coeur...
Oui, Axel et Bérangère, les blogs qu'on garde au fond du cœur, le souvenir des jours heureux du début (si lointains!)... Et les beaux secrets, à jamais enfouis désormais...
Elle reviendra.... Je croise les doigts. Elle s'est éloignée, puis éloignée un peu plus encore, mais elle reviendra...
Le secret à jamais enfoui, le voilà Tony.
***
"entrevoit-il
l'interminable cortége"...
Merci encore G.
les cortèges
on pense que la peine des hommes serpente à l'infini
mais le mal est fini
Retrouver Suzanne...
Suzanne t'emmène chez elle près de la rivière
Tu peux entendre les bateaux voguer
Tu peux passer la nuit auprès d'elle
Et tu sais qu'elle est à moitié folle
Mais c'est pour ça que tu veux rester
Et elle te nourrit de thé et d'oranges
Qui ont fait tout le chemin depuis la Chine
Et juste au moment où tu veux lui dire
Que tu n'as aucun amour à lui donner
Elle t'entraîne dans ses ondes
Et laisse la rivière répondre
Que tu es son amant depuis toujours
Léonard Cohen