Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Le Téléthon, un don du fiel

Un papier paru dans le cadre du "Libé des philosophes" le 2 décembre 2010 et consacré aux rapports entre critique de l'humanitaire et humanisme...

 

 

Le coup d'envoi du Téléthon 2010 sera donné sur France Télévisions demain à 18h45. Depuis 1987, l'AFM (Association Française contre les Myopathies) organise cet événement télévisuel. L'an dernier, les propos de l'homme d'affaires Pierre Bergé ont commencé à fissurer le consensus compassionnel qui entourait cette initiative. Selon lui, le Téléthon « parasite la générosité des Français » et ferait de l'ombre à d'autres initiatives médiatico-humanitaires, comme le Sidaction qu'il préside.

 

Le Téléthon nous invite ainsi, par-delà notre propre sensiblerie, à la distanciation vis-à-vis des dispositifs télé-humanitaires, mais également, afin de résister à nos pulsions sarcastiques, vis-à-vis des dénonciations qu'ils suscitent. Dans le brouillage « post-moderne » des repères, la critique sociale doit pouvoir être réassurée, à la manière des alpinistes, à rebrousse-poil de certaines évidences a-critiques comme critiques.

 

« Rareté ».

 

Dans son ouvrage La souffrance à distance. Morale humanitaire, médias et politique (Gallimard), le sociologue Luc Boltanski a pointé « la rareté de l'espace des médias qui ne peut être occupé en même temps par la représentation de toutes les souffrances ». Comment alors sélectionner les malheurs exposés médiatiquement ? Question trop facilement évacuée par les « belles âmes » consensuelles, mais question pragmatique. Le débat apparaît pleinement justifié dans une démocratie interpellée par une variété de causes revendiquant la lumière. Ce qui appelle un questionnement critique à l'égard d'éventuels biais susceptibles d'alimenter la constitution d'oligopoles télé-humanitaires : réseaux d'influence parmi les élites, logique médiatique d'audience, intérêts économiques, etc. Il ne s'agit pas de mettre en cause l'utilité sociale des recherches financées par le Téléthon (ou le Sidaction), mais de comparer les surfaces médiatiques respectives dont bénéficient les différentes souffrances réclamant notre attention.

 

Au-delà du Téléthon, Médecins sans frontières a été une des rares associations ayant exprimé une lucidité de ce type à l'intérieur même de l'action humanitaire, en relevant les jeux impérialistes entre puissances, comme les usages politiques, économiques et/ou médiatiques au principe de l'exposition télévisée privilégiée de telle ou telle « urgence » humanitaire. Plus largement, la critique de l'humanitaire a judicieusement identifié au sein du néocapitalisme globalisé une corrélation entre, d'une part, les reculs néolibéraux de l'État social et de la recherche publique et, d'autre part, l'importance prise par l'appel à la générosité privée.

 

Ces questions légitimes peuvent toutefois être parasitées, dans certains secteurs intellectuels, par les débordements troubles de la double haine de la télévision et de l'humanitaire. L'esthétisme désenchanté d'un « système spectaculaire-marchand » omniscient récupérant tout, héritée d'une lecture fataliste de Guy Debord, peut alors rencontrer les petits plaisirs de la profanation, propre à un nietzschéisme mariolle.

 

Ressentiment.

 

Dans le premier pôle, on est loin de l'analyse par Marx des contradictions des rapports sociaux dominants ouvrant sur la possibilité d'une émancipation. Dans le second pôle, Nietzsche apparaît défiguré dans des marmites où cuit et recuit l'acidité du ressentiment. Si l'humanitaire est ainsi pulvérisé par une dérision louche et boulimique, que reste-t-il de l'horizon incertain d'une commune humanité comme un des points d'appui principaux de la critique sociale ? N'a-t-on pas alors affaire à l'image inversée d'un humanisme cucul si prisé sur les plateaux de télé, où Kant est travesti en benêt ?

 

Un autre rapport critique à l'humanitaire, moins unilatéral et davantage sensible aux potentialités utopiques de l'imaginaire qu'il véhicule, pourrait nourrir une inquiétude humaniste exigeante qui, selon les mots de Maurice Merleau-Ponty dans sa Note sur Machiavel de 1949, « affronte comme un problème le rapport de l'homme avec l'homme ».

 

Philippe Corcuff Maître de conférences de science politique à l'IEP de Lyon.

Une radicalité joyeusement mélancolique. Textes (1992-2006), réunion et présentation des textes de Daniel Bensaïd, Textuel, 2010.

Paru dans Libération, "Libé des philosophes", jeudi 2 décembre 2010.

 

Tous les commentaires

La souffrance des autres est toujours assez supportable. Surtout travestie en spectacle de l'auto satisfaction de l'aumône généralisée. Quand je dis spectacle... C'est au sens latin.

"Le crétin médiatique a remplacé l'idiot du village" disait Umberto Eco

Il l'a même collectivisé, ajouterais-je. Et presque rendu obligatoire.

Et nous sommes obligés de faire constater par huissier que nous ne possédons pas de téléviseur pour ne pas payer une redevance qu'on nous extorque à priori.

Un Français qui ne regarde pas le téléthon est un asocial ou un anormal.

Merci de votre analyse.

Il me semble tout a fait paradoxal d'engager une réflexion sur le théléton sur la seule réflexion (médiocre) de Berger sans citer celle plus fondamentale de Jacques Testard sur le même sujet

 

Je la livre ici in extenso :

 

Technoscience et mystification : le téléthon. Depuis bientôt deux décennies, deux jours de programme d’une télévision publique sont exclusivement réservés chaque année à une opération remarquablement orchestrée, à laquelle contribuent tous les autres médias : le Téléthon. Ainsi, des pathologies, certes dramatiques mais qui concernent fort heureusement assez peu de personnes (deux ou trois fois moins que la seule trisomie 21 par exemple), mobilisent davantage la population et recueillent infiniment plus d’argent que des maladies tout aussi terribles et cent ou mille fois plus fréquentes. On pourrait ne voir là que le succès mérité d’un lobbying efficace, et conseiller à toutes les victimes de toutes les maladies de s’organiser pour faire aussi bien. Ce serait omettre, par exemple, que :

  • Le potentiel caritatif n’est pas illimité. Ce que l’on donne aujourd’hui contre les myopathies, on ne le donnera pas demain contre le paludisme (2 millions de morts chaque année, presque tous en Afrique) ;
  • Presque la moitié des sommes recueillies (qui sont équivalentes au budget de fonctionnement annuel de toute la recherche médicale française) alimentent d’innombrables laboratoires dont elles influencent fortement les orientations. Ainsi, contribuer à la suprématie financière de l’Association française contre les myopathies (l’AFM, qui recueille et redistribue à sa guise les fonds collectés), c’est aussi et surtout empêcher les chercheurs (statutaires pour la plupart, et donc payés par l’État, mais aussi thésards et, surtout, post-doctorants vivant sur des financements de l’AFM, forcément fléchés) de contribuer à lutter contre d’autres pathologies, ou d’ouvrir de nouvelles pistes ;
  • Il ne suffit pas de disposer des moyens financiers pour guérir toutes les pathologies. Laisser croire à cette toute puissance de la médecine, comme le fait le Téléthon, c’est tromper les malades et leurs familles ;

Après vingt ans de promesses, la thérapie génique, ne semble plus être une stratégie compétente pour guérir la plupart des maladies génétiques ;

  • Lorsque des sommes aussi importantes sont recueillies, et induisent de telles conséquences, leur usage mériterait d’être décidé par un conseil scientifique et social qui ne soit pas inféodé à l’organisme qui les collecte.

Mais comment aussi ne pas s’interroger sur le contenu magique d’une opération où des gens, allumés par la foi scientifique, courent jusqu’à l’épuisement ou font nager leur chien dans la piscine municipale... pour "vaincre la myopathie" ? Au bout de la technoscience, pointent les oracles et les sacrifices de temps qu’on croyait révolus..

Aprés, est ce que le "caritatif" (télévisé) peut il répondre a toutes les questions (de santé, politiques, etc) Par exemple, sur la "faim dans le monde", le fait de répondre à la situation d'urgence de façon efficace est sans doute une nécessité, mais n'obère pas de la nécessité de poser les problémes politiques sous jacent (parce que si on meurt de faim dans le monde, ce n'est pas une "question technique", mais bien aussi et surtout une "question politique", un "choix de société"...

 

Newsletter
Je m'identifie