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Pour une réforme progressiste de l’université
Un article paru dans Le Monde en novembre 2007 à propos de la loi «libertés et responsabilités des universités» met en perspective la contestation universitaire de février 2009.
Cette contestation vise notamment le projet de décret d’application de cette loi Sarkozy-Pécresse concernant le statut des enseignants-chercheurs et la modulation arbitraire de leurs services sous l’autorité néo-managériale des présidences d’université.
POUR UNE RÉFORME PROGRESSISTE DE L'UNIVERSITÉ
La loi Pécresse repose sur une alliance dangereuse entre la bureaucratie universitaire et le marché.
«Courbés sous le joug de l’autorité, autant que vous le permet la flexibilité de votre échine ; péniblement serrés dans une forme de pensée artistement imaginée (…) à force d’avoir plié sous les plans d’autrui, à force d’avoir obéi à tous les besoins du corps» : c’est ainsi que Fichte décrivait en 1793 les conservateurs allemands, en homme des Lumières, dans ses Contributions pour rectifier le jugement du public sur la Révolution française. Il y a là quelque analogie avec le conservatisme new look de sept présidents d’universités parisiennes («Défendre l’université», Le Monde, 15/11/2007). Prenant la défense de la loi Sarkozy-Pécresse du 10 août 2007, ces derniers oublient de préciser qu’un de ses traits – et un de ses défauts – majeurs est d’augmenter démesurément leurs pouvoirs. Véritables managers à la tête de conseils d’administration resserrés et affadis, ils pourront, directement ou par l’intermédiaire des CA, embaucher des contractuels, disposer d’un droit de veto sur le recrutement des enseignants-chercheurs statutaires, «moduler» les services de ces enseignants-chercheurs, traiter avec les pouvoirs locaux et les entreprises, etc.
Nos universitaires d’en haut ont oublié que l’esprit des Lumières supposait un minimum de distance critique à l’égard de ses appétits de pouvoir et de ses intérêts les plus étroits. Quand des grains de sable cheminots font grincer la machine à contre-réformes néolibérales, on parle d’«archaïsme corporatiste». Quand une infime couche bureaucratique promeut ses privilèges, contre le reste des collectivités universitaires, on parle de «modernité» et d’«intérêt général». Ainsi vont les mécanismes d’auto-illusion ! Nos concitoyens ne savent sans doute pas que les universitaires empruntant la filière administrative des présidences d’université ont largement décroché des tâches d’enseignement et surtout de recherche, devenant les moins compétents pour les évaluer.
On nous vante une réforme «libérale» en capacité d’«ouvrir» des universités effectivement en crise, mais on confectionne un monstre institutionnel, basé sur l’alliance de l’arbitraire bureaucratique et du marché, cumulant leurs inconvénients respectifs. La sagesse du libéralisme politique puisée dans Montesquieu («Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir», De l’esprit des lois, 1748) est balayée au profit de présidents omnipotents. Clientélisme et localisme, qui constituent déjà des maux quotidiens du fonctionnement académique, s’en trouveront renforcés. Les spécificités des biens publics que sont la recherche et l’enseignement seront aplaties au profit d’un néolibéralisme d’imitation (les critères du management capitaliste) et de liens renforcés avec les logiques marchandes. L’acquisition par les étudiants de capacités critiques et de ressources polyvalentes, outillant la préservation de leur dignité personnelle face aux contraintes et au aléas du marché du travail, ira en déclinant au profit d’un ajustement de courte vue à des besoins économiques instables.
Il est vrai qu’on aurait tort de parler d’«ultralibéralisme» et de «privatisation». Certains discours gauchistes confondent la radicalité de la critique, avec son niveau sonore et ses excès rhétoriques. Prenons plus sérieusement les choses à la racine : cette contre-réforme s’inscrit dans un cadre «blairiste», de mise en œuvre soft de la dérégulation, plutôt qu’ultralibéral à la Thatcher-Reagan. L’Université demeurera globalement publique, mais avec comme modèles et comme partenaires les entreprises privées. Tant le rapport Attali de 1998, Pour un modèle européen d’enseignement supérieur, que le rapport Espéret de 2001, sur la Nouvelle définition des tâches des enseignants et des enseignants-chercheurs dans l’enseignement supérieur français, anticipaient dans les cartons socialistes de telles orientations.
Il y va ici d’une analyse moins fantasmée du «sarkozysme» : non pas un «ultralibéralisme» aux tendances «fascistes», comme dans certaines caricatures ridicules et peu opératoires, mais un social-libéralisme sécuritaire, recourant, par démagogie électoraliste, à une xénophobie subliminale (batailles symboliques autour du lien «identité nationale»/«immigration» et du test ADN pour les étrangers, marketing du «chiffre» dans la chasse aux sans-papiers).
Contre l’entente de la bureaucratie et du marché, une nouvelle alliance de la logique de service public, des prudences du libéralisme politique et des lucidités de la critique libertaire de la bureaucratisation devrait pouvoir nourrir une réforme progressiste de l’université. Les gauches altermondialistes et radicales ont la parole, puisque la gauche officielle ne sait plus opposer des réformes émancipatrices aux contre-réformes.
Philippe Corcuff
Maître de conférences de science politique à l’IEP de Lyon
Paru dans Le Monde, vendredi 23 novembre 2007

Tous les commentaires
Ce qui coince sans doute c'est l'exigence de rentabilité : les dernières réformes imposent que l'université doit produire, mais pas seulement des humains à tête bien faite plutôt que bien pleine, mais des humains adaptés au monde (néocapitaliste) du travail, et par ailleurs, l'université doit aussi produire par sa recherche des éléments qui s'intégrent dans la production industrielle. Ces deux aspects "tête bien faite" et "individus aux ordres du néocapitalisme" sont naturellement totalement opposés. C'est le clash...
"Contre l’entente de la bureaucratie et du marché", la critique est bien ciblée et porte. Cette "réforme" s'inscrit effectivement dans la lignée de l'approche du New Labour avec les résultats catastrophiques que la crise nous permet de pleinement mesurer.
L'article n'a pris aucune ride, bien au contraire. Ce que je ne comprends pas, c'est que se soit un projet de décret qui met aujourd'hui le feu au poudre, alors que tout était en germe dès le vote de la loi et qu'il est pris pour son application...D'après ce qu'on peut lire, la mobilisation semble aujourd'hui prendre une toute autre ampleur contre le décret (entrée dans le mouvement de juristes qui n'avaient pas l'habitude de prendre part aux mobilisations, par exemple)
Merci pour ce billet fort intéressant. je vous conseille également l'excellent article L’université sous conditions, par Anne Berger, en réponse à la politique de ValériePécresse/Nicolas Sarkozy concernant l'"autonomie" des universités, et sa tentative de récupération des paroles de Derrida à ce sujet. . http://philosophie.blogs.liberation.fr/noudelmann/2009/02/luniversit-sous.html
Qu'adviendra t-il de cette superposition de la bureaucratie, du marché (c'est à dire de la rationalité managériale ou technocratique), du localisme, à laquel se rajoute sans doute des strates d'organisation corporatiste/profession, voire néocommunautaristes (autour d'un courrant disciplinaire)? Bref, un ensemble de rationalités susceptibles d'être instrumentalisées pour former des stratégies, des alliances/coalitions qui selon le cadrage local, aura plus de chance de créer des systèmes fermés (du type une maffia prend le pouvoir local) que des systèmes ouverts avec des espaces transitionnels, ce que la création, la recherche a besoin... Pour survivre sans doute beaucoup d'investissement en "stratégie politique" ...donc moins en générosité pédagogique ou en recherche...
Vos réflexions très justes réjoignent celles de Anne Berger dans l'article cité ci-dessus: "Derrida fut l’inspirateur et l’un des principaux fondateurs du Collège international de philosophie, lieu d’un exercice de la pensée que Derrida voulait sans condition, comme il le dit de l’université qu’il soutient et appelle de ses vœux. Pour être sans condition,...un tel exercice de la pensée suppose d’abord le règne de la démocratie et non de l’arbitraire. S’il y a bien un président ou une présidente du Collège, il ou elle est la stricte émanation et le porte-parole de l’assemblée collégiale qui l’élit. Il ou elle engage sa responsabilité morale vis-à-vis de cette assemblée. " La politique du gouvernement actuel, c'est l'imposition/superposition d'une bureaucratie politicienne, aux aguets du marché, technocratique et avide de rationalité managériale, à la place du système pleinement démocratique et autonome défendu et théorisé par Derrida: "Ainsi l’assemblée du Collège, composée de directeurs et de directrices de programme, élisait-elle parmi ses pairs et successeurs non seulement des personnalités reconnues du monde intellectuel international, mais aussi des enseignants du secondaire animés par le désir d’exercer publiquement leur intelligence, et auxquels le Collège offrait cette chance et ce droit..." Comme souligne Anne berger, ce modèle démocratique d'autonomie et d''ouverture n'a strictement "rien à voir avec la concentration des pouvoirs présidentiels dont l’autocrate qui gouverne la France veut imposer le modèle à ses universités."
Vos réflexions très justes rejoignent celles de Anne Berger dans l'article cité ci-dessus: "Derrida fut l’inspirateur et l’un des principaux fondateurs du Collège international de philosophie, lieu d’un exercice de la pensée que Derrida voulait sans condition, comme il le dit de l’université qu’il soutient et appelle de ses vœux. Pour être sans condition,...un tel exercice de la pensée suppose d’abord le règne de la démocratie et non de l’arbitraire. S’il y a bien un président ou une présidente du Collège, il ou elle est la stricte émanation et le porte-parole de l’assemblée collégiale qui l’élit. Il ou elle engage sa responsabilité morale vis-à-vis de cette assemblée. " La politique du gouvernement actuel, c'est l'imposition/superposition d'une bureaucratie politicienne, aux aguets du marché, technocratique et avide de rationalité managériale, à la place du système pleinement démocratique et autonome défendu et théorisé par Derrida: "Ainsi l’assemblée du Collège, composée de directeurs et de directrices de programme, élisait-elle parmi ses pairs et successeurs non seulement des personnalités reconnues du monde intellectuel international, mais aussi des enseignants du secondaire animés par le désir d’exercer publiquement leur intelligence, et auxquels le Collège offrait cette chance et ce droit..." Comme souligne Anne berger, ce modèle démocratique d'autonomie et d''ouverture n'a strictement "rien à voir avec la concentration des pouvoirs présidentiels dont l’autocrate qui gouverne la France veut imposer le modèle à ses universités."
"Pour une réforme progressiste de l’université" ... Et un peu plus loin : ".... le conservatisme new look de sept présidents d’universités parisiennes ..." Les mots "progressiste" et "conservatisme" sont lâchés, ces mots étant utilisés depuis des décennies pour forcer le caractère de toutes pensées, de toutes réformes (de gauche bien sur) et pour définitivement clore le bec des opposants "conservateurs", vieux bourgeois croulants sous leur archaïsme !! Je signale à l'auteur, un retour en arrière est nécessaire mais facile pour un prof de "politique", que les "conservateurs" d'hier sont les progressistes actuels, et les "progressistes" d'hier (les vieux socialistes sans parler des anciens communistes) sont devenus les réacs d'aujourd'hui, toujours enfermés dans leurs vieux schémas. Sans parler d'un Besancenot et des alter mondialistes, tous ultra réacs au sens dialectique et politique du terme. Pour écrire comme l'auteur, son "progressisme" ne va pas du tout dans les "sens de l'histoire", et donc devrait être plutôt taxé de "conservatisme" à lire ses thèses passéistes nostalgiques sur ce que devrait être l'université. Tout cela pour dire que ce billet est truffé de mots "prêt à penser" tous plus pavloviens les uns que les autres. "les mécanismes d’auto-illusion" que l'auteur dénonce, il les utilise encore plus "bêtement" en employant ces mots-raccourcis prédéfinis. Que l'auteur sorte un peu de son carcan sémantique, qu'il prenne l'air, cela lui fera du bien. Pour ma part cela fait longtemps que je n'utilise plus les mots "conservateurs" et "progressistes" ainsi que d'autres mots aussi, tant les sens de ceux-ci sont "histoire dépendants" et non "histoire invariants".
En tant que sociologue, je ne connais pas de mots qui n'aient pas une certaine polysémie socio-hisrtorique, des contextes d'usage différenciés, des utilisations contradictoires. L'intervention de cloclo participe de cette bataille des mots, mais en prétendant un peu trop vite la régler de l'extérieur, alors qu'il n'en est qu'un acteur comme moi. Les sociologues et les historiens rejoignent souvent, sur ce point, les analyses du philosophe Ludwig Wittgenstein dans ce qu'on appelle sa "seconde philosophie" (celle des "Recherches philosophiques"), pour laquelle "le sens c'est l'usage". Or, il n'y aurait pas de sens unique des mots, d'essence des mots (ce que Wittgenstein critique comme "substantialisme" : aller chercher une substance derrière le substantif), mais des usages en contextes, associés à des "formes de vie et d'activités" (ce qu'il appelle aussi des "jeux de langage"). A cause de ces constats, il a abandonné l'attitude de purification logique du langage, qui était la sienne dans sa "première philosophie" (dans son "Tractatus logico-philosophicus"). Une fois constaté cela, cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas prendre des précautions dans nos usages du langage. C'est seulement la position de la purification qui apparaît impossible. Plus modestement, on peut essayer de mieux expliciter les usages que nous en faisons. Mais ces précautions ne peuvent pas se déployer aussi facilement dans un article de 6000 signes pour Le Monde et dans un article académique de 70000 signes.
Merci de cette mise au point (désolé pour le doublon).
Ces réformes sont au fond comme celles de la justice, des hôpitaux, de l'audiovisuel public, etc., il s'agit de s'occuper de quelques secteurs que le jeu habituel du chômage et de la précarisation n'a pas encore permis de mettre au pas. On nous parle de libéralisme mais où est le pouvoir qui serait donné aux étudiants sur l'enseignement dans cette optique? On voit surtout le dirigisme et le pouvoir donné aux chefs. On nous parle d'efficacité mais on augmente sans cesse la bureaucratie sous sa forme la plus coûteuse et jargonnante ( "référentiel" et "comportement algorithmique", dixit l'AERES pour les connaisseurs), dont on ne sait situer la source entre les MBA qui ont formatté les dirigeants de Wall Street et les réformes soviétiques des années soixante. Ne s'agirait-il pas de "Libermanism" en lieu et place du "libéralisme", un simple cache-sexe des tendances autoritaires de l'état français. (Pour ce qui est du débat conservateurs/progressistes, je dirais: "demi-tour et en avant!". Merci Goscinny!)
Bonjour, Votre analyse sur la coalition bureaucratie-marché me paraît tout à fait juste. C'est bien là le système utilisé par ceux qui nous gouvernent pour casser les services publics sur lesquels le capital pourra se servir après avoir sacrifié et délocalisé l'industrie. C'est l'Hôpital et l'Enseignement qui sont les nouveaux pourvoyeurs de profit au prix de la souffrance du plus grand nombre. L'outil de ce système, c'est le « management » avec son culte du nombre, sa cohorte d'évaluations chiffrées imbéciles, sa mise au pas des récalcitrants, son déni des compétences et de la richesse humaine. Effectivement ce système transforme les responsables de services publics ou les élus en chefs d'entreprise. Il est déjà à l'oeuvre depuis au moins deux décennies dans les collectivités locales et semble tout à fait convenir à nombre d'élus locaux de tout bord, qui se préoccupent plus de faire poser des kilomètres de bitume que de construire des logements sociaux ou de faire assister les personnes en difficultés par des travailleurs sociaux. Dans ce système, ceux qui défendent les valeurs et la qualité du service public sont marginalisés. Vous indiquez que les présidences d'université sont incompétentes pour évaluer les recherches. Dans les collectivités locales, le principe assez récent (post décentralisation) de séparation du grade et de l'emploi, permet de mettre des diplômés sous les ordres de personnes moins qualifiées. Outre les difficultés individuelles à vivre ce genre de situation au quotidien, cela a pour résultat de mettre le service public en situation d'incapacité à s'administrer correctement, car l'ignorance et la simplification triomphent. La montée du contentieux est certainement en partie due à ce fait, et les coûts induits par ce système perverti n'est curieusement pas analysé (à ma connaissance). Et l'on rejoint ici également votre propos sur le clientélisme et le localisme dont les élus locaux usent et abusent en positionnant leurs obligés et affidés non seulement dans leurs cabinets, ce qui est légal, mais aussi et de plus en plus, à la tête des services, après avoir placardisé les cadres compétents mais insuffisamment serviles. Cela se passe par exemple dans des établissements publics, même dirigés par la Gauche, dans une région que vous connaissez bien. Et aucun contre-pouvoir ne s'érige contre cette dérive, ce qui pose la question de la neutralité du service public, principe républicain désormais relégué à la préhistoire. Tout ça pour vous dire que la mobilisation est de mise, croyez en mon expérience, et même si je ne suis pas universitaire, je suis solidaire! Bon courage