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Triple A: ne jamais dire jamais...
Il n'y a pas que la Grèce dont la situation des finances publiques suscite l'inquiétude. L'agence Moody's a lancé un sévère avertissement au gouvernement des Etats-Unis: mettez de l'ordre dans vos affaires ou préparez-vous à perdre le «AAA», cette note d'excellence qui est réservée aux meilleurs risques souverains et les autorise à emprunter aux conditions les plus favorables. Perdre le triple A ? «Cela n'arrivera jamais à ce pays», a aussitôt assuré Timothy Geithner, le secrétaire américain au Trésor. Vraiment ?
Jusqu'à plus ample informé, les agences de notation sont des entreprises privées indépendantes dont les jugements échappent en théorie à l'influence des gouvernants. D'autant plus que pour l'appréciation des risques liés à la dette publique, elles ne sont pas rémunérées par les émetteurs, contrairement à la pratique (contestable et contestée) en vigueur pour les emprunteurs non-souverains.
Il est vrai qu'au plus fort de la crise financière, en septembre 2008, M. Geithner, alors président de la Réserve Fédérale de New York, avait caressé l'idée de faire pression sur Moody's afin de retarder l'abaissement de la note d'AIG, qui aurait pour conséquence mécanique de mettre en faillite le numéro un mondial de l'assurance. C'est en tout cas ce qu'affirme Andrew Ross Sorkin, du New York Times, dans son livre «Too Big to Fail», le récit détaillé et non démenti de ces semaines folles. Comme on le sait, Geithner et ses deux principaux complices, le secrétaire au Trésor Hank Paulson et le président de la Fed Ben Bernanke, n'avaient eu finalement d'autre choix que de renflouer AIG, pour un prix (facturé au contribuable américain) culminant à quelque 180 milliards de dollars.
A défaut de pouvoir dicter leur conduite aux agences de notation, le Trésor américain ne pourrait-il alors compter sur leur légendaire incapacité à apprécier correctement les risques souverains ? Il est vrai que la bande des trois, Moody's, S&P et Fitch, n'avait rien vu venir dans la crise asiatique de 1997-98 et qu'elle est toujours très en arrière de la main quand il s'agit d'anticiper les ruptures, quitte à en rajouter ensuite dans la sévérité.
Car qu'est-ce qui justifie aujourd'hui le triple A d'un pays dont le déficit des comptes publics va en 2010 atteindre 1.600 milliards de dollars, soit près de 11% du PIB, dont les comptes courants restent massivement dans le rouge en dépit de la récession, dont la position extérieure nette est négative de près de 4.000 milliards de dollars, dont le taux d'épargne (en dépit du redressement provoqué par la crise) est notoirement insuffisant (4,6% en 2009), dont le système financier est encore infecté d'actifs toxiques, etc. Une chose et une seule: la disponibilité ou la résignation de puissances étrangères, à vrai dire essentiellement asiatiques, à assurer les fins de mois du Trésor américain, qui use et abuse du privilège impérial lui permettant de s'endetter dans sa propre monnaie (la Grèce n'a pas cette chance).
Le «jamais» de Geithner implique que cela durera «toujours». Rien n'est moins sûr. D'abord, le secrétaire au Trésor est bien placé pour savoir que c'est la pression chinoise qui a forcé la main à Paulson dans la nationalisation de Fannie Mae et Freddy Mac, les deux agences hypothécaires dont la dette colossale, détenue en partie par Pékin, bénéficiait de la garantie implicite du Trésor américain. Afin de ne pas fâcher ses créanciers chinois, Washington n'a eu d'autre choix que de rendre cette garantie explicite. «Hyperpuissance», «my foot !» (pour rester poli).
Or, Asia Times, quotidien en ligne souvent bien informé édité à Bangkok, affirme que le gouvernement chinois vient de donner consigne au gestionnaire des réserves officielles de change (acronyme SAFE en anglais !) et aux grandes banques commerciales de se débarrasser de tout le papier américain qui ne serait pas directement émis ou garanti par le Trésor des Etats-Unis. La Chine détient quelque 1.440 milliards d'obligations en dollars, dont plus de 800 milliards en bons et billets du Trésor. La redistribution de ce portefeuille pourrait avoir quelques conséquences intéressantes.
On peut spéculer (certains ne s'en privent pas) qu'il s'agisse là d'un coup de semonce du gouvernement chinois en direction d'une Maison Blanche apparemment déterminée à hausser le ton dans sa relation avec la Chine. Histoire de donner à Obama et à ses conseillers l'occasion de méditer sur les conséquences d'un éventuel délestage, même progressif, des positions chinoises sur la dette publique américaine. Pourquoi pas ?
Mais ce peut être tout simplement l'appréciation d'un investisseur avisé qui estime que l'économie américaine, dont la croissance récente était dopée par l'endettement, présente désormais un risque élevé de sous-performance, d'autant plus que l'action publique, qui lui a (dit-on) évité de plonger dans la dépression, est déjà au taquet. A moyen et long terme, la volonté de Pékin de s'extraire du piège du dollar ne fait aucun doute. Mais comme au Mikado, le joueur doit retirer ses bâtonnets avec une grande dextérité pour éviter de perdre sa mise.
Autrement dit, l'American Way of Life financée à crédit auprès des Asiatiques est déjà morte, même si ses bénéficiaires n'en ont pas encore pris conscience. Le Triple A de Geithner, c'est au choix du Canada Dry ou un Tigre de Papier.
Publié initialement sur Orange.fr le 10 février 2010


Tous les commentaires
C'est marrant comme une petite lettre peut avoir des conséquences énormes... Sur le pur plan économique, il serait "logique" que les américains commencent à payer le vrai prix de leur dette. Mais, comme plusieurs analystes (et vous même) le mentionnent depuis des années, tous les acteurs se sont tellement engagés dans ces positions que tenter d'en sortir risque de faire perdre beaucoup d'argent à tout le monde.
en effet,
On peut considérer que les chinois ont leur propre système de notation et qu'ils ne considèrent les notations données par les agences que comme des indicateurs à l'usage des autres acteurs.
Ce qui est le fin du fin de la sagesse : savoir et laisser croire ...
Bref, c'est un peu la dialectique du maître et de l'esclave ...
En plus d'avoir la force le temps ils vont instiller instiller le venin en même temps que les anesthésiques.
Bref très chinois.
La Chine ! Combien de divisions ?
Peu importe, elle a dans ses caisses la Bombe Atomique !
Pour faire le pendant, compléter, donner une vision en sus, article récent lu ce jour sur le thème Chine / US...
http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/la-chine-s-exprime-par-la-voix-de-70344
Une partie de la solution est peut-être ici :
http://www.pauljorion.com/blog/?p=7536
Merci Diplodocus pour l'éclairage de P. Jorion.
Je propose que Mediapart organise un débat entre P. Jorion et P. Ariès sur le problème des déficits. Si vous en êtes d'accord, relayez cette suggestion...
Merci pour votre aide.
les agences de notation sont des entreprises privées indépendantes dont les jugements échappent en théorie à l'influence des gouvernants
Entreprises privées certes, mais très dépendantes du pouvoir capitaliste et financier dont elle sert les intérêts. Quant aux gouvernants, surtout aux USA ils ont bien du mal à s'affranchir de l'influence de ce même pouvoir.
L'effondrement du bloc soviétique n'a pas été le signal de la victoire du libéralisme mais du triomphe du capitalisme qui impose aujourd'hui sa loi aux gouvernements qui ont cru naïvement ou lâchement aux bienfaits des marchés.
Avec la mondialisation , c'est sans doute l'évolution la plus frappante et la plus profonde du paysage politique. Les agences de notations sont un des instruments de ce pouvoir et leur capacité de nuisance est énorme puisqu'elles peuvent en une cotation, plonger la Grèce et d'autres pays dans le discrédit, affaiblir l'Euro, etc....et donc contraindre ces mêmes pays à la mise en place de politique de restrictions draconiennes des dépenses publiques et sociales et surtout de privatisations qui s'apparentent à des mises à sac. Et cela, sans qu'il soit besoin d'interventions militaires directes ou déguisées, ou de soutenir des dictatures.
Comble d'inquiètude, il y a un contre-pouvoir, mais comme il a son siège en Chine (Cf le Commentaire pertinent d'Arquius) , il n'et probablement pas porteur de beaucoup de démocratie.
@ amphigourion,
Votre commentaire me donne l'occasion de rebondir sur une autre perspective saisissante :
Rien d'étonnant à ce que le seul contre pouvoir soit en Chine, car ce pays a réussi la synthèse parfaite des deux versants du matérialisme : communisme + libéralisme économique.
Donc parfaite cohérence des fins, mais compétition ouverte avec l'autre bloc qui n'a pas réussi cette synthèse parfaite et se trouve encore en déficit d'efficacité par rapport à la chine.
La chine ayant parachevé la synthèse s'en trouve sans doute 4 fois plus totalitaire ( ça doit marcher au carré )
Pour se maintenir à un tel niveau de contradiction par rapport à la nature sociale et solidaire de l'homme elle n'a d'autre solution que de la contordre par la force.
Son avantage compétitif sur l'autre bloc est que le dispositif était déjà en place.
De l'autre côté, le bloc matérialiste libéral occidental n'a pas d'autre solution pour se maintenir à parité que de renforcer lui même sa propre contorsion de l'homme et donc son totalitarisme.
Belle compète en perspective.
Belle évolution totalitaire en cours dont le parachèvement est à prévoir dans le bloc occidental pour se maintenir à parité.
Surtout, belle contradiction du libéralisme qui par réductions successives par la compétition arrive à la concentration ultime : dans la finance pour son versant économique, dans la pensée unique pour son versant idéologique, culturel et social.
Le combat est un combat global contre le libéralisme qui est indivisible et totalitaire par construction. ( versant économique et versant philosophique )
Encore plus maintenant qu'il se trouve désavantagé par un compétiteur qui a réussi la synthèse et dispose déjà de l'avantage compétitif d'une organisation politique totalitaire.
Subsidiairement le combat est également un combat contre le matérialisme qui est une sous catégorie commune au libéralisme et au communisme.
Je prends conscience en écrivant cela que le vieux combat contre le communisme que j'ai mené dans ma jeunesse reste d'actualité et se fusionne de rechef avec celui contre le libéralisme.
J'espère vivement que Velveth me lit.
Amicalement à tous.
@arquius
Il faut beaucoup d'audace, je crois, pour qualifier la Chine de communiste !
Le Parti Communiste Chinois auto-proclamé n'est que l'instrument de l'alliance ( probablement de plus en plus conflictuelle) entre la bourgeoisie chinoise et le système capitaliste mondialisé qui a conclu une alliance objective avec les dirigeants chinois sous la forme d'un double intérêt :
- celui des firmes transnationales visant à produire en Chine, à des coûts les plus bas possibles, des produits destinés à l'exportation (mais demain aussi au marché intérieur chinois ) en exploitant les nombreux bassins de main-d'oeuvres existants dans ce pays.
- celui de la classe dirigeante chinoise d'assurer une élévation matérielle des conditions de vie des chinois, par un développement de la richesse, d'abord chez les privilégiés (dirigeants nationaux et locaux du parti, hommes d'affaires, promoteurs, ..) puis par capillarité grâce à l'éclosion d'une classe moyenne de plus en plus nombreuse (cadres, techniciens, ...) et enfin par l'intégration des classes paysannes et populaires dans un système industriel en croissance rapide, tout en laissant encore hors de portée de ce dernier de nombreuses couches de la population (personnes vivant à la campagne, personnes âgées, ... )
Il faut ajouter, enfin, que le Parti Communiste chinois est l'instrument actuel de l'Unité chinoise, qui, sinon, serait mise en péril par des mouvements centrifuges régionaux ( c'est la raison pour laquelle, d'ailleurs, la question du Tibet est si sensible...) et d'un Ordre politique qui régit les rapports sociaux dans l'intérêt évident du Capitalisme mondialisé dont la Chine fait aujourd'hui partie, même sous des formes spécifiques.
La Chine est donc aujourd'hui le bras armé du Capitalisme et l'Atelier du Monde lancé dans un commerce florissant qui exalte, certes, les valeurs matérielles mais sort aussi peu à peu la Chine de la pauvreté, même si cela se fait de manière très inégalitaire.
Il faut donc être bobo ou déjà suffisamment nanti pour mépriser le "matérialisme". Le problème n'est pas là : il s'agit d'abord d'en faire un objet d'analyse pour bien comprendre ce qui se passe.
Car je suis d'accord avec vous, le matérialisme appartient encore à l'âge infantile de l'humanité, celui de la ressource rare, celui de l'économie, de la lutte pour la survie, ...Mais, malheureusement, nous sommes encore, pour une large part, encore à ce stade !
Les valeurs de l'esprit, du partage, de la beauté, celles qui privilégient l'être au détriment de l'avoir, sont encore trop rares pour pouvoir s'imposer sur une grande échelle et bouleverser le cours de l'humanité. Mais elles sont tapies au fond de chacun de nous et ne demandent qu'à éclore ! La vie quotidienne ou la vie sociale en fournit souvent des exemples, dans des circonstances particulières ou lorsque, par endroits, le niveau de conscience est suffisamment élevé pour résister à l'idéologie ambiante.
Et c'est pourquoi je pense qu'elles gagnent du terrain dans les consciences, par les multiples projets alternatifs qui voient le jour, par les orientations de vie qui remettent en cause le modèle dominant ; par le refus des souffrances psychiques qui s'attachent, presque par essence, à une économie de la concurrence généralisée ; par une réorientation de la consommation (bio, qualité de vie, préservation de la santé, ...) , bref par un authentique souci de soi et des autres par-delà le "matérialisme" ambiant.
Si la politique, au sens noble, c'est une certaine façon d'être ensemble, alors bien évidemment le "matérialisme" ne peut y pourvoir, mais peut-être bien qu'une certaine idée de l'homme en communauté pourrait s'en approcher. Le mot de "communisme" aujourd'hui est trop galvaudé pour offrir un réceptacle satisfaisant.
Mais l'idée, me semble-t-il n'est pas morte à condition de lui trouver un sens nouveau. D'ailleurs, Marx, lui-même, disait qu'il n'était pas marxiste ! C'est ainsi, je crois, que tous les "ismes" me paraissent, par définition, suspects car ils veulent contenir quelque chose de plus grand qu'eux : la Vie !
Bien Amicalement.
@ Mr Ph. Riès,
Vous connaissez mon opinion sur vos prévisions économiques auxquelles je fais confiance et aussi sur lesquelles je reconnais un véritable bon sens, pouvez vous envisager avec certitude l'abaissemnt de la note "AAA" concernant les USA. Et surtout les conséquences économiques et financières, militaires et industrielles, commerciales et autres dont les répercutions seraient catastrophiques pour le monde entier compris la Chine.?
Je vous remercie de votre confiance mais je me garde de faire des "prévisions" économiques. Je me contente plus modestement d'éclairer les tendances longues de l'économie mondiale, en m'appuyant sur les travaux de ceux que j'ai identifié, à tort ou à raison, comme des contributeurs fiables, en l'occurence les équipes de la BRI ou de la Fed de Kansas City. C'est ce qui m'avait permis, dés 1998, d'identifier la politique monétaire de Greenspan comme une véritable machine à fabriquer des bulles financières, au moment où mes confrères, pratiquement sans exception, et l'immense majorité des économistes étaient plongés dans le culte du patron de la Fed. Ce qui les a conduit à brûler en 2007-08 ce qu'ils adoraient la veille.
De la même manière aujourd'hui, j'anticipe, contre la pensée unique keynesienne, que le prétendu "retour de l'Etat" est une illusion dangereuse. La crise budgétaire en Grèce commence seulement à ouvrir les yeux. Le tour de la France viendra. Ce qui se prépare, aux Etats-Unis mais pas seulement, c'est une opération vérité des comptes publics, avec sans doute une combinaison d'inflation plus élevée (pour effacer partiellement la dette), d'augmentation des impôts et de réduction des dépenses. L'Etat providence est un mort vivant, un zombie ou si vous préférez un super tanker qui avance sur sa lancée mais n'a plus de carburant pour faire tourner les machines.
Les ménages américains ne sont qu'au tout début d'un redressement de leur capacité d'épargne. Le consommateur américain ne peut plus être le consommateur en dernier ressort, financé par une montagne de dettes. Les pays émergents l'ont compris, à commencer par la Chine qui doit accentuer le recentrage sur son marché intérieur, ce qui suppose (et c'est complexe) une redistribution massive de la valeur ajoutée du secteur d'Etat (où elle s'accumule sous forme de réserves de change improductives) vers la population (et la protection sociale en particulier).
La question clef est de savoir si ce rééquilibrage de l'économie mondiale sera plus ou moins maitrisé (il est exclu qu'il le soit totalement) ou se fera dans le désordre de crises financières à répétition, accompagnées de poussées protectionnistes. La qualité de l'intervention politique est essentielle et c'est là que l'ont peut avoir de sérieux doutes.
Autrement dit, si la perspective est raisonnablement tracée, le fait que les Etats-Unis conservent ou non une notation qu'objectivement ils ne méritent plus depuis longtemps est assez secondaire.
Entre temps, l'argent intelligent (the smart money) va chercher à se prémunir contre le retour de l'inflation, la dévalorisation du dollar, et la croissance déclinante du monde industrialisé.Il suffit d'observer la Chine qui s'efforce de transformer ses créances en dollar en actifs "durs" (matières premières, terres, etc.)