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conte africain

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Afrique australe, été 1928. A l’est des villages de Pawee et Mvezo, des dizaines de marigots font le lien entre la forêt du Transkei et la rivière Mbashe. Quand vient la fin de l’après-midi, l’air y est torride, saturé de remugles de pourri, un paradis pour des millions d’insectes qui s’agitent dans ce cloaque en un bourdonnement incessant. Assis sur une grosse pierre, cachés par une jonchaie, deux gamins pêchent.

 

* * *

 

– Il fait trop chaud, on ne va prendre que des moustachus.
– On les donnera à Dagba, lui, il les met dans sa soupe.
– C’est bête, en face c’est plus profond, et il doit y avoir des lups.
– Oui, mais on n'aurait pas été à l’ombre de cet arbre.
– …
– …
– C’est quoi ton nom d’arbre ?
– Mon père dit que c’est Tembu. Mais, je préfère mon nom d’homme.
– Pourquoi ? Le nom d’homme, ça ne sert à rien ! Avec ton nom d’arbre, tu peux parler à l’autre bout du monde.
– Tu veux dire… parler à quelqu’un partout dans le monde ?
– Oui. Ce soir, si tu veux, quand la lune sera haute, je te montrerai. On ira choisir un arbre dans la forêt.
– Et toi, ton nom d’arbre, c’est quoi ?
– Tzago.
– C’est marrant, tous les noms d’arbres commencent par « T » ?
– Oui, sinon, ça ne marche pas.
– Et pour les femmes, c’est pareil ?
– Non, les femmes n’ont pas de nom d’arbre.
– Pourquoi ?
– Parce que… elles n’en n’ont pas besoin.
– Tu veux dire qu’elles n’ont pas le droit de parler ?
– Non non, elles n’ont pas besoin d’un arbre pour parler à l’autre bout du monde, alors que nous, oui.
– Elles font comment, alors ?
– Elles se servent d’autre chose.
– De quoi ?
– Je n’ai pas le droit de le dire. C’est un secret.
– Et pourquoi toi tu connais ce secret et pas moi ?
– Parce que je suis du village de Pawee. Et c’est le secret des femmes du village de Pawee.
– Et moi, je pourrais venir habiter Pawee et connaître ce secret ?
– Pour quoi faire ? Tu es de Mvezo. Tu dois connaître le secret de ton village, celui que les femmes de Mvezo utilisent pour parler à l’autre bout du monde. Tu ne connais pas le secret des femmes de ton village ?
– … Si…, si bien-sûr, et c’est un très très grand secret !
– …
– …
– Dis-moi, Tembu… si je te dis un petit bout de mon secret, tu me diras un petit bout du tien ?
– Oui, je veux bien, mais… c’est quoi un petit bout de secret ?
– Eh bien… tout à l’heure tu m’as dit que le secret de Mvezo était un très très grand secret, donc un petit bout de ton très très grand secret doit être plus gros qu’un petit bout de mon secret rikiki de Pawee.
– Oh là, c’est compliqué ton truc ! Je ne sais même plus si je dois dire quelque chose… On devrait demander à quelqu’un.
– Ah non ! On ne va pas dévoiler nos secrets à n’importe qui !
– …
– …
– Je sais ce qu’on va faire. Ce soir, quand je t’aurai montré comment on choisit l’arbre pour parler à l’autre bout du monde, on lui dira nos secrets et c’est lui qui choisira les bouts.
– Tu crois que l’arbre saura si le bout est assez gros ou pas ?
– Oui ! L’arbre ne trompe pas.

 

* * *

 

Viennent ces heures fantasmagoriques où s’éveillent les esprits de la terre, où les baobabs millénaires étendent leurs ombres atrabilaires sur les eaux de la rivière. C’est l’instant de la trêve. Les prédateurs accordent chichement quelques ultimes minutes de répit à leurs proies assoiffées, attendant que la lune qui s’élève dans le ciel profond de l’Afrique ne donne le signal de l’attaque.

 

Tzago et Tembu ont marché longtemps à travers la savane avant de s’enfoncer dans les profondeurs de la forêt du Trenskei. Après avoir contourné le marais de Magbamba, ils entrent dans une clairière où se dresse un arbre immense.

 

Tzago s'arrête et lance son regard vers le ciel…

 

– Voilà, Tembu. C’est l’arbre !
– Mais… c’est un baobab.
– Oui. Mais pas n’importe lequel. C’est l’arbre !
– Ah... Et qu’est-ce qu’il a de plus que les vingt autres baobabs qu’on a vus en venant ici ?
– Tu ne sens pas qu’il est différent ?
– Mmm… Il est beaucoup plus grand. Beaucoup plus vieux.
– Que l’arbre soit grand ou pas n’a aucune importance. Si l’arbre sent que tu es son ami, il te donne quelque chose que tu dois comprendre. Es-tu son ami ?
– Oui, j’aime cet arbre. Mais, j’aime tous les arbres !
– On va voir. Approche. Colle-toi à lui et étends tes bras comme si tu voulais en faire le tour et appuie ta joue tout contre…
– …
– Alors ?
– …
– Est-ce que l’arbre t’a fait comprendre quelque chose ?
– C’est très bizarre. Je ne sais pas comment dire. Je crois que ça ne peut pas se dire. C’est comme si l’arbre m’avait raconté quelque chose que personne d’autre que moi ne pouvait savoir et pourtant je ne le savais pas.
– Ah, je suis content. Très content. L’arbre est ton ami, Tembu. Tu pourras maintenant parler avec quelqu’un à l’autre bout du monde si tu connais son nom d’arbre. Où que tu te trouves, dans la joie ou la tristesse, si tu as près de toi un arbre qui sait que tu es son ami, il t’aidera. Et si tu n’oublies pas ton vieux copain Tzago, on pourra se parler, toujours et tout le temps.
– Merci, Tzago. Et maintenant, on lui dit nos secrets ?
– Oui, Tembu, maintenant, on peut lui dire nos secrets.

 

* * *

 

Dans cet été finissant de 1928, deux gamins réalisent dans l’innocence ce dont peu d’êtres humains sont capables. Encore quelques jours à vivre la savane, la forêt, les étangs, et Tembu va partir, abandonnant Tzago à sa solitude de prince de la brousse. Le père de Tembu était chef de la tribu Xhosa et il put envoyer son fils dans une institution méthodiste pour y faire des études.

 

On ne sait rien de ce que fut la vie de Tzago. Sans doute eut-il celle, difficile et miséreuse, de millions d’hommes et de femmes noirs de cette terre d’Afrique australe. Bientôt, les premiers signes, les premières rebellions, les premières violences, les premières répressions vont faire basculer l’Afrique du Sud dans les années sombres de l’apartheid : le voile funeste va tout balayer.

 

Il faudra attendre le 10 mai 1994 pour que ce pays meurtri vive ce jour de réconciliation. Oubliées les années de plomb. Pour la première fois de son histoire, l'Afrique du Sud offrait au monde le visage merveilleux d’humanité de Nelson Mandela, premier président noir élu d’Afrique du Sud. Une émotion immense déferla d’un bout à l’autre du monde.

 

Un des premiers gestes du nouveau Président fut de revenir, comme en pèlerinage, dans ce qui est désormais la prison-musée de Robben Island, là-même où il fut incarcéré durant 24 ans. Ce jour-là, une foule chantante et dansante se pressait contre les barrières pour tenter d’apercevoir le sourire du président Mandela. Au moment où les limousines passèrent sous le porche de l'ancienne prison, les services de sécurité furent rapidement débordés.

 

En ce lieu sinistre, il est une chose que personne jamais ne remarqua : dans la cour de la prison ou Nelson Rolihlahla Tembu Mandela fut incarcéré pendant 24 ans, il y avait un arbre.

 

 

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Tous les commentaires

Merveilleux comme à chaque fois pdn - à lire et à relire...

Merveilleux, oui... je vais laisser là l'ordinateur pour un moment, ne rien lire d'autre que cette histoire et y repenser... . Merci pdn!

Yes !!!!!!!!!!! Moi aussi, je veux un nom d'arbre !!!!!!! Merci PdN !!!!!!!!!!!

Magique!

Merci pour ce récit magnifique qui met en perspective l'incroyable profondeur de l'Etre humain véritable et l'insensée frivolité de ce que l'on nomme les sociétés civilisées. A lire et relire et méditer. Merci beaucoup, beaucoup.......

Vous écouter, pet de nonne. Rêver, s'imprégner, ressentir, réfléchir, se sentir un peu meilleur...

Mais quelle est donc cette douceur, cette- terrible -douceur, qui fait qu'à chacun de vos pas-visibles- j'ai le sentiment que vous nous prenez par la main, et nous dites chutt, regarde, écoute, ne parle pas, tais toi, sois juste là. Merci pdn. J'avais lu hier et une fois de plus, pris, comme dans un charme, entêté et obstinant,

Formidable histoire qui méritait le talent de "pet de nonne" pour être racontée. Merci

Merci pet de nonne, de votre langue-différente-Je raconterai votre-conte- vos -légendes-à mes nièces et neveux, à Noël... Amitiés, b,

Comme B., je suis venue vous lire à nouveau. C'est encore plus magique que la première fois. Merci.

Je ne résiste pas, je suis sous le charme et vais pouvoir dormir avec le sourire. A rêver sans modération, le retour au réel se faisant sans désenchantement.

Je découvre aussi, grâce au tracker et à ceux qui y font remonter des pépites. Merveilleux conte, vraiment. A garder en soi pour les bons et mauvais jours. Merci, pet de nonne, de l'autre côté du monde.

Bonsoir...

Quel beau retour, Pet de nonne. Merci. Écrit ici car il n'y a pas d'espace prévu pour les commentaires sur votre billet "Oublier Suzanne".

J'avais réussi à lire votre dernier billet " Oublier Suzanne", une fois; et là juste maintenant, je voulais, je veux le relire et ne le trouve plus... Non, pas le relire, l'écouter.

En passant par la "Une", Vanc'. Les chemins détournés…

Ecouter, puis oublier Suzanne, pour qu'elle reste : http://www.mediapart.fr/club/blog/pet-de-nonne/280409/oublier-suzanne (désormais, on peut commenter Pour moi si, la case commentaire est apparue. Mais je ne saurais pas commenter ce beau billet.).

Non... Quand on veut commenter , ça inscrit: les commentaires sont terminés. Tu as raison, que la musique et le silence, l'accompagne...Merci pdn.

Que dire de plus... Merveilleux !

Sublime !

***

 

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