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Elections européennes: votez Verhofstadt!
Aux élections européennes, j'ai décidé de voter Guy Verhofstadt. Ah, me direz-vous, mais il est belge, qui est plus est flamand et candidat outre Quiévrain. Aucune importance. Le fait que les électeurs européens, au début 21ème siècle, soient encore prisonniers de frontières figées au 19ème, tient à un regrettable anachronisme que le philosophe italien Toni Negri a qualifié de «saloperie d'Etat-nation». Donc dimanche, je voterai en France par nécessité, mais pour Verhofstadt, par libre choix européen.
D'abord, à l'heure où une Rachida Dati fait la fine bouche devant la perspective d'aller siéger quatre jours par mois à Strasbourg (quelle punition, en effet!) et le reste du temps à Bruxelles, j'aime l'idée qu'un ancien Premier ministre, personnalité politique la plus populaire en Flandres comme en Wallonie, décide de quitter la scène nationale pour s'investir dans le fonctionnement d'une institution-clef du projet européen. Et contrairement à l'histrion italien Berlusconi, tête de liste de son parti dans toutes les circonscriptions italiennes, Verhofstadt n'est pas un homme-sandwich. Il s'est engagé à remplir le mandat que lui confieront les électeurs.
Ensuite, voter Verhofstadt, c'est voter contre Barroso. En 2004, le chef du gouvernement belge était candidat à la succession de Romano Prodi à la présidence de la Commission européenne. Libéral issu d'un petit pays, il avait initialement les faveurs du couple franco-allemand mais se heurta au veto intransigeant de Tony Blair. Le crime de Verhofstadt ? Son opposition résolue à l'aventure militaire américaine en Irak, dans laquelle Blair joua le supplétif du bushisme à front bas. A l'inverse, José Manuel Durao Barroso, c'est le quatrième homme sur la photo du sommet de Lajes aux Açores où, alors à la tête du gouvernement portugais, il joua les amphitryons pour Bush, Blair et Aznar, le premier ministre conservateur espagnol, à la veille du déclenchement de l'invasion de l'Irak par «la coalition des volontaires».
Militant des «Etats-Unis d'Europe» (s'il n'en reste qu'un...),Verhofstadt a plaidé la création, hors de l'Otan, d'un état-major européen doté de capacités de planification des interventions militaires indispensables dans la guerre moderne. Verhofstadt s'est battu, sans succès, pour une défense européenne autonome. Barroso est lui accusé par l'eurodéputé socialiste sortante Ana Gomes d'avoir fait du Portugal, quand il en dirigeait le gouvernement, une plaque tournante des vols clandestins de la CIA exfiltrant vers Guantanamo les «ennemis combattants» capturés par les Américains. Sarkozy, qui a décidé que la France devait réintégrer le commandement militaire de l'Otan, soutient, certes sans enthousiasme, la reconduction de Barroso à la tête de la Commission européenne. Voter Verhofstadt, c'est voter contre Sarkozy.
Sous la première présidence de Barroso, il s'est produit un événement considérable pour l'avenir de la construction européenne: la Commission de Bruxelles, «l'exécutif européen», a cessé d'exister. Disparue, évanouie, volatilisée. De l'aveu même de Jean-Pierre Jouyet, petit mitron de la présidence sarkozienne de l'Union européenne au second semestre 2008, elle a été remplacée par un «secrétariat général du Conseil» européen, dont la fonction consiste à demander servilement l'avis des «grands» Etats membres avant de lever le petit doigt. Pendant «l'hyperactive» présidence française, Jouyet (qui travailla longtemps à Bruxelles auprès de Jacques Delors) semblait s'en accommoder fort bien. Mais il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.
Comme l'écrivait récemment le commentateur portugais Daniel Oliveira, «il est vrai qu'au moment où le monde se débattait dans une crise économique, Barroso a donné des preuves irréfutables de son inexistence politique. Il est vrai qu'il n'y a pas un seul journal européen de référence qui ne tire un bilan catastrophique de son mandat. Il est incompétent. Mais c'est notre incompétent. Et exiger d'un concitoyen qu'ils fasse preuve de compétence c'est, comme on sait, manquer de patriotisme et faire preuve de sectarisme idéologique». Et c'est ainsi que le socialiste portugais José Socrates appuie la reconduction du conservateur portugais Barroso, avec l'appui du travailliste Gordon Brown et du socialiste espagnol Zapatero. Et voilà pourquoi la grande famille unie du socialisme européen n'a pas de candidat à la présidence de la Commission européenne.
Rappelant que les Obama ont choisi pour animal domestique un «cao d'agua» (chien nageur) portugais baptisé ‘Bo', Oliveira conclut: «comme on l'a vu à Lajes, nous avons été taillés pour ce rôle». Et «avec les deux pieds de Barroso à Bruxelles et les quatre pattes de ‘Bo' à Washington, le monde nous appartient».
Simplement, la cause européenne n'a pas besoin à la tête de la Commission d'un caniche (avec qui le cao d'agua affiche un air de famille) mais d'un chien de garde et d'attaque. Gardien des Traités, des équilibres institutionnels et politiques, notamment entre grands et petits pays, entre libéralisation et régulation, entre concurrence et intérêt général, entre progrès économique et solidarité sociale. A l'offensive pour qu'entre des Etats-Unis affaiblis et des pays émergents qui...émergent, la crise financière globale sonne l'heure de l'Europe, et non celle de son effacement.
Et pour cela, Guy Verhofstadt à un plan. D'abord les initiatives présentées dans «Sortir de la crise», livre sous-titré «Comment l'Europe peut sauver le monde» (André Versaille éditeur et Actes Sud), qu'il présentait à Paris vendredi dernier. «Il arrive», répliquait il y a peu François Bayrou sur France-Culture, «que des hommes politiques écrivent les livres qu'ils signent». C'est manifestement le cas de l'ancien Premier ministre belge, qui a vraiment bossé pour tenter de comprendre et expliquer la crise financière mondiale. Dans un ouvrage qui, lui, parle d'Europe et de cela seulement.
S'indignant de la modestie et de l'incohérence de la relance européenne (que chaque pays a concocté dans son coin pendant l'admirable présidence française), il propose ainsi un programme communautaire de mille milliards d'euros, dont 600 milliards pour la recapitalisation des banques européennes, très en retard sur leurs rivales américaines dans le nettoyage de leurs bilans, et 400 milliards pour l'investissement (soit 3% du PIB) dans une économie européenne «non fossile».
Faute de quoi, redoute le FMI, l'UE resterait en 2010 et 2011 la seule zone de la planète engluée dans la stagnation économique, comme le Japon des années 90. Pour financer ce programme, il suggère de créer un marché obligataire authentiquement européen, reprenant au passage une idée présentée ici-même (la mutualisation partielle de la dette publique européenne) afin que l'épargne abondante des Européens finance la croissance et l'avenir de l'Europe, et pas celle des Etats-Unis.
Guy Verhofstadt démontre ce faisant qu'il a assimilé trois idées simples mais décisives : pas de sortie de crise sans assainissement complet du système bancaire (nous en sommes loin); relance, oui, mais par l'investissement et non la consommation ; impératif catégorique de la maîtrise de sa propre intermédiation financière par l'Europe. De combien d'hommes politiques peut-on en dire autant ?
«La Commission européenne doit avant l'été présenter cet ‘europlan' au Parlement européen et au Conseil. Elle seule a le droit d'initiative», rappelle-t-il. Et c'est ici qu'intervient le volet politique du projet Verhofstadt : faire naître au sein du prochain Parlement européen, dont le poids sera encore accru par le Traité de Lisbonne, une nouvelle coalition qui contraigne la Commission à tenir son rôle. «Ma critique (à l'égard de la Commission Barroso) n'a rien de personnelle, dit-il, mais la méthode est mauvaise. Quand il n'y a rien sur la table, les Etats membres font ce qu'ils veulent».
«Le Parlement européen doit forcer la Commission à venir avec une stratégie». Pour cela, «il faut espérer que l'on ne retournera pas aux mœurs du passé, à l'alliance classique entre le PPE (conservateurs) et le PSE (socialistes) pour des accords politiques sans aucun contenu qui ne servent qu'à se partager les fromages». «Une autre majorité existe, mais elle n'est pas organisée», estime-t-il. C'est pour y travailler que Guy Verhofstadt veut aller à Strasbourg.
On aura compris qu'il y a plusieurs bulletins de vote disponibles en France pour voter Guy Verhofstadt le 7 juin. Pas l'embarras du choix mais un choix tout de même.


Tous les commentaires
Sympa de mettre un Belge à l'honneur! Je doute fort qu'il soit la personnalité politique la plus populaire en Wallonie, mais il est certainement un Flamand modéré. N'ayant pas lu ce livre, pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par "Guy Verhofstadt démontre ce faisant .......... impératif catégorique de la maîtrise de sa propre intermédiation financière par l'Europe"? Merci.
Je vous signale, sans prosélytisme excessif, que la tête de liste du NPA dans le sud-est est Raoul Marc Jennar, le chercheur altermondialiste...belge.
En voilà une idée qui serait bonne, placer RMJ à la tête de la commission. Bon je doute qu'on puisse rassembler une majorité sous son nom, c'est bien dommage.
Merci pour votre énergique propos sur Guy Verhofstadt qui donne une dimension européenne à la réflexion sur le vote du 7 juin. * Concernant monsieur Durão Barroso dont l'action contribue grandement, à mon avis, au désenchantement sur l'enjeu de cette élection, je me permets d'inscrire ici un billet d'humeur sur le personnage ("entre cão de agua et tortue?") : http://www.mediapart.fr/club/blog/arthur-porto/140409/monsieur-barroso-entre-la-morue-et-la-sardine-grillee
Philippe Riès Comme vous le savez sans doute, l'épouse du Doutor Durao (qui se fait appeler Barroso à Bruxelles) a composé un poème dans lequel elle compare son époux à un "cherne', que l'on peut traduire par perche de mer ou mérou. Entre nous, pour reprendre une expression française, je ne sais pas si c'est du lard ou du cochon.
Philippe Riès D'après ce que je lis dans la presse belge, les sondages indiquent que de très nombreux citoyens belges souhaiteraient le retour de Guy Verhofstadt à la tête du gouvernement fédéral. Par ailleurs, en proposant de faire appel à l'abondante épargne européenne pour financer son "europlan" de relance, il reprend une idée présentée ici et nulle part ailleurs (http://www.mediapart.fr/journal/economie/210109/comment-mutualiser-la-dette-publique-des-pays-de-la-zone-euro). Il est en effet décisif de briser le miroir aux alouettes qu'ont construit les Etats-Unis pour siphonner l'épargne mondiale.
Disons que comme le premier ministre belge est obligatoirement flamand, du point de vue wallon effectivement il est un des meilleurs choix possibles. Mais si un wallon pouvait devenir premier ministre, les sondages seraient très différents.
Philippe Riès Elio di Rupo est une personnalité politique tout à fait estimable, pour autant que je puisse en juger, mais je n'en dirais pas autant de son parti. C'est le problème de toutes les formations politiques en position trop dominante depuis trop longtemps. En politique comme ailleurs, rien ne vaut la concurrence, "libre et non faussée" bien sûr.
Philippe Riès Elio di Rupo est une personnalité politique tout à fait estimable, pour autant que je puisse en juger, mais je n'en dirais pas autant de son parti. C'est le problème de toutes les formations politiques en position trop dominante depuis trop longtemps. En politique comme ailleurs, rien ne vaut la concurrence, "libre et non faussée" bien sûr.
Détrompez-vous, il y a des gens très bien au PS belge (Demotte est très compétent et honnête pour ne citer que lui) - mais il y a bien sûr aussi quelques "crabes" qui traînent des casseroles parmi les vieux apparatchiks... Tous partis confondus, les "crabes" s'entendent la plupart du temps bien entre eux sauf en période électorale évidemment.
Je vous conseille aussi d'écouter Verhofstadt, que le Mouvement Démocrate propose comme candidat pour remplacer Barroso, alors que le PS espagnol et allemand soutiennent Barroso. . Excellent débat auquel participait aussi l'ancien ministre PS Hubert Védrine.
je vais lire ce livre, merci
Cher Philippe Ries, Il y a 6,1 millions de Flamands en Belgique, 3,4 millions de Wallons, et 1 millions de Bruxellois (à la louche). Voilà pourquoi, le premier Ministre fédéral est toujours Flamand. Ajoutons que pour les Flamands (largement majoritaires, pas de majorité fédérale sans eux au centre des décisions), il est à peu près inacceptable d'envisager une Premier Ministre Wallon. Il y eut l'une ou l'autre tentative (dans les années 90, de mémoire, avec notamment Watelet, je crois) qui conduisirent toutes à l'échec. Pas d'accord de gouvernement. Pas de gouvernement. Les Wallons ont donc intégré la chose depuis 40 ans. Dire que le Premier Ministre est populaire en Wallonie... c'est un peu "excessif", permettez l'euphémisme. Il est vrai que Verhoftstad, Premier Ministre de 1999 à 2007, a été conduit dans l'opposition en 2007 (par les flamands), et que, depuis, la politique menée par ou autour d'Yves Leterme (flamand aussi comme son nom ne l'indique pas), grand gagnant des élections contre Verhodtstad en 2007, a été si catastrophique pour l'image des flamands en Wallonie (et pour d'autres raisons) que le retour de Verhoftstad (jusqu'en en 2008 d'abord) est presque vu comme une solution positive. Il faut d'abord parler de l'extraordinaire repoussoir qu'est Yves Leterme avant de parler de "popularité" pour Verhoftstad. Un peu comme si on demandait aujourd'hui aux français de choisir entre Sarkozy et Chirac... Enfin, permettez quand même que l'on souligne, qu' en 9 années de direction du pays, Verhoftstad, qu'on affublait du surnom de "Baby Thatcher" ne s'est pas montré particulièrement ouvert à autre chose que l'ultra-libéralisme. Il a démonté tous les services publics belges... Il a fondé le VLD, partir libéral flamand, dont les théses économiques sont toutes de la droite la plus dure (merci à Etoile66 d'avoir confirmé que le Modem partage le même point de vue que le Premier Ministre belge). Rejeté dans l'opposition, il modifie sa posture en espérant un prompt retour aux affaires. La blague est connue de tous les politiques dans tous les pays. Non, vraiment, voter Verhoftstad, je ne le conseillerais pas. S'il est vu comme "positif" par beaucoup de belges, c'est que les belges savent que la "guerre linguistique" qui déchire la Belgique depuis des décennies et qui fut très clivante ses dernières années s'apaisera un peu. Du point de vue économique, il n'est pas aimé... Mais la Flandre est très à droite... Donc, que peuvent espérer les Wallons ?
Donc, que peuvent espérer les Wallons ? dites-vous Dominique. That's the question ! Revenir en arrière ? Qui peut croire à ce genre de fadaises ? Nettoyer le PS de ses "crabes" ? C'est en cours et à coups de boulets rouges. Se rallier à la France ? Inutile de faire un dessin pour dire que c'est NON : l'extrême-droite flamande émiette les partis politiques du nord et est moins dangereuse que l'électorat français qui a porté Sarkozy à la présidence. Et pendant ce temps-là ? Les administrations gouvernent...
La coalition "arc-en-ciel", gouvernement Verhofstadt, a préparé "l'orange bleue" qui a suivi. Verhofstadt n'a pas réussi à endiguer cette orange bleue : À ce jeu, la Wallonie est triplement perdante : perdante parce qu’elle est abandonnée par les négociateurs francophones au profit de la périphérie bruxelloise, perdante parce que l’avenir de la solidarité avec Bruxelles est pourtant menacée, perdante enfin parce que c’est elle qui a le plus à perdre dans le dumping fiscal qui se dessine à l’horizon... même si les taux de chômage à Bruxelles font souvent mieux qu'en Wallonie. http://bulles.agora.eu.org/20070825_orange_bleue.htm L'avenir n'est heureusement pas écrit et la crise du capitalisme mondial précipitera probablement les choses dans les temps qui viennent : nul ne sait ce qui surgira de cette crise qui a commencé.
Il semble, Joha, que nous soyons d'accord, Verhofstad n'est pas la solution idyllique
Philippe Riès Cher Dominique Wittorski, Excusez cette réponse tardive mais j'étais reparti vers d'autre sujets qui me sont plus familiers que la politique belge. Je n'ai passé que quatre ans à Bruxelles et je prétends que le Japon, où j'ai vécu 10 ans, est beaucoup plus facile à comprendre que notre voisin du nord. Je me suis déterminé dans ce billet évidemment provocateur sur le programme et l'engagement européen de GV. Tous les hommes politiques ont sans doute des arrières pensées, mais Verhofstadt me semble prendre le bon levier en voulant agir au Parlement européen. Le salut ne peut venir ni du Conseil où siègent des médiocres ni de la Commission, qui a sombré corps et biens sous la houlette de l'ineffable Barroso. C'est un pari, le seul qui puisse encore être tenté, hélas, puisque je ne partage pas l'espoir mis par GV dans un retour en force de l'Allemagne après les prochaines élections générales. Par ailleurs, j'observe, pour le regretter d'ailleurs que les Français ont choisi successivement Chirac et Sarkozy. C'est pour cela sans doute qu'ils se croient le peuple le plus intelligent de la terre.