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Michéa et le libéralisme: hommage critique

Une critique de la thèse du philosophe Jean-Claude Michéa quant à l’unité du libéralisme économique et du libéralisme politique, publiée sur le site de sciences sociales et de philosophie politique Revue du MAUSS Permanente : introduction, plan et lien de l’article…

 

Introduction

 

 

Le mot « libéral », au sens d’« idées libérales », apparaîtrait en France en 1750 et le mot « libéralisme » en 1818. Mais on a l’habitude de considérer que la maturation d’idées « libérales » est antérieure. Avant même le recours aux mots (« libéral » et « libéralisme »), il y aurait des « pionniers » philosophiques du « libéralisme », ayant posé des jalons dans cette direction. L’anglais John Locke (1632-1704) et le français Montesquieu (1689-1755) feraient partie de ces « pionniers » du « libéralisme ».

 

On a ensuite l’habitude de distinguer au moins deux grands types de « libéralisme » :

 

a) Il y aurait un « libéralisme politique » mettant l’accent, d’une part, sur les droits individuels et collectifs, les libertés personnelles et politiques, la tolérance et, d’autre part, sur l’équilibre des pouvoirs face au danger de la tyrannie et de la concentration du pouvoir. Rappelons qu’on se situe alors largement à l’époque dans le cadre de régimes monarchiques de droit divin. Locke et Montesquieu seraient des précurseurs de ce libéralisme politique ; en France, Benjamin Constant (1767-1830) et Alexis de Tocqueville (1805-1859) incarnerait la maturité de ces idées libérales au XIXe siècle.

 

b) Il y aurait aussi un « libéralisme économique » mettant l’accent sur le rôle du marché comme régulateur principal des activités économiques, voire au-delà, sur la concurrence comme principe et sur le refus corrélatif de l’intervention de l’État dans le domaine économique. Une des figures de référence principale de ce « libéralisme économique » est l’Écossais Adam Smith (1723-1790), promoteur de « la main invisible du marché » dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776).

 

La question de philosophie politique, mais aussi de sociologie, qui nous occupera ici concerne les liens entre ces deux libéralismes : y a-t-il unité ou pluralité ? cohérence ou hétérogénéité ?

 

Pour aborder cette question, je partirai de la thèse d’un philosophe contemporain, Jean-Claude Michéa, dans son livre L’empire du moindre mal – Essai sur la civilisation libérale (2007), précisé dans une suite intitulée La double pensée – Retour sur la question libérale (2008). Michéa défend ainsi l’hypothèse de l’unité des deux libéralismes, dans une logique critique à l’égard du libéralisme ainsi unifié. J’exposerai cette thèse, puis je la critiquerai, en prolongeant une réflexion antérieure (Corcuff, 2008).

 

Pourquoi avoir ajouté au titre : « hommage critique » ? Parce que c’est grâce à la confrontation avec la thèse de Michéa que j’ai pu éclaircir certains problèmes et avancer des pistes alternatives. Ce texte est donc à la fois une critique et un hommage au travail de Michéa. On oublie souvent que les idées des autres, quand elles sont solidement argumentées et/ou novatrices, même quand on ne les partage pas, nous aident à réfléchir. Nous devrions donc, beaucoup plus souvent, quand ils en valent la peine, remercier nos adversaires intellectuels. Ils contribuent, en quelque sorte, à nous « tirer vers le haut » sur le plan de la dynamique intellectuelle. Alors que certains de ceux qui pensent plutôt comme nous, quand ils sont répétitifs, peu inventifs, voire dogmatiques, nous tirent plutôt vers « le bas » intellectuellement, au sens où ils tendent à nous enfermer dans des évidences et freinent ainsi nos questionnements.

 

La discussion critique avec Michéa se déploiera sur deux grands plans associés : 1) celui du contenu de la philosophie politique, et 2) celui de la méthode d’analyse des idées politiques (qui nous amènera à puiser notamment des ressources dans la démarche sociologique).

 

Mon propos s’inscrira alors dans un dialogue « transfrontalier » entre philosophie politique et sociologie, qui récuse la réduction de l’une à l’autre, mais les considère comme deux registres autonomes de connaissance, entre lesquels des passages peuvent être établis. Ce dialogue « transfrontalier » entre philosophie politique et sociologie occupe beaucoup mon travail intellectuel depuis plusieurs années (voir aussi Corcuff, 2005).

 

Pour établir ce parcours, je demeurerai schématique et synthétique.

 

 

 

Le reste sur : Revue du MAUSS Permanente, 22 avril 2009, http://www.journaldumauss.net/spip.php?article495

 

 

 

 

Plan de l’article

 

 

 

 

Partie I – Un débat de philosophie politique avec Jean-Claude Michéa

 

 

A – La thèse de Jean-Claude Michéa : l’unité du libéralisme

 

 

B – Grains de sable philosophiques

 

 

a) Contradictions d’un libéral : Adam Smith (1723-1790)

 

 

b) Le libéralisme politique contre le néolibéralisme économique ? Actualité de ressources puisées dans Montesquieu (1689-1755)

 

 

c) Socialisme et ressources libérales : le cas de Jean Jaurès (1859-1914)

 

 

Partie II – Des différences méthodologiques avec Jean-Claude Michéa

 

 

A – Méthodologie de Michéa : la notion de « logique libérale »

 

 

B – Pistes critiques : Michel Foucault (1926-1984) et Karl Marx (1818-1883)

 

 

a) Michel Foucault (1926-1984) : la critique des « synthèses toutes faites » et des « continuités irréfléchies »

 

 

b) Karl Marx (1818-1883) : les idées et la vie socio-historique

 

 

Conclusion

 

 

Tous les commentaires

Excellente entrée en matière sur un débat de fond, Philippe Corcuff. Il me semble que l'une des premières manifestations en France du libéralisme économique, c'est la loi Le Chapelier du 14 juin 1791 qui a aboli le carcan des corporations et proclamé la liberté d'entreprendre dans le droit fil des physiocrates. Il y aurait donc une histoire du libéralisme montrant des visages différents, tant entre nations (France, Angleterre, Etats-Unis) qu'entre domaines concernés (politique, social, économique) mais aussi à l'intérieur de chaque domaine : libéral-socialisme, ultra-libéralisme, etc...

En me reportant à l'article complet, je trouve votre démonstration convaincante, en particulier par l'intérêt que vous portez à la "matérialité pratique des élaborations intellectuelles".

Merci pour votre attention à ma démonstration!

Bonjour! J'ai lu votre article avec intérêt; j'ai quelques interrogations: - d'abord, en droit, je trouve la prétention du libéralisme à être uniquement "formel" ou "procédural" abusive. On voit l'idée: il s'agit d'instaurer des formes politiques qui ne prejugent pas du contenu produit, des debats, des politiques, etc. Mais de fait, le liberalisme organise ce libre debat et cette politique toujours dans un cadre excluant un autre de la politique (variablement denomme totalitarisme, extremisme, terrorisme, etc). Ce que Michea (que vous citez) appelle (ironiquement?) les "exigences de la liberté elle-même". C'est peut-être inevitable, donc je ne condamne pas en tant que telle l'exclusion de cet autre; et ca ne veut pas dire que ca réduit la prétendue ouverture du libéralisme à la diversité politique à rien. Mais cela manifeste tout de même une sorte de point aveugle de la théorie libérale, je trouve; à savoir qu'elle aussi joue, plus fondamentalement que dans le registre de la concurrence pacifiée, dans le registre de l'ami/ennemi. N'est-ce pas d'ailleurs dans cette faille que le libertarisme existe, en contestant l'exclusion de ce autre ? - sur la separation liberalisme politique/ liberalisme economique; n'y a-t-il pas actuellement une tendance à voir dans le monde politique une sorte de marché avec des projets en concurrence (l'offre des partis), et des choix individuels de politique (la demande des citoyens, electeurs). On fait de la politique comme on fait ses courses, en quelque sorte... de sorte; n'y a-t-il donc pas aussi; par un retour du liberalisme economique dans le politique, une convergence des modeles economique et politique? bien sur cela ne "révèle" rien du libéralisme en général; il ne s'agit peut-etre qu'un arrangement très contingent. Mais tout de même assez prégnant. - Enfin, comme vous semblez le suggerer à partir de Foucault et Marx, se pose la question du mode d'existence reel du libéralisme. Dans quelle mesure le liberalisme se vit comme il se dit? plus precisement, quid de l'usage stratégique du libéralisme (usage essentiel a mon avis pour comprendre le libéralisme réel)? Dans cette perspective, le liberalisme ne recouvre-t-il pas des situations très differentes: justification de situations de domination et support de mouvements d'émancipation, selon la manière dont il est utilisé? De telle sorte qu'il serait insuffisant ou vain de vouloir décider de la qualité du liberalisme à partir du seul examen de ses thèses. N'est-ce pas d'ailleurs pour cela que la "gauche radicale" éprouve des difficultés à se positionner par rapport aux thèses du libéralisme: une large partie du problème n'est pas lisible dans ces mêmes thèses, mais ne peut être traité autrement qu'en stricte extériorité par rapport à ce que le libéralisme dit de lui-même? Ensuite, je suis bien d'accord que la chose est valable d'autres discours, et notamment du discours socialiste (cf le 20e siècle). de telle sorte que le probleme serait finalement de savoir un peu sur ce qu'est un discours consistant... Y a-t-il des discours qui n'ont pas de polyvalence "tactique" ou "stratégique", de telle sorte qu'ils pourraient constituer un sol stable pour la définition d'un projet?

Vos questions sont fort consistantes et compliquées, et je n'y apporterai que des éclairages partiels : 1) d'abord, en droit, je trouve la prétention du libéralisme à être uniquement "formel" ou "procédural" abusive. On voit l'idée: il s'agit d'instaurer des formes politiques qui ne prejugent pas du contenu produit, des debats, des politiques, etc. Mais de fait, le liberalisme organise ce libre debat et cette politique toujours dans un cadre excluant un autre de la politique (variablement denomme totalitarisme, extremisme, terrorisme, etc). Ce que Michea (que vous citez) appelle (ironiquement?) les "exigences de la liberté elle-même". C'est peut-être inevitable, donc je ne condamne pas en tant que telle l'exclusion de cet autre; et ca ne veut pas dire que ca réduit la prétendue ouverture du libéralisme à la diversité politique à rien. Mais cela manifeste tout de même une sorte de point aveugle de la théorie libérale, je trouve; à savoir qu'elle aussi joue, plus fondamentalement que dans le registre de la concurrence pacifiée, dans le registre de l'ami/ennemi. N'est-ce pas d'ailleurs dans cette faille que le libertarisme existe, en contestant l'exclusion de ce autre ? Tous les auteurs se réclamant du libéralisme ne font pas de ce caractère exclusivement "procédural" un axe (c'est Michéa qui en fait un axe du libéralisme unifié, permettant justement, selon lui, le passage du libéralisme politique au libéralisme économique). L'américain John Rawls, par exemple, dont la théorie de la justice a tant été discuté dans le libéralisme politique contemporain, a reconnu dans les débats qui ont suivi son premier livre (1971), que son approche combinait dimensions procédurales et choix "substantiels", mais en permettant à une pluralité de conceptions du "bien" de cohabiter. Je reconnais, par ailleurs, qu'il y a des points aveugles dans le libéralisme politique, c'est pourquoi j'en fais une composante d'une politique d'émancipation (surtout après les expériences autoritaires, voire totalitaires, qui se sont réclamées de l'émancipation au 20° siècle) et non son cadre général ou exclusif. 2) sur la separation liberalisme politique/ liberalisme economique; n'y a-t-il pas actuellement une tendance à voir dans le monde politique une sorte de marché avec des projets en concurrence (l'offre des partis), et des choix individuels de politique (la demande des citoyens, electeurs). On fait de la politique comme on fait ses courses, en quelque sorte... de sorte; n'y a-t-il donc pas aussi; par un retour du liberalisme economique dans le politique, une convergence des modeles economique et politique? bien sur cela ne "révèle" rien du libéralisme en général; il ne s'agit peut-etre qu'un arrangement très contingent. Mais tout de même assez prégnant. Il faudrait ici dissocier la question de la philosophie politique du libéralisme politique et l'analyse socio-historique du processus de professionnalisation moderne de la politique, amorcée par Max Weber et Roberto Michels au début du 20° siècle et prolongée par Pierre Bourdieu à la fin du 20° siècle. Cette professionnalisation politique moderne existe aussi bien dans des régimes se réclamant du libéralisme politique que dans des régimes autoritaires. 3) Enfin, comme vous semblez le suggerer à partir de Foucault et Marx, se pose la question du mode d'existence reel du libéralisme. Dans quelle mesure le liberalisme se vit comme il se dit? plus precisement, quid de l'usage stratégique du libéralisme (usage essentiel a mon avis pour comprendre le libéralisme réel)? Dans cette perspective, le liberalisme ne recouvre-t-il pas des situations très differentes: justification de situations de domination et support de mouvements d'émancipation, selon la manière dont il est utilisé? De telle sorte qu'il serait insuffisant ou vain de vouloir décider de la qualité du liberalisme à partir du seul examen de ses thèses. N'est-ce pas d'ailleurs pour cela que la "gauche radicale" éprouve des difficultés à se positionner par rapport aux thèses du libéralisme: une large partie du problème n'est pas lisible dans ces mêmes thèses, mais ne peut être traité autrement qu'en stricte extériorité par rapport à ce que le libéralisme dit de lui-même? Je déploie mon analyse sur deux champs : 1) une analyse interne (plan privilégié par Michéa) de la philosophie politique des libéralismes politique et économique; et 2) une analyse de la méthodologie engagée dans cette analyse interne. Ce 2° plan ouvre sur vos préoccupations sans les traiter frontalement : les textes sont plus divers que ne le laisse entendre Michéa (Foucault) et ils ont des liens avec des conditions sociaux-historiques (Marx). Cela pourrait donc déboucher sur une approche de la pluralité usages sociaux-historiques diversifiés des idées (et des "mêmes" idées). En tant que sociologue, cette pluralité m'apparaît indépassable. Cela ne signifie pas qu'on ne peut pas constituer des repères de philosophie politique pour son action, dans le travail sur des textes et des auteurs (car cela participe de nos systèmes d'orientation dans l'action), mais cela appelle une certain souplesse dans ce travail évitant de réifier les textes et d'essentialiser les idées, à la différence d'une pente dominante chez les philosophes. Mais je touche là déjà à votre dernier point. 4) ensuite, je suis bien d'accord que la chose est valable d'autres discours, et notamment du discours socialiste (cf le 20e siècle). de telle sorte que le probleme serait finalement de savoir un peu sur ce qu'est un discours consistant... Y a-t-il des discours qui n'ont pas de polyvalence "tactique" ou "stratégique", de telle sorte qu'ils pourraient constituer un sol stable pour la définition d'un projet? Je le répète, en tant que sociologue non idéaliste et non essentialiste, je ne crois pas qu'il y ait des idées et des discours échappant à la polysémie et à une pluralité d'usages. Mais cela déboucherait alors sur un rapport plus souple, plus pragmatique, plus prudent aux idées et aux discours, refusant de les absolutiser. Cela laisse donc ouvert un champ d'interprétations diversifiées et de débats contradictoires pour un même corpus, sans pouvoir prétendre à une clore définitivement ce champ autour d'un seul axe. Cela nous oriente aussi sur une plus grand attention entre idées-discours et pratiques/conditions socio-historiques.

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Ce fil, comme à peu près tous ceux de Corcuff, pourrait s'intituler :

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Comment l'intello se fout de la gueule du populo...

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jpylg

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