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Bruno Latour ou la nouvelle bureaucratie de marché
Quand un grand sociologue se fait l’idéologue de la contre-réforme néomanagériale de l’université…
Le sociologue Bruno Latour s’est transformé en héraut de la contre-réforme de l’université promue par Valérie Pécresse (« Autonomie, que de crimes on commet en ton nom ! », Le Monde, 26-02-2009)… Incarnera-t-il un des derniers intellectuels de gauche perdus rhétoriquement dans le bougisme sarkozyste?
Latour a contribué à donner une créativité à la sociologie des sciences, branche des «nouvelles sociologies» qui ont renouvelé le paysage sociologique français à partir des années 1980. Cette sociologie nous a invité à «suivre les acteurs» dans leurs déplacements et dans leurs associations au cours des processus dynamiques de configuration et d’exploration des mondes sociaux et naturels. Elle révèle certes des impensés - en manifestant notamment une pente relativiste tendant à affaiblir le statut des vérités scientifiques - mais elle a aussi fourni une série d’acquis méthodologiques, conceptuels et empiriques.
On ne retrouve guère cette ingéniosité sociologique dans la promotion latourienne de la contre-réforme universitaire. Une vague élégance hautaine surfe sur de vieux lieux communs (tels que «la société bloquée» par les méchants «corporatismes») et débouche sur le mépris social à l’égard des…chauffeurs de taxi. Jadis Latour a rêvé d’occuper une place dans la pensée sociologique aux côtés d’un Pierre Bourdieu, aujourd’hui il court après Jacques Attali pour le palmarès des stéréotypes technocratiques !
Son credo ? Le mouvement ! Dans quelle direction, pour quelles finalités, en fonction de quelles valeurs, en faveur de quels groupes ? Le mouvement pour le mouvement, comme valeur suprême, bref un des axes principaux du Nouvel esprit du capitalisme décrypté en 1999 par Luc Boltanski et Ève Chiapello (Gallimard). Car une des dynamiques principales animant «le mouvement» des sociétés contemporaines n’est-ce pas justement celle de l’accumulation du capital ?
«Il n'y a de savoir "autonome" que parce que ces savoirs ont su se lier par mille canaux à un vaste ensemble de pratiques dont ils reçoivent en échange leur subsistance et qu'ils nourrissent à leur tour», avance Latour. Oui, mais une société n’est pas un lieu irénique de «concurrence pure et parfaite» gouvernée par une «main invisible» bienfaitrice, grâce ( ?) à laquelle «les mauvaises universités disparaîtront enfin» (dixit Latour !). Il y a des forces qui pèsent beaucoup plus que d’autres, comme les forces économiques privées auxquelles la contre-réforme en cours se propose d’associer l’université. Les institutions étatiques sont bien des lieux hiérarchiques et opaques, mais des statuts publics assurant une certaine autonomie ont également été inscrits en leur sein.
Oui, tissons mille liens entre les universités et la société, mais dans l’indépendance à l’égard des pouvoirs économiques, par des garanties publiques d’une autonomie intellectuelle, en développant des cadres démocratiques et des contre-pouvoirs face à l’arbitraire bureaucratique. Cela appelle une réforme progressiste et libertaire de l’université, pas un mouvement néolibéral de régression, aggravant les maux actuels (clientélisme local, mandarinat, arbitraire des présidences d’université), tout en appliquant à des biens publics (enseignement et recherche) les supposées recettes néomanagériales des entreprises commerciales (voir mon article « Pour une réforme progressiste de l’université », Le Monde, 23-11-2007, repris sur Mediapart, 03-02-2009, http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/030209/pour-une-reforme-progressiste-de-l-universite). La contre-réforme universitaire conjugue le double inconvénient de la bureaucratie et du modèle du marché. En tant que directeur scientifique de Sciences Po Paris, institution en pointe dans ce mouvement régressif, Latour en devient l’idéologue. S’agit-il encore de «suivre les acteurs» ? Seulement les acteurs d’en haut…
Pour une telle politique de la mobilité généralisée et permanente, toutes les autres contraintes éthiques, publiques et sociales sont appréhendées comme des «archaïsmes» qu’il faut supprimer. Est-ce que tout le monde dispose des mêmes ressources dans cette mobilité ? Est-ce que la mobilité ne devient pas un nouveau totem, pourvoyeur de pouvoirs, de gains matériels et de reconnaissance, pour les nouvelles élites de la mobilité globalisée ? Est-ce que l’État social, produit contradictoire de luttes sociales et d’étatisme, n’a pas aussi engendré des «supports sociaux», selon l’expression de Robert Castel, qui ont favorisé un peu plus d’autonomie individuelle et de mobilité choisie au sein de la population ? Or le mouvement néocapitaliste arrachant ces prétendues «rigidités» met en cause les quelques acquis d’autonomie pour la masse des mobilisés au profit de la classe des mobiles par eux-mêmes. Est-ce que la mobilité choisie de ceux d’en haut ne se paye pas alors d’une détérioration de la situation de ceux d’en bas (entre immobilité – chômage - et mobilité contrainte – flexibilité et précarité) ?
Nous regretterons le sociologue Bruno Latour, nous combattrons le bureaucrate de marché.
Philippe Corcuff
Maître de conférences de science politique à l’IEP de Lyon

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. Voici enfin un abonné qui nous offre une page de polémique digne de ce nom ! . J'avoue que j'aime assez ces "intellectuels de gauche perdus dans le bougisme sarkozyste". . Ils commencent à être nombreux ces intellos qui virent leur "cuti". Le squatteur de l'Elysée finira-t-il par gagner ? Vous le saurez en restant sur Médiapart. . Et, à propos, comment va Lang ? . Je continue à penser que l'abonné gagnerait à condenser sa pensée. Il le peut. Mais enfin, il s'exprime comme il veut. Nous sommes en démocratie participative ! . jpylg qui s'excuse auprès des abonnés d'avoir cru devoir choisir un mode impersonnel de participation.Partir ou se distancier, à chacun d'apprécier.
Nous n'avons, cher Philippe, vraiment, mais alors vraiment pas lu le même article sous la plume de Bruno Latour. Quant au "bougisme" laisse ce "concept" là où il appartient, à côté de celui de "droit-de-l'hommiste", chez Pierre-André Taguieff… Amicalement,
Cher Sylvain, Le fait pour Pierre-André Taguieff d'avoir écrit une série de bêtises (particulièrement ces dernières années) n'invalide pas tout ce qu'il a pu écrire (et en particulier cette notion de "bougisme" qui révèle quelque adéquation avec le cas Latour). Et, inversement, le fait pour Bruno Latour d'être un grand sociologue (ce que je rappelle : car beaucoup de ceux qui critiquent son texte sur les listes universitaires aujourd'hui tendent à l'oublier, ce qui m'est apparu injuste) ne l'empêche pas d'écrire des choses fort contestables (particulièrement quand il s'agit de prises de position directes sur l'actualité politique, qui ne semblent pas souvent avoir été son fort d'ailleurs). Mais revenons au texte de Latour, dont différents éléments me semblent étayer mon interprétation : - "Vous souvenez-vous du temps où la gauche défilait pour le changement ? Où les intellectuels n'essayaient pas encore de mimer les chauffeurs de taxi dans la défense obstinée du statu quo ? La querelle de l'université fournit peut-être une occasion de reprendre les bonnes habitudes et de rejoindre enfin le parti du mouvement." Il m'apparaît qu'il y a là une logique de "mouvement pour le mouvement" (sans spécifier les valeurs, les finalités, la direction souhaitable, etc. du dit "mouvement"), propre au "nouvel esprit du capitalisme" et analogue au "sarkozysme"; c'est même peut-être une des rares justifications idéologiques de ce "sarkozysme" (qui constitue de ce point de vue un "bougisme" systématique). - L'implicite de "la concurrence pure et parfaite" et de "la main invisible" va jusqu'à une sorte de "darwinisme" universitaire chez Latour : "Les mauvaises universités disparaîtront enfin, libérant des ressources pour les autres"... - A la fin de l'article, Latour semble marquer une parité entre la dépendance de "l'Etat" et celle du "marché" : "Il n'y a pas de tâche plus urgente que de desserrer le double carcan de l'Etat et du marché sur la production des savoirs." Mais, en fait, il ne parle tout au long de l'article que de la dépendance vis-à-vis de "l'Etat", comme des risques de "défense obstinée du statu quo" et de "corporatisme", et jamais des dépendances marchandes. Latour s'inscrit ainsi dans les (vieux) lieux communs néolibéraux, que nous mettions en cause avec sa collaboration en 1997 dans le livre collectif du club Merleau-Ponty, "La pensée confisquée - Quinze idées reçues qui bloquent le débat public" (La Découverte). Par ailleurs, il faudrait savoir un peu plus précisément ce qu'on entend par "Etat" et par "marché" : je mets l'accent dans mon texte sur le caractère contradictoire de l'Etat (forme hiérachique et opaque/statuts publics). Quant au "marché" parle-t-on de "l'économie de marché" (une idéologie du capitalisme supposant l'économie régulée principalement par le marché) ou de formes marchandes localisées? - Latour est peu sensible aux autres formes de dépendance générées par la LRU et par le projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs (clientélisme localiste et arbitraire bureaucratique des présidences d'université), mettant en cause des garanties quant à l'autonomie intellectuelle associées à l'actuel statut public (malgré ses bien réelles imperfections et limites) : "Il y a des risques de dérive ? De localisme ? De mandarinat ? De pouvoir présidentiel ? Oui, bien sûr, mais cela vaut toujours mieux que la dépendance." - Il tend alors à nous enfermer dans un couple mortifère "mouvement néolibéral ou conservatisme?" (un couple "sarkozyste"), laissant peu de place à ceux qui comme moi souhaitent une réforme progressiste et libertaire de l'université. - Pourquoi alors parler de "bureaucratie de marché"? Cette "figure hybride" (pour reprendre un concept à Latour) s'adapte au moins pour deux raisons à l'article de Latour : 1) il prend la défense, contre un mouvement social, d'une contre-réforme basée sur l'alliance de la bureaucratie (le lobbying des présidences d'université) et du modèle du marché; et 2) en tant que directeur scientifique de Sciences Po Paris mettant en oeuvre ces orientations (bien avant la LRU, et avec enthousiasme) il incarne bien, dans sa fonction administrative, cette logique. Il y a certes dans l'article du Monde des éléments intéressants qui rappellent le Latour sociologue; je cite d'ailleurs un extrait par rapport auquel je marque mon accord : "Il n'y a de savoir "autonome" que parce que ces savoirs ont su se lier par mille canaux à un vaste ensemble de pratiques dont ils reçoivent en échange leur subsistance et qu'ils nourrissent à leur tour." Mais prendre au sérieux politiquement cette analyse, dans une pragmatisme inspiré de John Dewey (référence qui m'est commune avec Latour), supposerait certaines conditions publiques liées à une réforme progressiste et libertaire, que je signale en pointillés, et qui vont à l'encontre des contre-réformes d'inspiration néomanagériales en cours. J'ai de la mélancolie, car la sociologie de Latour (et l'homme Latour) a accompagné ma formation sociologique (et je lui accorde d'ailleurs une place importante dans mon petit manuel universitaire, "Les nouvelles sociologies", 1995 et 2007, Armand Colin). Mais je crains qu'il ne soit devenu aujourd'hui un adversaire politique. Il faudrait peut-être oublier que l'auteur de l'article du Monde s'appelle Bruno Latour, et continuer à s'intéresser de manière critique (dans ses apports comme ses impensés) à sa sociologie, tout en restant vigilant vis-à-vis des pentes néocapitalistes et "sarkozystes" de sa politique immédiate (qui s'appuie dans son cas sur un pouvoir bureaucratique à Sciences Po Paris, institution en pointe dans le néoconservatisme managérial). bien à toi
Je n'ai pas tout compris de son texte (ni du tien Philippe), mais s'il critique la réforme actuelle, c'est en raison de sa trop grande timidité. J'en conclus donc que pour lui, la réforme va dans la bonne direction (l'autonomie de l'université) et que le pire est de simplement s'y opposer au nom de l'autonmie des savoirs alors que l'un de va pas sans l'autre. D'accord avec toi qu'il s'agit là d'un soutien à la réforme Précresse-Sarkozy, mais il s'agit à mon sens d'un soutien paradoxal. Je ne pense pas qu'avec ce texte, Latour se soit converti au néo-libéralisme : Les universitaires ont tellement perdu le goût de la liberté qu'ils se sont mis à confondre la dépendance à l'Etat avec la garantie de l'excellence. Il est vrai qu'on ne peut leur en vouloir et que les tenants du néolibéralisme ont perverti le mot même de liberté. Mais ce n'est pas parce que les sectateurs de la main visible et ceux de la main invisible se font une guerre de Grand-Guignol, que les chercheurs ne devraient pas s'entendre entre eux et avec leurs étudiants pour faire avancer leurs affaires. Je ne vois pas là de néolibéralisme, un néolibéralisme ayant perverti la notion même de liberté mais une dénonciation du réductionnisme. cela dit, on peut se demander si lui-même n'est pas enfermé dans le réductionnisme qu'il dénonce quand il assimile automatiquement l'Etat à la dépendance et (le marché ?) à l'autonomie. Il est vrai aussi qu'il écrit que les mauvaises universités disparaîtront enfin, libérant des ressources pour les autres : ce n'est pas à la gauche de défendre les privilèges de la noblesse d'Etat. ce qui correspond au fonctionnement du marché. Enfin quand il écrit qu'il vaut mieux prendre le risque du localisme, du mandarinat et du pouvoir présidentiel, cela rappelle ceux qui voulaient parier pour le développement des libertés locales dans la décentralisation contre la centralisation étatique. Il n'ont pas eu tort, à mon sens. Peut être que le rapprochement apparaîtra absurde, je ne sais.
Sylvain, Je ne sais pas si Latour s'est converti positivement au néolibéralisme, je constate simplement que : - une partie structurante de ses schémas (mouvement (positif)/acquis (négatif), danger du "corporatisme", menace principale de "l'Etat", notamment) participe du répertoire des lieux communs qui ont favorisé le néolibéralisme; - une partie de ses non-dits (non critique des dépendances marchandes et du capitalisme, corrélativement à ce qui est critiqué) convergent dans la même direction; - l'apologie du "mouvement pour le mouvement" constitue un élément important du "nouvel esprit du capitalisme" et du "sarkozysme" (surtout quand l'impasse est faite sur le mouvement du capital). Quant à l'analogie avec la décentralisation : "Enfin quand il écrit qu'il vaut mieux prendre le risque du localisme, du mandarinat et du pouvoir présidentiel, cela rappelle ceux qui voulaient parier pour le développement des libertés locales dans la décentralisation contre la centralisation étatique." Elle éclaire partiellement le problème (dans le sens où elle pointe une aspiration à la liberté par rapport à la situation existante, qui a en contrepartie des risques). Mais sur le statut des enseignants-chercheurs elle apparaît beaucoup trop en décalage, car les contraintes étatiques sur le métier sont actuellement limitées, alors que le statut public existant apporte surtout des garanties pour une autonomie intellectuelle. amicalement
Cette lecture m'instruit. Et ces argumentations, ces réponses aussi.
En parcourant le fil de la discussion, me revient, en toute subjectivité, un sentiment de confusion, de retournement, de "césure", par rapport au premier texte de Bruno Latour, et le sentiment d'embarras face à ce que chacun en a retiré. "Autonomie" vs "dépendance" vs "reliance" ... au bout d'un moment on a le sentiment de ne plus savoir à quel cadre cette problématique s'applique... L'Etat, la Science, le Marché, L'institution universitaire... qui sont autant de définitions très unifiées, très globales et elles-même théatres de dynamiques politiques complexes, en prise, à certaines époques, par l'emprise d'idéologies, de modes, de réseaux d'influences, de stratégies... qui sans doute gagneraient de se travailler, s'expliciter... au sein de l'institution. L'autonomie la plus aboutie est peut-être bien figuré par l'"autisme" . L'auteur de l'article du Monde développe cette excellente formule "Défendre l'autonomie pour elle-même, c'est un peu comme vouloir défendre les centres villes sans s'apercevoir qu'il n'y a de centres à protéger que parce qu'il y a des banlieue et de vastes hinterland". Assurément, dans l'éducation, le travail social, l'entreprise... chacun se doit de nos jours d'être "autonome", mieux... "entrepreneur de lui-même" et bon gestionnaire... sans oublier que l'autonomie dans l'absolu est une utopie. Peut-être serait-il intéressant de "différencier" et se questionner davantage sur les cadres et domaines d'applications spécifiques sur lesquels ces couples autonomie/dépendance, voire triplets si l'on ajoute "reliance", s'appliquent et par quels dispositifs, cadres celà pourrait se traiter...? L'article de Bruno Latour se termine par un développement quasi-évolutioniste "les mauvais disparaîtront enfin, libérant des ressources pour les autres"... N'a t-on pas hurlé toutes ces années, les mêmes discours pour les entreprises, les banques et tout le bazar financier?... Et par effet de la concurrence, de mimétisme, et au final de "connerie systémique", nous découvrons peu à peu ou celà nous a mené... à ce titre, la démonstration de l'article n'est pas très explicite...et traite peu de propositions de cadres. Sans doute ma remarque est un peu candide...Les chercheurs ne pourraient-ils pas chercher un cheminement, un cadre pour élaborer, travailler, justement sur ce que pourrait être un espace de travail plus "adapté"? Ceci dans notre environnment social en décomposition...
"Peut-être serait-il intéressant de "différencier" et se questionner davantage sur les cadres et domaines d'applications spécifiques sur lesquels ces couples autonomie/dépendance, voire triplets si l'on ajoute "reliance", s'appliquent et par quels dispositifs, cadres celà pourrait se traiter...?" Effectivement le caractère trop unifié et général du couple "autonomie/dépendance" dans l'article de Latour apparaît aussi comme une grande source de confusions (et peut peut-être rendre compte d'une certaine sympathie qu'a pu susciter le texte pour des critiques libertaires des institutions existantes). Ce n'était pas l'angle principal de mon papier, mais ce sont des pistes tout à fait suggestives.
Cette analyse d'un retournement d'intellectuels de Gauche, ou supposés tels, me fait penser à quelque chose que j'ai vécu cet été dans le cadre d'une rencontre des correspondants et lecteurs de la revue « Culture et Société » fin août 2008 à Conqueyrac dans les Cévennes. Il s'agit d'une revue en principe progressiste dans laquelle interviennent des universitaires et chercheurs, notamment des sociologues dont certains de grand renom. Or, à ma grande surprise et à celle de quelques autres, un intervenant , monsieur Guy DESOEURS, a fait un exposé dont le thème était « le marketing RH »(?) et dans lequel il encensait entre autre la concurrence entre les individus, le « savoir se vendre » et le « coaching personnalisé» et autres fadaises mercantiles du moment. En fin d'intervention, mon ami et moi même avons alors publiquement et fortement protesté , contestant la philosophie et le contenu du propos auquel nous ne nous attendions d'ailleurs absolument pas. Mal nous en a pris, car nous avons été insultés par l'organisateur et expulsés de la salle! Le plus hallucinant est de voir que seuls 5 membres de l'assistance sur 40 ont réagi : un philosophe, deux psychanalystes, un infirmier psychiatrique et une juriste ! Je ne m'étais pas abonnée à cette revue pour entendre ce genre de discours et je constate avec effroi que les capacités d'indignation même d'un public qui devrait avoir un peu d'esprit critique, sont très faibles, ce qui est très inquiétant . Et c'est ainsi que petit à petit on glisse vers le totalitarisme du marché tout puissant, à coup de petits renoncements et de marginalisation de ceux qui résistent!!! Encore merci pour vos analyses si clairvoyantes.
Je n'ai pas le sentiment que vous compreniez grand chose à la crise de l'université, et ce qui a pu justifier le papier de Latour. Il a parfaitement raison de dire que l'autonomie est une valeur positive en matière universitaire et qu'il est pitoyable qu'un mouvement le conteste - cela étant la réforme proposée par le gouvernement est très imparfaite. Et par ailleurs, d'où vous vient cette manie de vous placer et de tout placer sur le terrain de la trahison (celle des autres !) et donc sur celui de la pureté (la vôtre) ? Cela n'appelle-t-il pas un peu de réflexion critique de votre part ?
Ce qui est tout à fait intéressant avec ce texte (et les commentaires en témoignent), c'est de constater à quel point personne ne l'entend de la même oreille. C'est que ce texte, en effet, est un beau morceau d'irénisme et de morgue mêlés, sur fond de confusionnisme savamment entretenue. D'irénisme : il faut une réforme de l'université, mais avec les moyens qui conviennent (je crois même me souvenir que Latour ajoute "bien sûr"). Or, précisément, ce contre quoi les universitaires luttent aujourd'hui, c'est contre une politique de la réforme à crédit - où l'on avance une réforme, pour mieux ne pas la financer et, pire encore, sous-financer l'existant. Dès lors, le codicille "avec les moyens bien sûr" n'est qu'une pantalonnade qui ne valait vraiment pas de se fendre d'une tribune dans Le Monde. Dans la famille de la réforme enchantée de la réforme, je demande le Latour, l'un des très rares universitaires aujourd'hui encore qui réfléchisse sans calculer. Souhaitons à M. Descoings de n'avoir pas confié de compétence budgétaire à Bruno Latour, il risque d'en être pour ses frais. De morgue : que l'on prenne ses rêves pour la réalité et que l'on joue la partition du candide (la réforme avec les moyens), posture féconde dans l'approche qu'eut Latour du laboratoire ou du Conseil d'Etat, passe encore (quoi qu'en politique, la candeur n'est pas vraiment une vertu). Mais que l'on s'appuie sur cette seule candeur pour insulter les universitaires ou les chauffeurs de taxi en recourant aux clichés les plus éculés, c'est de la morgue grand seigneur, sans grand chose de plus. Plus que du libéralisme ou du bougisme, je prête à Bruno Latour du confusionnisme bien compris. C'est d'ailleurs ce que note un des lecteurs, Sylvain Maniach, pourtant juriste : il n'a pas bien compris le texte. C'est que ce texte défend tout et son contraire : l'autonomie des universités, mais l'évaluation centralisée au ministère, pour ne prendre qu'un exemple des plus frappants. Or, en quoi le mouvement actuel des chercheurs est-il exemplaire ? En ce qu'il refuse le monopole gouvernemental de la parole, de l'argument ou du chiffre, et qu'il produit pour lui-même et pour le public sa propre expertise de la condition universitaire. En ce sens, le mouvement social est bien plus libéral que le gouvernement. Là où ce dernier ne cesse de produire des données sans fondement ni source, là où ce dernier ne cesse de produire des institutions centralisées et sous contrôle de production de la connaissance sur la société (de l'insee à la criminologie...), le mouvement des chercheurs produit en transparence et pour la discussion de tous (herrschaftsfreie Öffentlichkeit libérale...) le savoir nécessaire à la participation politique de tous dans ce débat. Latour, lui, entretient toute sorte de confusion, notamment celle d'une réforme sans budget, se rangeant ainsi du côté du soviétisme à peine voilé du gouvernement actuel (la centralisation bureaucratique des ingénieurs gouvernementaux reflétant le rêve éveillé des thuriféraires). Au fond, qu'un grand sociologue rêve tout haut n'est pas coupable. Ce qui l'est, en revanche, c'est de donner des leçons aux universitaires tout en ayant soi-même, et durant toute sa carrière (depuis au moins 1982) soigneusement évité l'université. Directeur scientifique à l'IEP Paris depuis quelques années, Bruno Latour a enseigné dans une autre grande école (les Mines de Paris) durant plus de vingt ans. C'est sans doute ce caractère parfaitement a-situé de Bruno Latour qui confère ce parfum d'irréel à son texte. C'est sans doute aussi parce que Bruno Latour a travaillé dans des institutions noyées sous l'argent de l'Etat qu'il peut se permettre de demander d'un claquement de doigts "tous les moyens siouplait" et d'enjoindre les collègues de se mettre en mouvement. Suivre l'argumentation de Latour, c'est demander l'abrogation des grandes écoles, et leur alignement statutaire et budgétaire sur les universités. Mais cela, Latour ne veut bien sûr le formuler car cela demande du courage. Insulter les universitaires aujourd'hui en lutte, cela n'est l'affaire que d'une petite tribune dans Le Monde et, au moins, cela ne froissera pas le patron. Il n'y a pas de mal à se faire du bien, après tout.
Cher Fabien, Merci pour ces éclaircissements, à mon avis complémentaires avec mon texte; la logique du "mouvement pour le mouvement" et le confusionnisme ne constituant pas des caractéristiques nécessairement antagoniques pour la "figure hybride" Latour/directeur scientifique de Sciences Po Paris et celle, politique, qu'il incarne bureaucratie/management néocapitaliste.. bien à toi
Oui, comme si le confusionnisme était partie intégrante de la langue managériale ou du langage politique contemporain... A creuser. Amitiés,
"L'évaluation centralisée au Ministère"soulignée par Fabien Jobard est une constante des réformes en cours. Une nouvelle bureaucratie capitaliste avec ses sociologues, et ses psy (et autres) comme dans le texte d'Yriam. Si je n'ai pas tout compris du détail du texte de Philippe Corcuff, ni de certaines réponses, les échanges précisent bien les enjeux.
Ce point relatif à l'évaluation et à sa centralité est névralgique. Il est significatif que la position de Latour, qu'il perçoit sans doute comme libérale, confie au politique ou à l'administration centrale le soin de l'évaluation...
Oui. Si je n'aurais point parlé de "soviétisme" comme vous l'avez fait, je trouve cependant frappant combien un appareil d'"ingénieurs d'Etat"puisse se développer. A la manière de l'hydre bureaucratique de l'ex URSS. C'est comme si la disparition de l'URSS avait fait cesser toute réflexion sur les méthodes de contrôle absurdes et totalitaires dans leur logique expansionniste même.
J'apprécie la verve de Philippe Corcuff. Je suis moins d'accord pour traiter Bruno Latour de sociologue de gauche. Nous n'avons jamais été de gauche, pourraient dire les sociologues du CSI de l'Ecole des Mines. Et c'est pour cette raison qu'ils sont aussi intéressants. L'idée d'une nébuleuse "pragmatiste" qui associerait dans sa lutte contre le mainstream Boltanski, Thévenot, Corcuff, Callon et Latour me semble absurde. Nous avons le plus souvent une vision fantasmagorique des divisions des sciences sociales. Pourtant Bruno Latour n'a jamais fait mystère de ses engagements, et ce qu'il dit à propos du mouvement syndical actuel n'est pas toujours absurde. Ce qui me gêne plus, c'est sa manie de Tarde, penseur mineur qu'il surévalue pour se débarrasser de ce qu'il croit être le fantôme de la République (Durkheim). Les positions de Latour et de Corcuff, l'une et l'autre bien argumentées, suffisent à prouver que des visions très opposées du savoir universitaire se développent aujourd'hui en France. Peut-on vivre ensemble aujourd'hui ? Je n'en suis pas sûr.
La sociologie de Callon (je l'ai lu d'abord) et de Latour permet d'éclairer et même de voir certaines choses, que d'autres sociologies minoraient. C'est pour moi une microsociologie, qui met en lumière les réseaux, les réseaux de l'innovation,etc. (comme sociologie des controverses scientifiques au cours de l'Histoire, les travaux de Latour et Cie sont bien intéressants aussi). Mais ensuite ces réseaux sortent du micro et entrent dans le macro, et là, cette sociologie devient moins pertinente, je trouve. Bruno Latour a aussi des visées anthropologiques (ses essais), où il tente entre autres de théoriser la rencontre interculturelle : j'avais trouvé ça stimulant (des entretiens avec Françoiss Ewald, je crois). Reste sa position sur les réformes de l'université, que je découvre à travers ce billet. (Je vais lire :voici le lien vers l'article de Latour dans Le Monde : http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/02/25/autonomie-que-de-crimes-on-commet-en-ton-nom-par-bruno-latour_1160199_3232.html) A écrire ce commentaire, je me dis que Bruno Latour est peut-être un personnage plus "éclaté" qu'un Pierre Bourdieu, par exemple, qui donne lui l'impression d'une théorie plus unifiée.
édité pour ajout: Je viens de lire une première fois l'articlede Bruno Latour (mais pas encore la réponse de Ph Corcuff). Pas le temps d'aller plus loin avant le week-end ou la semaine prochaine, mais déjà une première remarque,à partir d'un point au début de l'article : "Comme si l'on pouvait séparer le destin du savoir de la machinerie qui seule peut le produire ! Ou vous demandez l'autonomie pour les deux ou vous la refusez pour les deux." (B. Latour). Je retrouve bien ici les représentations de Callon et de Latour sur le savoir (je ne me souviens plus du livre que j'avais lu, La science en action ?La science telle qu'elle se fait ? (1). Je m'étais dit que, en remontant les réseaux de production des savoirs au cours de la recherche scientifique , ils avaient laissé non ouverte une"boite noire", celle de la création de l'idée nouvelle dans la tête du chercheur. Qu'ils postulaient une continuité là où Bachelard, Bourdieu, voient une "rupture".
Quand Latour écrit ,"Comme si l'on pouvait séparer le destin du savoir de la machinerie qui seule peut le produire !", ce qu'il refuse c'est justement la rupture, la séparation entre la machinerie et le savoir produit. A discuter (bien) plus avant. (1) en cherchant le nom du livre que j'avais lu, je suis tombée sur Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_de_l%27acteur-r%C3%A9seau Qui n'est pas si mal à 1ère vue, pour une première approche de ce courant sociologique. La rupture épistémologique.
. Un abonné parle de "Tarde, penseur mineur qu'il (Latour) surévalue..." . Je ne devrais pas m'introduire dans ce débat car je ne connais pas les personnes dont il est question ni leurs oeuvres. . Je me suis réjoui, cependant, au début de ce fil, de ce que Corcuff, adoptait un ton polémique; pensant, par ailleurs pour ma part, qu'il est fort regrettable que la polémique ait été ostracisée dans le monde universitaire. La polémique est, selon moi, non seuleemnt naturelle mais elle est utile et certains problèmes s'ils sont traités correctement ne peuvent l'être que polémiquement. Ou alors, on fuit le sujet. . Ceci simplement pour dire que je me demande si Tarde doit être qualifié de "penseur mineur" ou s'il n'est pas plutôt victime d'un système (de formatage) qui l'a minoré. . jpylg qui s'excuse auprès des abonnés d'avoir cru devoir choisir un mode impersonnel de participation.Partir ou se distancier, à chacun d'apprécier.
Cher JPYLG Il me semble qu'il y a deux questions différentes : -le fait incontestable que Tarde ait été minoré dans la tradition universitaire française -le fait qu'il ne soit pas le plus utile pour penser les questions sociologiques de notre temps Cordialement
. Bien reçu. . C'est possible. Je ne suis pas sociologue. Mais, en profane, la théorie de l'imitation me semble très importante. . jpylg
Je signale un article très drôle (particulièrement pour les aficionados de football, de chansons françaises et de rap) et bien informé de Guillaume Lachenal en réponse à Bruno Latour mis en ligne sur Rue 89 : "Réforme des universités : allo Latour, ici la terre", par Guillaume Lachenal (Université de Paris 14), 5 mars 2009, Rue 89, http://www.rue89.com/2009/03/05/reforme-des-universites-allo-latour-ici-la-terre