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Un voile jeté sur les inégalités sociales à l’école
Alors que la Cour des Comptes vient de dénoncer la trop grande uniformité du système scolaire français (voir l’article de Louise Fessard) et sa trop grande négligence à l’égard de la variété des besoins des élèves issus d’horizon sociaux différents, François Fillon applaudit l’UMP qui propose le port d’un voile, sous la forme d’un uniforme, pour masquer ces différences à l’école ! Les différences sociales se voient trop ? Qu’à cela ne tienne ! Nous ne les verrons plus ! Où sommes-nous ? Dans quel pays sommes-nous pour que l’on prenne les citoyens - et surtout les jeunes citoyens - à ce point pour des naïfs ? La prise de conscience de l’existence des différences fait partie du développement des enfants et des adolescents qui se servent de toutes sortes d’indices pour construire et différencier leur identité. Si ce n’est l’habillement, ce sera la coiffure, les bijoux ou le cartable et, au-delà des accessoires, ils auront toujours le langage, les références culturelles, etc… On ne peut pas légiférer ce travail de conscience, on l’accompagne par une éducation attentive pour que la diversité s’intègre au collectif mais on ne peut en dicter les termes. C’est vrai pour les différences sociales, comme pour toute différence réclamant un positionnement personnel. La question c’est de savoir comment un jeune construit son identité avec ce qui lui est proposé ici et là. Faute d’idées sur l’éducation, la droite se contente de prescrire ou d’interdire des symboles dans l’espoir de consolider une identité française patchwork effectivement délabrée mais pour des raisons autrement plus graves et profondes. Par ce système, elle ne pourra produire qu’une norme, un label, un déguisement, mais pas une identité assumée. Combien d’hommes et de femmes issus de milieux modestes ont su briser les chaînes du déterminisme social parce qu’ils ont pu trouver chaque jour à l’école un accueil, une place, un respect pour leurs différences, et non pas une obligation de les masquer ? Certes, le climat scolaire s’est détérioré et l’Etat ne s’informe pas sur les moyens qui pourraient le rétablir. La grande majorité des établissements est dans l’incapacité de garantir le respect des différences faute de présence humaine suffisante auprès des jeunes. Le décrochage, la dépression et le suicide des jeunes sont liés à leur solitude face au travail identitaire qu’ils doivent mener pour devenir adulte. Et les différences sociales ne sont pas les seules à leur poser problème. Que ce soit au niveau de leur sexualité, au niveau de leurs difficultés scolaires ou de leurs handicaps, les jeunes doivent, malheureusement, trouver seuls « comment être » en présence des autres. Ce n’est pas l’uniforme qui les aidera à en parler. Or, quand on écoute les élèves, on constate que pour progresser, ils s’appuient surtout sur leurs rencontres avec des personnes différentes d’eux, c’est pourquoi, plutôt que d’insister dans l’impasse de l’uniformité, c’est du côté de l’ouverture à la diversité qu’il convient d’orienter le travail éducatif. On pourrait commencer déjà par faire admettre que la diversité des résultats scolaires ne représente ni l’échec des enfants, ni celui des enseignants, mais figure tout simplement le télescopage de la diversité des élèves avec une norme scolaire qui écarte une grande partie des compétences socialement utiles.


Tous les commentaires
Excellent billet qui se passe fort bien de mes commentaires.
Bravo pour l'idée de l'uniforme comme voile
Cela dit, nous savons bien que la ségrégation par milieux socio-économiques est déjà faite. Cette suggestion n'est elle-même qu'un voile jeté sur la réalité qui ne correspond plus du tout au mythe d'une école mixte brassant pauvres riches mis à égalité par leurs blouses d'écoliers !
Uniformiser l'apparence au lieu de donner les moyens aux jeunes d'être égaux est, comme vous le dites, un leurre dont personne n'est dupe. Même si l'exhibition de l'aisance et de la richesse est douloureuse aux démunis et aux exclus, ce n'est pas en cachant leurs signes qu'on règle le problème. L'habit ne fait pas le moine, dit-on...
Remarquable billet. Merci.
Oui, bravo pour ce billet, avec mention spéciale pour la dernière phrase, d'une grande (et désespérante) justesse.
le télescopage de la diversité des élèves avec une norme scolaire qui écarte une grande partie des compétences socialement utiles.
Oz a11 ans, il est entré en 6ème.
Il est capable d'aller dans une librairie acheter un livre tout seul avec son chéquier jeune ; de faire à manger pour lui et son grand-frère de 12 ans midi et soir pendant que maman est coincée à l'hôpital pendant 3 semaines avec son nouveau petit frère puisque papa n'est là que la nuit, il travaille beaucoup ; de garder un nourrisson préma de 2 mois qui pleure trop quand maman fait le ménage chez quelqu'un d'autre ; de s'occuper et de se surveiller dehors après l'école, parce qu'il n'a ni ordi, ni playstation pour s'amuser ; de prendre soin de ses lunettes magré les aléas bousculants de la vie ; il affirme aussi qu'il n'est pas toujours d'accord avec les opinions de ses parents, quand on lui explique le terme "émancipation" .
Il n'est pas capable d'écrire lisiblement, dyslexique, ni de lire très vite, alors qu'il comprend tout, il sait qu'il est nul et compte bien arrêter l'école dès que c'est possible. Il vient de découvrir une nouvelle activité cette année, à laquelle il a converti son frère : faire ses devoirs. Il a constaté que cela avait une légère influence sur ses résultats scolaires, légère, mais ça occupe aussi, sauf quand le bébé pleure, c'est pas possible. Mais bon, sans dictionnaire, ni internet, ni personne francophone pour expliquer, cela reste compliqué. L'aide aux devoirs qu'on lui propose, il n'y va pas en expliquant qu'avant ou après l'école, il garde un bébé, et ça c'est une nécessité : on est pas là pour rigoler...
Evaluation des compétences...
Oui, toujours plus de démagogie, de mauvaise foi, qu'il faut dénoncer.
"On pourrait commencer déjà par faire admettre que la diversité des résultats scolaires ne représente ni l’échec des enfants, ni celui des enseignants, mais figure tout simplement le télescopage de la diversité des élèves avec une norme scolaire qui écarte une grande partie des compétences socialement utiles."
Ce serait un excellent point de départ si tant d'élèves ne faisaient pas l'expérience quotidienne de l'humiliation à l'école : humiliation parce que le seuil d'exigence est, sans aides spécifiques qui compensent efficacement les difficultés sociales (et leur retentissement sur l'estime de soi), impossible à atteindre.