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Éléments de réponse à Vincent Peillon, sur Merleau-Ponty et la politique actuelle
Cher Vincent Peillon,
Les débats politiques sont malheureusement peu nourris philosophiquement ces derniers temps. Á contre-courant de cette évolution, votre réponse à mes critiques concernant la philosophie politique de Maurice Merleau-Ponty contribue à donner davantage de consistance intellectuelle aux divergences à gauche.
Je prends donc seulement connaissance de votre réaction (« Sur Merleau-Ponty, réponse à Philippe Corcuff », 15 janvier 2009, http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/150109/sur-merleau-ponty-reponse-a-philippe-corcuff) à l’article, « Actualité de la philosophie politique de Merleau-Ponty », publié en deux parties sur mon blog de Mediapart (« (I) - Politique et raison critique », 5 janvier 2008, http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/050109/actualite-de-la-philosophie-politique-de-maurice-merleau-ponty-190 et « (II) - Politique et histoire », 7 janvier 2008, http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/070109/actualite-de-la-philosophie-politique-de-maurice-merleau-ponty-190) après quelques jours d’absence.
Je vous remercie de l’attention portée à mon texte et salue votre capacité à vous réimpliquer dans une controverse philosophique, alors que votre temps est maintenant principalement consacré à la politique professionnelle. C’est devenu suffisamment rare à gauche, alors que jadis cela participait pleinement de sa définition et de ses pratiques (rappelons ne serait-ce que la grande figure de Jean Jaurès), pour le souligner positivement. Et je suis tout à fait disposé à, selon votre invitation, « poursuivre avec vous ce dialogue philosophique et politique », dans les moments et les lieux qui vous conviendront.
« Injure » ?
Je regrette toutefois que vous ayez ressenti les quelques passages qui vous concernent dans mon texte comme relevant du registre de l’insulte. Je me situais plus conventionnellement dans un registre de débat critique rationnellement argumenté, accompagné de tonalités polémiques, qui m’apparaît tout à fait légitime dans les échanges intellectuels. D’ailleurs, mon article a été rédigé avec l’esprit de rigueur d’un article de type académique, sans mépris pour les auteurs mis en cause, et si je l’ai publié finalement sur Mediapart plutôt que dans une revue professionnelle, c’est à cause du constat que je fais au début de mon texte quant à une méconnaissance de la philosophie politique de Maurice Merleau-Ponty parmi un large public. Mediapart est susceptible de donner une accessibilité plus grande à des ressources intellectuelles qui m’apparaissent particulièrement heuristiques dans le brouillard intellectuel où se situent les gauches aujourd’hui.
L’expression d’« injure » - que vous répétez à six reprises pour qualifier mes propos - me semble alors beaucoup trop ample, car semblant englober toute critique un peu vive, et complètement désajustée par rapport à ma démarche. Si vous voulez avoir une idée de ce que peut être une acception plus juste, car plus restreinte et plus violente, de l’« injure », il vous suffit de taper mon nom sur Google, et vous trouverez une floraisons d’insultes, de propos calomnieux, de rumeurs malveillantes et d’informations erronées qui circulent sur moi dans les milieux dits de « la critique radicale des médias » (PLPL, Le Plan B, ACRIMED…), depuis plus de sept ans, simplement parce que j’ai émis quelques interrogations sur « la radicalité » de leurs analyses…Il m’a semblé aussi vous avoir entendu à la télévision et à la radio dans un style proche de « l’injure », ainsi entendue, au moment de l’élection controversée de Martine Aubry à la tête du Parti socialiste, et cela à l’égard de certains de vos camarades de parti. Mais il est vrai que si la tonalité polémique dans un débat a des avantages (permettre de mieux faire jaillir des contrastes entre des points de vue, inviter à déplacer le regard par rapport à des évidences installées ou aider à s’émanciper des convenances pesantes qui embourbent les discussions routinisées), elle révèle aussi des désavantages (notamment la simplification des positions de ceux que l’on critique et une réduction de la question de la vérité à un choix binaire). C’est donc une logique à manier avec précautions, qui si elle se présente comme exclusive ou même principale risque de devenir elle-même un frein à une pensée des complications.
Nos divergences principales portent sur deux plans :
1) le jugement quant au degré d’incohérence ou de cohérence de vos analyses sur Merleau-Ponty entre votre ouvrage philosophique La Tradition de l’esprit – Itinéraire de Maurice Merleau-Ponty (1994) et un livre plus directement politique, Pierre Leroux et le socialisme républicain – Une tradition philosophique (2003) ;
et 2) la place de la lutte des classes et de l’anticapitalisme chez le « dernier » Merleau-Ponty.
Dans les deux cas, nos options respectives ne peuvent relever de certitudes absolues, mais plus modestement d’arguments rationnellement formulés, appuyés sur des indices prélevés dans des textes et/ou dans les contextes de production de ceux-ci. Ces arguments étant eux-mêmes associés à des positionnements et à des parcours politiques divers. La discussion entre nous peut alors faire bouger les lignes de départ, en permettant de lever des malentendus et de mieux clarifier des zones de désaccord et d’accord.
Le philosophe et le politique
Vous avez sans doute remarqué que je ne traite pas vos contributions de la même façon que celle d’Olivier Mongin de la revue Esprit. Si je relève dans un texte consacré par ce dernier à Merleau-Ponty un lecture tendanciellement aseptisée des réflexions menées dans Humanisme et terreur (1947), je repère chez vous une tension entre le propos finement philosophique de 1994 et celui de 2003, où vous vous laissez aller à des simplifications anti-marxistes. Je pointe ainsi un écart en le scalpel du premier et les lieux communs du second, en l’associant, en sociologue, à une tension tendancielle entre deux fonctions sociales (philosophe/professionnel de la politique). Et, comme je ne désespère pas de nouveaux rapports entre les ressources produites dans le cours d’un travail intellectuel professionnalisé et l’action politique, mais sans surtout rechercher une fusion qui éliminerait la nécessaire autonomie des deux dimensions, je fais l’hypothèse que :
« Cette schizophrénie du philosophe et du politique chez Peillon n’a pas grand-chose à voir avec la tension, indépassable mais productrice pour Merleau-Ponty, entre le philosophique et la politique. »
Lieux communs du second ouvrage ? Vos assertions simplificatrices de 2003 apparaissent souvent éloignées des précisions souvent utiles de votre réponse de 2009. Car vous avanciez en 2003 des affirmations, que vos développements de 2009 tendent à corriger, telles que :
- « La première affirmation, qui est sans appel, c’est que le socialisme doctrinal, celui par rapport auquel la rupture opère, c’est le socialisme marxiste, socialisme qui a dominé le socialisme français, serait-ce dans un écart avéré, très représentatif de la SFIO, entre les discours et les actes, la théorie et la pratique. » (p.17)
- « Dès lors, ce ne serait pas Pierre Mendès-France qui retrouverait et réactiverait un sens vrai et originaire du socialisme par-delà la parenthèse et la déviation marxiste. » (p.19)
- « N’est-ce pas cette incapacité à articuler la question actuelle à la question permanente, l’incapacité à reconduire Pierre Mendès-France à la tradition, qu’il réactive et prolonge mais où il s’enracine, l’incapacité à trancher l’indécision, la tension, qui habite son analyse, qui explique aussi que Merleau-Ponty ne puisse élaborer ou expliciter plus avant ces fondements ? (…) Et cette incapacité à trancher ne risque-t-elle pas d’avoir pour conséquence une pratique politique incertaine ? » (p.20)
- « Que le socialisme français ait pu être trahi par le marxisme, la thèse, à la vérité, n’est pas nouvelle. » (p.32)
Je m’inquiétais dans mon texte de la perte du sens tragique de la politique et de la lucidité quant à des tensions indépassables qui l’habitent, que l’on retrouve sous des formes déplacées dans Humanisme et terreur (1947) et Sens et non-sens (1948) jusqu’aux Aventures de la dialectique (1955) et Signes (1960). Car il ne me semble pas que l’importance légitimement accordée par le « dernier » Merleau-Ponty à la question de la démocratie s’effectuait dans une vision enchantée éliminant le tragique, les tensions et les ambiguïtés de l’histoire.
Je percevais aussi dans votre texte de 2003 une vision simpliste des évolutions de Merleau-Ponty quant au marxisme. En 2009, il semble que nous convergions davantage vers une approche plus nuancée, tant ce que vous écrivez rejoint sur de nombreux points ce que développe mon texte (en particulier les points 4 – « Les vicissitudes de l’histoire en train de se faire : marxisme, stalinisme, démocratie, anticapitalisme » - et 6 – « En quête d’une autre philosophie de l’histoire » de la deuxième partie). D’ailleurs, ne me définissant plus comme « marxiste » depuis le milieu des années 1980 (alors que j’étais encore membre du Parti socialiste et cela depuis 1977) grâce à la rencontre avec la sociologie de Pierre Bourdieu, la défense de l’identité marxiste ne me préoccupe guère, ce qui m’a souvent été reproché au sein des gauches radicales depuis les grèves de l’hiver 1995. Ainsi il n’y a pas de sens pour moi à vouloir continuer à identifier à tout prix le « dernier » Merleau-Ponty au marxisme. Il s’agissait plutôt d’explorer en quoi sa nouvelle position se reconnaissait mal tant dans un marxisme que dans un anti-marxisme, tout en posant des questions pour une part analogues à celles d’Humanisme et terreur. Une de mes notations résume bien cette perspective :
« on peut avancer que l'exigence de penser l'ambiguïté dans l'histoire et dans la politique ne concernait pas uniquement chez lui l'époque de l'après-guerre. Si des outils marxistes lui ont été utiles dans ce contexte, il a été conduit, par la suite, à les relocaliser (et non à les réfuter), du fait de leurs insuffisances et de leurs prétentions trop totalisantes. Il a dû alors puiser dans d’autres ressources (notamment la sociologie historique de Max Weber), en interaction avec les instruments marxistes, pour prolonger ses questionnements dans de nouveaux contextes. »
Si des convergences semblent donc s’établir entre nous, par-delà vos simplifications de 2003, sur la question compliquée des rapports de Merleau-Ponty à Marx et de leurs déplacements, vos formulations continuent toutefois à marquer des divergences politiques entre nos deux lectures. Ces divergences concernent, de manière liée, tant la double question lutte des classes/collaboration des classes que celle de l’anticapitalisme.
Merleau-Ponty, la lutte des classes et la collaboration des classes
Rappelons vos formulations de 2003 (je ne cite que ce qui concerne la lutte des classes) :
« (…) essayons de mieux saisir ce que peut signifier le socialisme en "un autre sens". Il s’organise, d’après Merleau-Ponty, autour de deux idées : l’idée d’une collaboration des classes plutôt que d’une lutte des classes (…) » (p.19).
Or vous reconnaissez aujourd’hui que, chez le « dernier » Merleau-Ponty :
« Il y a une lutte des classes : mais ni dictature du prolétariat ni société sans classes. »
Il me semble cependant que vous continuez à sous-estimer l’écart entre votre formule de 2003 et celle de Merleau-Ponty en 1955 :
« Il y a une lutte des classes et il faut qu’il y en ait une, puisqu’il y a, et tant qu’il y a, des classes. » (Les Aventures de la dialectique, p.312)
Cette assertion interroge d’abord votre hypothèse quant à l’impossibilité d’une « société sans classes ». Ici Merleau-Ponty envisage implicitement qu’il puisse ne plus y avoir de classes sociales (« et tant qu’il y a ») ? Ce qu’il refuse dans Les aventures de la dialectique, c’est la perspective d’une société sans contradictions sociales et politiques, sans conflits, qui donnerait un arrêt définitif au cours dialectique de l’histoire humaine.
Par ailleurs, s’il y a lutte des classes, il faut bien que les antagonismes de classe s’expriment. Cela suppose de ne pas considérer que l’horizon politique de ce conflit social soit nécessairement « la collaboration des classes » (terme que je n’ai pas rencontré dans une acception positive dans mes lectures des textes politiques de Merleau-Ponty qui, sans être exhaustives, ont été assez approfondies), qui modèrerait par avance le choc des intérêts sociaux et des logiques politiques. Démocratie ne signifie pas chez Merleau-Ponty un lieu de consensus autour de « la collaboration des classes », mais un lieu politique d’expression pluraliste de la variété des affrontements sociaux et politiques, garantissant « un minimum d’opposition et de vérité » (ibid., p.313). Merleau-Ponty associe donc étroitement lutte des classes et démocratie politique (intégrant les acquis du libéralisme politique, comme je le souligne dans mon texte), en récusant le thème marxiste de « la dictature du prolétariat » (j’y reviendrai), mais pas démocratie politique et « collaboration des classes ». Pourtant vous continuez à écrire en 2009 :
« Il suppose bien, dans le régime parlementaire, la confrontation et la collaboration des classes, le respect de ses adversaires, le refus de ce que Merleau-Ponty nomme un monde à une seule entrée. »
Je suis pleinement d’accord avec un pluralisme politique indépassable, constituant une des conditions du refus d’« un monde à une seule entrée », mais pas avec son assimilation à « la collaboration des classes », associée dans une formule peu claire à leur « confrontation ».
Il peut y avoir des compromis entre classes sociales antagoniques au cours de l’histoire (par exemple, dans la période moderne, autour de la stabilisation de libertés ou d’institutions démocratiques ou de mesures sociales), mais cela ne passe pas nécessairement par une « collaboration des classes » qui encadrerait par avance leurs conflits, mais le plus souvent par l’établissement de rapports de forces dont le compromis constitue un des résultats possibles. Et est-ce que la vision consensualiste d’une « collaboration des classes » comme cadre de la confrontation sociale ne tend pas à aseptiser la démocratie en atténuant les contradictions et les conflits qui devraient la faire vivre indéfiniment, selon Merleau-Ponty, et cela contre certaines visions hégéliennes et marxistes d’une « fin de l’histoire » :
« Ce qui est donc caduc, ce n’est pas la dialectique, c’est la prétention de la terminer dans une fin de l’histoire » (Les aventures de la dialectique, p.285).
Cette aseptisation progressive de la démocratie, liée à une déconnexion des conflits sociaux, n’est-ce pas une des pentes qui a caractérisé la gauche officielle, dont vous être un représentant, depuis 1983 ? Et comment envisager la possibilité même d’une société non-capitaliste si on modère a priori la conflictualité dans le cadre de « la collaboration des classes » ? N’est-ce pas oublier que, selon Merleau-Ponty, il faut que :
« la liberté politique ne soit pas seulement et pas nécessairement une défense du capitalisme. » (ibid., p.314)
Et que :
« Une gauche non communiste (…) ne croit pas que les institutions capitalistes soient les seuls mécanismes d’exploitation, mais elle ne les juge pas plus naturels ni plus sacrés que la hache de pierre polie ou que la bicyclette. » (ibid.)
Le capitalisme, comme pour nombre de socialistes officiels, est-il devenu pour vous un mécanisme « naturel » et « sacré » ? On comprend mieux pourquoi le Parti socialiste tend parfois à se faire doubler rhétoriquement sur sa « gauche » par Nicolas Sarkozy face à la crise actuelle du capitalisme…
Merleau-Ponty, le marché et l’anticapitalisme
Et nous voilà confrontés au deuxième point qui continue à nous opposer : celui de l’anticapitalisme. Comme nombre de néolibéraux, et comme certains anti-libéraux (tels que mon ami Jean-Claude Michéa), vous tendez à confondre dans votre réponse de 2009 libéralisme politique (centré les libertés individuelles, les droits politiques, le pluralisme d’expression et la limitation réciproque des pouvoirs) et libéralisme économique (centré sur la régulation par le marché) :
« Nouveau libéralisme et non pas nouveau marxisme ou anticapitalisme. Cela signifie simplement, et c'est la différence avec Sartre, que la critique du capitalisme doit opérer de l'intérieur de l'économie de marché et non à partir d'un ailleurs qui n'existe pas (…) »
Or c’est le libéralisme politique que Merleau-Ponty a en tête dans Les aventures de la dialectique avec l’expression « nouveau libéralisme ». C’est alors plutôt une nouvelle alliance entre libéralisme politique, démocratie et anticapitalisme, en rupture avec le stalinisme et mettant à distance certains impensés marxistes, qui serait en germe dans ses formulations tâtonnantes.
Mais qu’est-ce que cette « économie de marché », qui autolimiterait la critique possible du capitalisme, qui se réduirait à n’en être qu’une composante « intérieure » ? La critique du capitalisme, telle que l’ont amorcée les courants socialistes du XIXe siècle (dont Marx) n’était-elle pas à la fois intérieure et extérieure au capitalisme (énoncée au sein du capitalisme, à partir de ses contradictions présentes, mais dans l’horizon dé-naturalisant de la possibilité d’une société non-capitaliste) ? L’« économie de marché » n’est-ce pas justement une forme idéologique du capitalisme, pour laquelle le marché est censé jouer un rôle régulateur principal, en décalage avec ses tendances oligopolistiques effectives. Est-ce que ce capitalisme ne deviendrait pas pour vous une nouvelle « fin de l’histoire », à la manière du Francis Fukuyama de l’après chute du Mur de Berlin en 1989 ?
C’est sur ce point que vous tendez à rejoindre « la deuxième gauche » d’Olivier Mongin et incarnée à la fin des années 1970 par la direction de la CFDT et par Michel Rocard. Car, si cette « deuxième gauche » a utilement nourri les gauches de questionnements quant au totalitarisme ou à l’enracinement d’une culture étatiste, elle a tendu à le faire en naturalisant progressivement le capitalisme, sous l’expression d’ « économie de marché », dans un lien supposé nécessaire avec le libéralisme politique et la démocratie, contribuant ainsi à désarmer intellectuellement la gauche face à la contre-révolution néolibérale des années 1980 (et, par ricochet, face à la crise en cours du capitalisme). C’est Michel Rocard, fraîchement passé du PSU au PS, qui a ouvert la voie dès octobre 1976, lors d’un colloque du magazine L’Expansion, face à des patrons français :
« (…) le système de régulation restera le marché (…) on ne biaise pas avec le marché, sa logique est globale (…) » (dans Les socialistes face aux patrons, Paris, Flammarion, 1977, p.182)
Ce qui est d’ailleurs associé par Michel Rocard à une perspective de collaboration des classes :
« Donner une nouvelle légitimité au pouvoir économique, fondée sur un consensus nouveau avec le monde du travail et le respect de priorités définies collectivement dans le cadre de la planification démocratique. » (ibid., p.192)
Le second axe, le thème de « la planification démocratique », héritage de la composante anticapitaliste de l’histoire de « la deuxième gauche » (tant dans le PSU que la CFDT), qui montre une certain ambivalence de Michel Rocard à l’époque, s’effacera peu à peu par la suite, en particulier dans la participation à la pratique technocratique du pouvoir après 1981. Pourtant une lutte des classes s’inscrivant dans un horizon anticapitaliste ne suppose pas nécessairement une suppression totale du marché, mais peut simplement viser une rupture avec la régulation « globale » par le marché, des mécanismes marchands pouvant continuer à jouer un rôle local et dépendant d’une logique démocratique. N’est-ce pas ce vers quoi tâtonnait Merleau-Ponty dans son soutien à Pierre Mendès France dans le texte de 1959 que vous citez :
« Déjà autrefois, dans le livre qu’il a signé avec Ardant, Mendès France refusait de s’en tenir au laisser-faire, il parlait de mettre en place, pour obtenir la régulation du marché, ce qu’il appelait des "mécanismes artificiels". Au fond, ce sont ces mécanismes qu’il faut maintenant définir, décrire avec précision, et dont il faut assurer la direction démocratique. » (« L’avenir du socialisme », repris dans Parcours deux 1951-1961, Lagrasse, Verdier, 2000, p.244)
Et Merleau-Ponty indiquait déjà dans le passage du texte de novembre 1956 que vous citez également, qu’il s’agissait de « soumettre à une direction d’intérêt public les mécanismes de l’économie de marché » (« Sur la destalinisation », repris dans Signes, Paris, Gallimard, 1960, p.385). Régulation « globale » par le marché (maintien d’une « économie de marché » capitaliste) ou régulation publique et démocratique des « mécanismes de l’économie de marché » devenant alors dépendants et de portée locale (s’inscrivant dans l’exploration d’une société non-capitaliste démocratique n’ayant rien à voir avec la dictature stalinienne) ? Il me semble qu’à travers des distinctions sémantiques qui peuvent paraître un brin compliquées, d’ailleurs tâtonnantes chez Merleau-Ponty, en recherche ouverte, se jouent des divergences politiques fortes, qui sont devenue particulièrement cruciales avec la conversion sociale-libérale de la majorité des forces socialistes et sociales-démocrates européennes au cours des années 1980.
Car votre rapport à « l’économie de marché » en 2009, « de l’intérieur de » laquelle « la critique du capitalisme » devrait nécessairement « opérer », ne reconduit-il pas, à propos de la forme capitaliste, une prétention combattue par Merleau-Ponty dans certaines lectures du communisme (en particulier dans le thème de « la révolution permanente » chez Trotsky) :
« un régime qui, étant la contestation lui-même, n’ait plus besoin d’être contesté du dehors, et en somme n’ait plus de dehors. » (p.285)
L’« économie de marché », avant la généralisation de ce type de rapports socio-économiques, n’était-elle pas, selon votre formule, « un ailleurs qui n’existe pas » ? Et sur le plan des institutions politiques, la République vue depuis l’Ancien Régime n’était-ce pas aussi « un ailleurs qui n’existe pas » ? Á quel point en sont arrivés les socialistes officiels pour avancer de telles assertions conservatrices, naturalisant le capitalisme comme cadre indépassable des relations sociales ? Que vient faire Merleau-Ponty dans cette galère a-critique, alors qu’il offre des outils critiques dénaturalisant le capitalisme, comme le stalinisme, ce qui nous avait conduit en février 1995, avec quelques jeunes chercheurs en sciences sociales et en philosophie et quelques militants, à créer le club de réflexions sociales et politiques Maurice Merleau-Ponty, qui a joué un certain rôle intellectuel au cours des grèves de l’hiver 1995 (voir Julien Duval et al., Le « décembre » des intellectuels français, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1998) ?
Le débat continue…
Pour moi, comme dans le cas d’autres figures marquantes de mes trajets intellectuels et politiques (pour ne commencer qu’au XIXe siècle : Marx, Proudhon, Rosa Luxemburg, Jaurès, Durkheim, Weber, Simmel, Wittgenstein, Elias, Lévinas, Foucault, Bourdieu…), Merleau-Ponty ne constitue pas une icône à révérer, un ensemble de dogmes auxquels on « adhérerait » (au sens de coller à) en bloc, des réponses toutes prêtes face à nos incertitudes contemporaines, mais plutôt un stock de ressources intellectuelles et d’interrogations vives qui sont susceptibles d’alimenter notre actualité : défense paradoxale par sa localisation de la raison critique, vision de l’action politique comme pari raisonné affronté à l’incertitude d’une histoire marquée par la contingence, possibilité d’alliance entre certains acquis du libéralisme politique et l’anticapitalisme, maintien d’une relation critique et non exclusive au marxisme, rapport de l’intellectuel à l’engagement supposant tout à la fois distanciation et proximité avec les rugosités de la politique réelle (contre la vision sartrienne), etc.
Á partir d’une certaine lecture de ces ressources (sur une série de points nos lectures apparaissent divergentes), on peut suivre Merleau-Ponty, le mettre à distance ou le mettre en cause. Il n’y a pas de voie unique pour faire travailler intellectuellement et politiquement un auteur dans une conjoncture spécifique (cela ne passe nécessairement par l’affiliation à un « marxisme », à un « merleau-pontisme » ou à un « bourdieusisme »). J’indiquais ainsi dans mon article initial que si je le suivais dans sa défense, face au stalinisme, des acquis de la démocratie parlementaire, je le trouvais trop confiant quant aux potentialités démocratiques de ces institutions. Il me semble que la caractérisation actuelle par Jacques Rancière de nos régimes comme « États de droit oligarchiques » est plus lucide. Cela ouvre sur la possibilité de la mise en tension de mécanismes représentatifs (dont la composante oligarchique ne permet pas qu’ils puissent prétendre constituer le tout ou même le principal de l’idéal démocratique) avec des formes de démocratie directe et participative, élargissant leur portée démocratique et contrebalançant leurs tendances oligarchiques.
Vous insistez sur un autre problème par rapport auquel ce sont davantage les hésitations de Merleau-Ponty que ses choix circonstanciels qui peuvent nous apparaître opératoires aujourd’hui : celui de l’opposition entre « réformistes » et « révolutionnaires ». Je rappelais d’ailleurs que, dans Les aventures de la dialectique, Merleau-Ponty s’interrogeait sur sa pertinence : est-ce que « ces deux notions usuelles ne permettent plus de comprendre l’histoire d’aujourd’hui ? », demandait-il (p.189). Vous rappelez que, dans un texte de novembre 1956 (« Sur la destalinisation », op. cit.), Merleau-Ponty récuse encore plus fermement cette opposition :
« L’alternative "réforme ou révolution" ne s’impose plus devant le problème nouveau qui émerge et que la révolution n’a pas résolu. » (p.385)
Vous notez aussi que, dans le même texte, Merleau-Ponty endosse positivement le costume du « réformisme ». Vous auriez du préciser davantage par quelles caractérisations, car elles sont intéressantes quant à ses tâtonnements circonstanciels :
« (…) une action qui soit en effet le dépassement de l’anarchie capitaliste sans être le commencement de la dictature du prolétariat. Cela s’appelle le réformisme. La vérité est que le réformisme n’est pas une vieille chose : il est seul à l’ordre du jour. » (p.384)
Il y aurait beaucoup à dire sur la notion de « dictature du prolétariat » : parle-t-on de sa vision démocratique chez Marx ? de sa pratique autoritaire chez les bolcheviks basculant vers une dictature sur le prolétariat ? du totalitarisme stalinien ? Autant de choses distinctes que tend à amalgamer l’expression de « dictature du prolétariat » chez Merleau-Ponty. Daniel Bensaïd indique qu’à l’époque de Marx, « dictature » avait un autre sens qu’aujourd’hui :
« Le mot "dictature", au XIXe siècle, évoque encore la vertueuse institution romaine d’un pouvoir d’exception, dûment mandaté et limité dans le temps pour faire face à une situation d’urgence. » (dans « Politiques de Marx », dans Karl Marx et Friedrich Engels, Inventer l’inconnu – Textes et correspondance autour de la Commune, Paris, La Fabrique, 2008, p.49)
Il rappelle aussi que pour Engels l’exemple de « la dictature du prolétariat », c’était la forme démocratique et décentralisée de la Commune de Paris de 1871. Signalons aussi la version démocratique de « la dictature du prolétariat » défendue par Léon Blum au congrès de Tours de la SFIO de 1920 contre la version autoritaire du bolchevisme (voir mon texte « Léon Blum au congrès de Tours de 1920 – Actualité et inactualité d’une lucidité partielle », dans Philippe Corcuff et Alain Maillard, éds., Les socialismes français à l’épreuve du pouvoir (1830-1947) – Pour une critique mélancolique de la gauche, Paris, Textuel, 2006). Ainsi le terme de « dictature du prolétariat », dans son acception originelle, pointait notamment le problème de la réaction à la possible violence contre-révolutionnaire des classes dominantes, sans supposer le recours à des moyens en rupture avec une logique démocratique. Mais si l’usage qu’en faisait Merleau-Ponty se révèle imprécis et amalgamant, il reste que ce terme - même quand le mot de « dictature » ne caractérisait pas une des figures opposées à la démocratie - apparaissait impropre à problématiser les complications de la question démocratique, notamment du côté de la nécessaire limitation réciproque des pouvoirs et de l’indépassable exigence pluraliste. Merleau-Ponty avait donc raison, au final, de le rejeter.
Mais revenons au passage de novembre 1956 où Merleau-Ponty caractérisait positivement « le réformisme ». La première phrase laisse entendre que ce « réformisme » serait anticapitaliste, car appelant un « dépassement de l’anarchie capitaliste ». Dans ce cas, il se situerait à plus strictement parler dans la cadre d’un « réformisme révolutionnaire » comme celui de Jaurès, d’un austro-marxiste comme Otto Bauer ou d’André Gorz dans les années 1960. La deuxième phrase inscrit le soutien au « réformisme », incarné par la figure hautement estimable de Mendès France, dans une conjoncture politique (« à l’ordre du jour »), marquée par la nécessité de prendre ses distances vis-à-vis de l’hégémonie stalinienne sur la gauche française, et non comme un choix plus stable. C’est plutôt congruent avec sa vision de la politique comme pari raisonné dans des circonstances à chaque fois particulières.
Il y a toutefois des contradictions dans cette démarche. Tout d’abord peut-on nettement s’émanciper de l’opposition « réforme ou révolution » en se contentant de rejoindre un de ses deux pôles (« le réformisme ») ? Pourquoi n’y aurait-il qu’une « seule » question « à l’ordre du jour » ? Cela ne mutile-t-il pas la vision pluraliste et contradictoire de la réalité promue par Merleau-Ponty ? N’y a-t-il pas ici une tension entre un pluralisme attentif à la diversité des contradictions du réel et une lucidité quant à la logique binaire qui lui semble tendre à s’imposer dans la conjoncture politique (stalinisme ou réformisme ?) ? Cette lucidité ne contribue-t-elle pas à le rendre aveugle à une pluralité de possibilités plus latérales, qui s’épanouiront davantage en Mai 1968 et après : courants « réformistes révolutionnaires » (de Gorz au PSU et au CERES au sein du PS d’Epinay) et « révolutionnaires démocratiques » (libertaires, conseillistes, situationnistes, trotskystes, etc.) ? C’est sans doute moins en fournissant des réponses stabilisées qu’en alimentant nos questionnements, par la stabilisation de certains repères dans la vision même de notre rapport à la politique, que Merleau-Ponty apparaît, encore une fois, le plus précieux aujourd’hui.
Je vous remercie, cher Vincent Peillon, de m’avoir aidé par vos objections et vos critiques à clarifier un peu plus ma problématisation de la situation actuelle à partir de Merleau-Ponty. Cela appellera peut-être d’autres échanges dans d’autres lieux nous permettant d’éclaircir encore davantage nos zones de désaccord et d’accord. Et, pour en terminer provisoirement, je dois saluer également Mediapart qui se présente dorénavant comme un des lieux rares où de tels débats, au croisement de ressources intellectuelles et de préoccupations politiques, peuvent avoir lieu.

Tous les commentaires
. J'aime bien "éléments". Je n'aurais rien eu contre "esquisses"; éventuellement,"prolégomènes"... . jpylg
"peut-on nettement s’émanciper de l’opposition « réforme ou révolution » en se contentant de rejoindre un de ses deux pôles (« le réformisme ») ? Pourquoi n’y aurait-il qu’une « seule » question « à l’ordre du jour » ? Cela ne mutile-t-il pas la vision pluraliste et contradictoire de la réalité promue par Merleau-Ponty ?" (Philippe Corcuff). Très juste remarque. J'extrapole dessus : On rejoindrait alors la "pensée chinoise" (philosophie chinoise, voir F Jullien etc.). Le réformisme, la plupart du temps : en situation ordinaire. La révolution, quand il est nécessaire de remplacer des structures qui ne permettent même plus la réforme ou la vie ordinaire. Sans m'y connaître beaucoup plus que ça, je mets ensemble la pensée chinoise, Merleau Ponty (l'Oeil et l'esprit + qq émissions de France Culture) et la psychanalyse lacanienne... L'épaisseur des choses, l'incorporation de l'esprit ; et peut-être la recherche d'une voie entre les extrêmes, sans stigmatisation de ceux-ci.
Merci pour ces pistes qui prolongent mon propos. Je connais mal la pensée chinoise (essentiellement à travers les livres de François Jullien). Mais vos suggestions sur Merleau-Ponty (comme celles que j'avais pu faire à François Jullien à propos de Machiavel lors d'un débat public avec lui il y a quelques années autour de la problématique de "la stratégie") pointent certaines limites du comparatisme de type "culturaliste" de François Jullien (la tendance à découper et à opposer deux ensembles culturels homogènes : l'Occident et la Chine), dans le sens où ce dernier tend à forcer les différences entre "la pensée occidentale" et "la pensée chinoise" au détriment des analogies entre des pensées occidentales et des pensées chinoises.Mais, en même temps, son aspect positif est de nous obliger à nous décentrer par rapport à une série d'évidences fortement inscrites dans les modes de pensée dominants en Occident.
. On rejoindrait alors la "pensée chinoise" Fantie B . Je me demande ce qu'en pensent nos mandarins ? . jpylg . PS Philippe Corcuff pensera encore sans doute (et peut-être a-t-il raison?), que je l'agresse. Dans mon idée, pourtant, il s'agit seulement de ne pas confondre participation et échange de dissertes...
@ JPY : Sur Merleau Ponty, j'ai écouté cinq ou six émissions d'une heure sur France Culture, il y a un certain temps.. J'ai lu un bouquin, et quelques textes de livres de philo de terminale. Et avec tout ça ne je suis pas capable d'écrire plus que "l'épaisseur de trait". Merleau-Ponty c'est pour moi un auteur qui "me parle" d'emblée et dont j'aimerais apprendre. Mais pas en 5 minutes. Ce n'est pas un auteur dont la pensée s'expédie en quelques phrases ou en un résumé. D'autant plus s'il s'agit ici de l'appliquer à la politique - ce qui je crois n'était pas fait dans les émissions que j'avais écoutées. Laissez donc les amateurs de pensée longue lire ce que vous vous appelez des dissertions ! Pourquoi Philippe Corcuff devrait-il se plier à un "format" qui vous convient, à vous ? Pourquoi ne serait-ce pas au lecteur de faire un effort ?
. Pourquoi Philippe Corcuff devrait-il se plier à un "format" qui vous convient, à vous ? Fantie B . Philippe Corcuff n'a aucune raison de se plier à mon format, et il ne le fait pas; et sur ce point, il a bien raison. Aussi, ne lui ai-je jamais rien demandé de tel. . J'ai regretté - et c'était mon droit aussi d'exprimer ce regret - qu'il ne puisse être présent autrement, sur médiapart, qu'en nous balançant les articles qu'il envoie aux revues ou les communications qu'il fait dans ses colloques. Il a répondu qu'il n'avait pas le temps de faire autrement. Dont acte. . Je ne vois aucun inconvénient non plus à ce que certains et certaines, comme vous, apprécient ce mode d'expression et saisissent de telles occasions pour combler telle ou telle lacune. Personnellement, je connais mal Merleau-Ponty; mais je n'ai pas non plus de temps à lui consacrer. Si j'avais besoin de découvrir tel ou tel aspect de son oeuvre, j'estimerai le temps qu'il me faut pour cela, et je prendrai les moyens en allant en bibliothèque. Ce n'est pas parce que Philippe Corcuff a décidé de parler de Merleau-Ponty que je vais , toutes affaires cessantes, me brancher sur Merleau-Ponty. Il y a des centaines d'auteurs que je connais tout aussi mal, ou pas du tout. Je ne vois pas pourquoi, brusquement, il faudrait que je m'informe sur Merleau-Ponty, le point de départ étant que l'institution a décidé de fêter un centenaire et que, d'autre part, Philippe Corcuff a décrété que le centenaire avait été mal fait, tandis que pour Vincent Peillon, cela avait été très bien. . Comme Philippe Corcuff avait bien voulu, l'autre jour, répondre à mes petites mesquineries, je lui avais confié que j'aimerais savoir ce qu'il pense, en tant que philosophe politique, lui, et non pas ses maîtres, des Guignols de l'info. . J'attends. . Parce que cette information-là, je ne la trouverai pas en bibliothèque. Je ne l'aurai que s'il veut participer. . En d'autres termes, ce n'est pas de Merleau-Ponty que je parle, ni même de Philippe Corcuff, mais de la participation et, en effet, vous faites bien de le rappeler, du formatage de l'opinion. . J'ai constaté et je constate régulièrement, que le petit club de la parole veut bien échanger entre soi mais dans sa relation à l'océan de l'écoute, il veut que celui-ci se taise. . jpylg
Les remarques de notre ami jpylg tendent à susciter, comme souvent, des réactions ambivalentes : * Qu'il ait décidé du haut de sa grande sagesse qu'internet en général (et Mediapart en particulier) était fait pour les petits formats, en opposition aux bibliothèques destinées aux grands formats, cela n'est gênant que s'il veut en faire une loi universelle à laquelle tout le monde devrait se conformer. S'il s'agit simplement d'une économie pratique personnelle, c'est tout à fait légitime. Mais il devrait toutefois savoir que de plus en plus de revues tant scientifiques que "généralistes" basculent aujourd'hui partiellement ou totalement sur le web. Et que maintenant même des livres (romans, poésie ou essais) se publient, en exclusivité, sur internet. * "qu'en nous balançant les articles qu'il envoie aux revues ou les communications qu'il fait dans ses colloques" ? Je précise dans ma réponse à Vincent Peillon que j'ai opté pour la publication de mon texte sur Mediapart (qui constitue un texte original, associant des bouts disparates écrits dans divers textes au cours d'une dizaine d'années, mais jamais présenté sous cette forme synthétique auparavant) plutôt que dans une revue professionnelle de philosophie politique afin de rendre ces ressources intellectuelles plus accessibles à plus de personnes (celles qui sont susceptibles d'être intéressées, bien sûr). Mon article s'inscrit donc dans une rigueur de type académique, mais je l'ai fait relire à des non-philosophes afin de rendre son écriture plus ouverte aux non-spécialistes. Comme j'ai reçu des encouragements tant de philosophes beaucoup plus connaisseurs de Merleau-Ponty que moi que de militants qui n'en connaissaient même pas le nom, j'ai l'impression que j'ai pu trouver un certain équilibre fragile entre deux logiques potentiellement contradictoires (la rigueur/l'appropriabilité par des non-spécialistes). Dans le cas d'autres textes mis en ligne sur Mediapart (philosophiques, sociologiques, transfrontaliers, militants ou de tonalité culturelle plus large), il est vrai que je mets aussi à disposition de ceux que cela intéresse des textes écrits pour d'autres publics. * Je ne publierai pas des textes sur Mediapart (ni ne participerai aux Universités Populaires de Lyon et de Nîmes, ou à ATTAC) si je m'attendais à une réduction des citoyens à un "océan de l'écoute", qui devrait "se taire", au profit d'un monopole pour un "petit club de la parole". J'ai dit simplement que je n'avais guère le temps de "participer" à Mediapart, en dehors des réactions aux réactions, questions, critiques, suggestions, etc. que suscitent les textes mis sur mon blog. * Il ne faudrait pas que la critique légitime de l'élitisme et du narcissisme des intellectuels se transforme en anti-intellectualisme. Et si la question d'un non-spécialiste doit être légitimement entendue, si la parole d'un intellectuel professionnel est critiquable et n'a pas de monopole a priori de la vérité, cela ne veut pas dire, à l'inverse (comme les "petites mesquineries" de l'ami jpylg le laissent parfois susurrer), que la parole d'un non-spécialiste est a priori vraie et celle d'un professionnel a priori fausse. Car il y a aussi un narcissisme de l'anti-intellectualiste de quasi-profession, qui se balade partout (sur internet et ailleurs) pour expliquer combien les intellectuels professionnels sont dans la faute (et implicitement combien il est lui-même dans le vrai). Dans ce cas l'arrogance, la stabilisation des évidences, voire l'autisme, apparaissent assez analogues à ceux d'un intellectuel académique exprimant son mépris du haut de sa chaire. Il faudrait peut-être assumer plus nettement la tension indépassable entre deux logiques potentiellement contradictoires (et dont Mediapart, mais aussi ATTAC ou les universités populaires constituent des lieux d'expression) : la logique de compétence associée aux champs intellectuels professionnalisés, adossée à des règles plus ou moins stabilisées et partagées de production des savoirs, et la logique égalitaire propre à l'idéal démocratique, pour laquelle une parole vaut a priori une autre parole (comme l'a bien mis en évidence Jacques Rancière). Quant à la demande de jpylg concernant mon jugement, "en tant que philosophe politique", sur les Guignols de l'info, je répondrai d'abord en citoyen ordinaire, sans que ma compétence en philosophie politique n'interfère. Dans cette perspective, les Guignols de l'info me font souvent rire et je trouve, par ailleurs, qu'ils expriment un point de vue critique sur "l'actualité" et les pouvoirs constitués assez rare dans les médias dominants pour être souligné et valorisé. J'ajouterai, en tant que sociologue, que je suis toutefois sensible à une faiblesse : une certaine tendance conspirationniste dans leur mise en récit de "l'actualité" (notamment dans le domaine des relations internationales et du poids de l'impérialisme américain). La place des raisonnements en termes de "complots" dans la critique sociale contemporaine m'apparaît quelque chose de plus général, sous-estimant les dimensions structurelles et non-conscientes du monde social, dans un certain recul de la culture marxiste comme de la culture sociologique. Me considérant comme "post-marxiste" (dans le sillage de Merleau-Ponty et Bourdieu notamment), je suis désolé de l'importance de schémas "pré-marxistes" (ici intentionnalistes) dans la critique du monde tel qu'il va.
Du coup, je me suis décidée à me plonger dans la lecture que je m'étais promise, des articles de Philippe Corcuff sur Merleau-Ponty (et dans Mediapart). Pour cela j'ai collé l'ensemble sur un fichier word. (En intercalant le texte de Vincent Peillon entre). En effet j'ai besoin de "surligner" en lisant, habitude personnelle. Je viens de finir la partie I. Ce n'est pas compliqué ni abscons, c'est directement politique et micro politique. J'y ai retrouvé un éclairage par exemple sur nos débats, dans Mediapart, à propos de, quel engagement concernant Gaza, comment considérer celui qui fait un "autre" choix, comment discuter avec lui (cf par ex le dernier billet d'Alexy Fortin). Je tâcherai de poster mes remarques sous le billet approprié. Je dois faire une pause d'une durée indéterminée, travail de la semaine oblige. Moins enthousiasmée déjà par l'aspect peut-être "polémique" de la partie II et de la suite. Mais l'esprit bien éveillé par la partie I, déjà abondamment surlignée dans mon fichier. édité : je n'ai pas résisté à lire-surligner le texte de Vincent Peillon après l'avoir copié, : la polémique n'est que de surface, et le fond est bien intéressant aussi, et pas plus abscons que le texte I de Philippe Corcuff.
Chère Fantie, La partie II n'est pas plus polémique, elle me semble même un peu moins polémique même (c'est le point 1 de la première partie qui est le plus polémique, à mon avis, car traitant du pourquoi de la méconnaissance actuelle des écrits politiques de Merleau-Ponty et de certaines confusions qu'on peut trouver dans les quelques lectures récentes de la philosophie politique de Merleau-Ponty à gauche, d'où la critique de la lecture d'Olivier Mongin et d'un écart entre deux lectures chez Vincent Peillon). La particularité de cette partie II est d'être un peu plus "concrète", et on peut même suggérer à certains non familiers de la philosophie de la lire en premier. D'un point de vue pédagogique, je n'ai malheureusement pas réussi à trouver les articulations me permettant de la mettre en premier dans le texte final, bien que cela aurait été plus clair pour les lecteurs.
. Qu'il ait décidé du haut de sa grande sagesse qu'internet en général (et Mediapart en particulier) était fait pour les petits formats, en opposition aux bibliothèques destinées aux grands formats, cela n'est gênant que s'il veut en faire une loi universelle à laquelle tout le monde devrait se conformer. Philippe Corcuff . Non. J'ai justement dit à Fantie B. "Philippe Corcuff n'a aucune raison de à se plier à mon format...je ne lui ai jamais rien demandé de tel"... . Je ne vois aucun inconvénient à ce que chacun écrive dans la longueur qu'il veut et que d'autres lisent ; d'ailleurs, il m'arrive aussi d'être un peu prolixe. Simplement, je ne lis pas sur un forum dont j'ai cru comprendre qu'il était destiné à la discussion des textes écrits pour des revues et qui ne sont pas destinés à la discussion. S'il y en a à qui ça plait, ça ne me gêne pas non plus; mais j'ai tout de même le droit de dire qu'à mon avis, les forums de discussion, ce n'est pas cela. . Mais allons un peu au fond des choses; j'ai surtout visé, à travers Philippe Corcuff, une catégorie que j'appelle les validateurs de formatage, ou encore les distingués membres du club de la parole dont j'ai constaté qu'ils étaient toujours prêts à s'exprimer, ce qui est bien normal, puisque telle est leur condition, mais jamais prêts à écouter, ou en tous cas, pas à répondre, à l'océan de l'écoute quand d'aventure, comme sur Médiapart, une voix s'élève depuis ses bas fonds. . Alors là, effectivement, j'ai tendance à penser qu'il s'agit d'une loi universelle: le club de la parole parle, l'océan de l'écoute écoute. Que Philippe Corcuff soit une exception, rien ne pourrait me réjouir plus. Pour l'instant, il ne l'a pas montré ici. Il paraît qu'il l'a fait chez ATTAC. Tant mieux, mais j'avoue que je serais particulièrement heureux qu'un spécialiste de la philosophie politique tel que lui, nous fasse, ici, sur Médiapart, plutôt que du Merleau-Ponty une analyse (si possible courte) de l'oeuvre des Guignols de l'Info. . jpylg
Cher Jean-Paul, Ne soyez pas cynique, l'un n'exclut pas l'autre. Merleau-Ponty c'est plus amusant que les Guignols dont vous connaissez par cœur la recette et le ressort. Sans avoir lu Merleau-Ponty, difficile d'en parler, et même après l'avoir lu, l'exercice reste périlleux tant nous sommes, pauvres profanes, peureux de nos égarements. C'est pourquoi une discussion, et vous avez bien vu qu'elle s'est nouée entre Vincent Peillon et Philippe Corcuff, même si l'un a été plus agressif que l'autre, fut-ce au prix d'un effort de lecture, comme Fantie nous y invite, me parait fort intéressante. J'ai déjà suivi des débats sans être un acteur et ça ne m'a pas déplu. J'apprends. Mediapart, à mon avis, ce n'est pas uniquement un espace de discussion simple, ce qui ne veut pas dire simpliste. Si le complexe veut bien faire quand même l'effort aussi de se vulgariser. Phillippe Corcuff s'y emploie, et c'est déjà pas mal. Je trouve sa démarche généreuse, légitime, utile et intéressante, même si, dans certains passages, ou même dans les réactions, le polémiste incisif prend parfois le pas sur le prof sympa. Mais j'aime ses analyses claires sur Merleau-Ponty qui n'a rien de vraiment daté en ce sens qu'il fait école encore aujourd'hui, pas plus que Mendès-France, un homme si fin, si charmant et si déterminé à la fois, un homme de principe peu fait pour l'uniforme à ailettes et à talonnettes de roi de la république, lucide et dévoué à l'action et à bien des égards plus moderne et actuel que certains animaux politiques du PS thuriféraires du saint-marché.
L'ironie grinçante à l'égard des professionnels du travail intellectuel de notre ami jpylg m'apparaît légitime, tant les travers du milieu académique auquel j'appartiens sont patents. Il serait paradoxal qu'une profession qui met souvent en avant la réflexivité comme un instrument important du travail de la raison critique oublie d'être réflexive à l'égard d'elle-même (avec un tonitruant "Soyez un peu plus réflexifs" à l'ensemble des citoyens et, en aparté, "Mais ce n'est pas pour moi'...). Et je ne vois pas comment, bien conscient d'une partie de mes faiblesses, je pourrais échapper complètement aux travers de mon milieu professionnel. Et donc je suis loin d'être une "exception", mais simplement je tente de me soigner davantage que d'autres... Mais comme cette ironie grinçante devient chez jpylg une pose, presqu'une manie quasi-professionnelle dans nombre d'échanges, que pour un supposé participant à "l'océan de l'écoute", supposé exclu du "club de la parole", il parle beaucoup, on peut se demander s'il ne participe pas un autre "club de la parole", que le club de la parole académique, politique, etc. qu'il vise, mais tout aussi à l'écart de "l'océan de l'écoute". Un "club de la parole" de ceux qui parlent au nom des "bas fonds" des sans-paroles (qui ne sont peut-être pas d'accord avec sa façon de prendre la parole en leur nom ou qui ne s'intéressent pas à ces débats, etc.), et qui remplace l'arrogance intellectualiste de ceux qu'il critique par une arrogance anti-intellectualiste. D'où la piste de mon post précédent : "Car il y a aussi un narcissisme de l'anti-intellectualiste de quasi-profession, qui se balade partout (sur internet et ailleurs) pour expliquer combien les intellectuels professionnels sont dans la faute (et implicitement combien il est lui-même dans le vrai). Dans ce cas l'arrogance, la stabilisation des évidences, voire l'autisme, apparaissent assez analogues à ceux d'un intellectuel académique exprimant son mépris du haut de sa chaire." Bref, si la réflexivité critique à l'égard des travers des milieux intellectuels (dont ceux que je trimbale) apparait salutaire, on ne voit pas bien pourquoi cette réflexivité critique n'irait pas fourrer aussi son nez dans les postures du type de celle de jpylg, qui serait protégé à vie grâce au costume des "bas fonds" dont il s'est recouvert. Par ailleurs, s'il avait lu ma réponse jusqu'au bout (mais peut-être que les réponses du "club de la parole" académique qu'il appelle de ses voeux ne l'intéressent pas vraiment, en fait, et qu'il préfère disserter indéfiniment sur leur refus de discuter avec les "bas fonds" dont il s'est constitué représentant...et on retrouverait alors la pente autiste précédente), il aurait pu y voir une amorce d'"une analyse (si possible courte) de l'oeuvre des Guignols de l'Info" : "Quant à la demande de jpylg concernant mon jugement, "en tant que philosophe politique", sur les Guignols de l'info, je répondrai d'abord en citoyen ordinaire, sans que ma compétence en philosophie politique n'interfère. Dans cette perspective, les Guignols de l'info me font souvent rire et je trouve, par ailleurs, qu'ils expriment un point de vue critique sur "l'actualité" et les pouvoirs constitués assez rare dans les médias dominants pour être souligné et valorisé. J'ajouterai, en tant que sociologue, que je suis toutefois sensible à une faiblesse : une certaine tendance conspirationniste dans leur mise en récit de "l'actualité" (notamment dans le domaine des relations internationales et du poids de l'impérialisme américain). La place des raisonnements en termes de "complots" dans la critique sociale contemporaine m'apparaît quelque chose de plus général, sous-estimant les dimensions structurelles et non-conscientes du monde social, dans un certain recul de la culture marxiste comme de la culture sociologique. Me considérant comme "post-marxiste" (dans le sillage de Merleau-Ponty et Bourdieu notamment), je suis désolé de l'importance de schémas "pré-marxistes" (ici intentionnalistes) dans la critique du monde tel qu'il va."
. @ Pierre Fayollat . Ce fil prend une allure surréaliste ? . Quand ai-je été cynique ? . Quand ai-je empêché les abonnés de lire les considérations (un peu longues) de Philippe Corcuff sur Merleau-Ponty ? . Quand, les souhaitant plus courtes, il est vrai, l'ai-je empêché de leur donner trois fois plus d'extension si le coeur lui en dit ? . Quand ai-je comparé Merleau et les Guignols, du point de vue comique ? . jpylg
Vraiment merci pour vos billets en général, pour celui ci en particulier. Merci en particulier de l'effort que vous avez mis à le structurer. Olivier
Merci aussi à vous trois, Philippe Corcuff, Vincent Peillon et Médiapart, pour ces échanges roboratifs. Oublions une certaine virulence qui ne nuit pas au débat et qui n’a jamais sonnée, à mes oreilles, comme une injure. Ces échanges éclairent davantage les différentes problématiques quelques peu oubliées aujourd’hui, autour de la lutte des classes, de la collaboration de classe, de la dictature du prolétariat ou du compromis, en autres. Nous manquons cruellement de ces échanges (de bonne tenue avec des tonalités polémiques qui conservent le charme et …l’attention) afin de fonder ou re-fonder des pratiques politiques qui devraient s’ancrer dans le débat philosophique. Je suggère l’organisation d’une rencontre entre vous deux afin de débattre et construire. Au risque de choquer certains, la présence de Michel Onfray pourrait être envisagée… Par ailleurs, je voudrais aussi intercaler dans la problématisation engagée, le concept de « front de classes » qui a nourri notre pratique politique au PS après le Congrès d’Epinay avec l’éclairage ardent de nos amis du Ceres d’alors. Je regrette la disparition progressive -mais jamais annoncée- de ce concept fondateur qui nous avait permis de conceptualiser le programme commun de gouvernement, la prise du pouvoir en 1981 et le début de la mise en œuvre des 110 propositions. Ce « concept opérationnel » a aujourd’hui complètement disparu des principes du PS et nous nous retrouvons dans une béance conceptuelle entre les parois binaires de l’opposition entre révolution et réformisme. Que le débat puisse continuer.
"nous nous retrouvons dans une béance conceptuelle entre les parois binaires de l’opposition entre révolution et réformisme" . Comment cela ? Le courant "l'espoir à gauche" fait toujours appel au concept de révolution: Peillon: La Révolution française n'est pas terminée, Royal: les 4 révolutions démocratiques... Ah certes, ce n'est plus le Grand soir annonciateur des petits matins blêmes...
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Je suis aussi un mélancolique (pour moi la mélancolie, à la différence de la nostalgie qui se tourne exclusivement vers le passé, demeure ouverte sur l'avenir, pour rebondir vers un autre futur, comme je l'ai indiqué dans un précédent billet : "Mélancolie : une radicalité de l'imperfection?", 14 décembre 2008, http://www.mediapart.fr/club/blog/philippe-corcuff/141208/melancolie-une-radicalite-de-l-imperfection-0 ) des "années CERES" au sein du PS d'Epinay : j'y ai fait mes premiers apprentissages politiques à partir de 1976 au lycée à Bordeaux. Je suis un mélancolique du goût de l'époque pour les va-et-vient entre ressources intellectuelles et action politique, des débats qu'on appelait alors "théoriques", des "concepts opérationnels" naissant de ces activités politico-intellectuelles. Tout a fait ouvert à une prolongation du débat amorcé ici dans une rencontre, éventuellement avec mon ami Michel Onfray, avec qui je participe au réseau des universités populaires alternatives.