Jeu.
21
Aoû

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Pessoa : allons au musée voir des poèmes

Pourquoi les plus beaux versets de la poésie mondiale ne seraient-ils pas exposés dans les musées, comme les chefs d’œuvre des peintres et sculpteurs ? Le verbe aurait-il moins de force que la toile ou le marbre ? Les ombres et lumières d’une langue moins de puissance ou de subtilité que la palette ou le burin ?

L’émotion ou le trouble du visiteur seraient-ils moins profonds parce qu’il lui est donné de lire au lieu de simplement voir ou observer ? Quand on sort de l’exposition que la Fondation Gulbenkian de Lisbonne consacre, jusqu’au 30 avril, à Fernando Pessoa, la réponse à ces questions apparemment incongrues est pourtant évidente. Oui, on peut, il faut aller au musée «voir» la poésie.

 

 

 

Portrait de Pessoa par Almada NegreirosPortrait de Pessoa par Almada Negreiros © DR

 

L’exposition «Fernando Pessoa, pluriel comme l’univers» a été imaginée au Brésil, au remarquable Musée de la langue portugaise de Sao Paulo qui fait depuis son ouverture dans une ancienne gare de la mégapole, la démonstration qu’un vaste public peut venir à la rencontre des mots, de leur histoire, de leur usage, du plus simple ou plus ésotérique. En s’appuyant sur les ressources de la technologie moderne, multimédias et interactive. A Sao Paulo puis Rio de Janeiro, cette plongée inédite dans l’univers poétique de Pessoa a attiré près de 300.000 visiteurs.

 

 

 

«Quand la littérature manque comme elle manque aujourd’hui, que peut-faire un homme de génie sinon se transformer, lui seul, en une littérature ? », interroge Pessoa vers 1920. C’est ce qu’il fit, au long de cette vie brève (1888-1935), passée tout entière, après une enfance sud-africaine, dans les rues de Lisbonne qui vont du «Chiado» (où les touristes du monde entier, beaucoup sans l’avoir lu, se font aujourd’hui photographier auprès de sa statue en bronze) à la «Baixa». Créer non pas un univers littéraire mais une littérature.

 

 

 

Au dernier décompte, puisque des inédits consacrés au «sébastianisme»viennent tout juste d’être publiés à Lisbonne, le monde poétique sorti du cerveau prométhéen de Pessoa est peuplé par plus de 70 figures, hétéronymes et simples «personnages», des poètes d’envergure universelle aux modestes artisans de la plume. L’exposition s’ouvre sur la présentation des cinq principaux caractères, dont le créateur lui-même n’est pas le plus important, de l’avis même des quatre autres. Ce rôle de maître, d’inspirateur, revient à Alberto Caeiro, «le gardien de troupeaux» jamais sorti de sa campagne et dont l’œuvre s’ouvre sur ces mots :

 

 

 

«Je n’ai jamais gardé de troupeaux

 

Mais c’est comme si je les avais gardés

 

Mon âme est comme un pasteur

 

Elle connaît le vent et le soleil (…)

 

Toute la paix de la Nature solitaire

 

Vient s’asseoir à mon côté»

 

 

 

Caeiro, qui peut avant sa «mort» en 1915, à 26 ans, écrit ce verset poignant :

 

 

 

«Quand viendra  le printemps,

 

Si je suis déjà mort,

 

Les fleurs fleuriront de la même manière

 

Et les arbres ne seront pas moins verts

 

Qu’au printemps passé

 

La réalité n’a pas besoin de moi»

 

 

 

«Pour être grand, sois entier : que rien

 

De Toi ne soit exagéré ou exclut

 

Sois tout en chaque chose»

 

intime Ricardo Reis, le monarchiste admirateur des classiques de l’Antiquité gréco-romaine.

 

 

 

Auquel répond en écho le provocateur Alvaro de Campos :

 

«Je ne suis rien,

 

Ne serai jamais rien

 

Je ne peux chercher à n’être rien

 

Et ceci mis à part, j’ai en moi tous les rêves du monde»

 

 

 

Celui qui a le plus contribué au retentissement universel de cette littérature une et multiple, c’est bien sûr Bernardo Soares, le «demi-hétéronyme», dont la personnalité et le destin sont les plus proches de ceux du démiurge. L’auteur du «Livre de l’Intranquilité», néologisme improbable qui résume l’état de notre monde et de l’être humain dans ce monde : «Chacun de nous est une société toute entière».

 

 

 

«Si j’imagines, je vois. Que ferais-je de plus en voyageant ?

 

 

 

Seule une fragilité extrême de l’imagination justifie que l’on doive se déplacer pour ressentir».

Un autre de ces éclairs verbaux qui sont autant de coups de scalpel dans les tissus de l’âme humaine.

 

 

 

Comme le rappellent les commissaires de l’exposition, le Brésilien Carlos Felipe Moisès et l’Anglais de Lisbonne Richard Zenith, grand «passeur» de l’œuvre de Pessoa, ce dernier s’était présenté comme «un poète impulsé par la philosophie, pas un philosophe doté de capacités poétiques». La pensée n’est rien sans la langue qui la transforme en lame, incisive et pénétrante. Qui lui apporte ton, musique, chant.

 

 

 

A cet égard, «Fernando Pessoa, pluriel comme l’univers» repose une question familière: la poésie est-elle vraiment traduisible ? Le message bien sûr, mais le chant lui-même ? Doit-elle même être traduite ? «Notre langue portugaise majestueuse, de sons nobles est un trésor», a écrit Pessoa. Comme préserver le «rythme» propre à la langue: «Valeu a pena ? Tudo vale a pena se a alma non é pequena». C’est bien pourquoi les bonnes éditions de l’œuvre de Pessoa en langues étrangères, mises à disposition des visiteurs sur une vaste table, sont bilingues (original et traduction). On peut regretter que des terminaux numériques, comme il en existe au musée de Sao Paulo, n’aient pas été mis à la disposition du public non lusophone pour qu’il puisse refaire, dans les autres langues véhiculaires européennes, le parcours de l’exposition au terme de la visite.

 

 

 

 

 

Dédiée au texte, l’exposition fait aussi référence à la participation cruciale de Pessoa au mouvement «moderniste» portugais, avec quelques œuvres de très grands peintres comme Amadeo de Sousa Cardoso et José de Almada Negreiros dont évidemment, de ce dernier, le célèbre portrait du poète, joyaux de la collection permanente de la Gulbenkian. Petite touche émouvante : on peut aussi y voir «l’arche de Pessoa», ce modeste coffre en bois où furent découverts, après sa mort, quelque 25.000 manuscrits et textes dactylographiés, toute une littérature en effet, à la fois fragmentaire et universelle, la perfection inachevée, à jamais lumineuse et mystérieuse.

Tous les commentaires

22/02/2012, 15:52 | Par Nicolas DUTENT

Heureux de trouver et de lire un mediapartien familier du vers de Pessoa !

 

22/02/2012, 17:31 | Par Patrice Beray

J'apprécie particulièrement l'emploi du terme “caractère” (au 6e §), dont la richesse polysémique restitue ici parfaitement me semble-t-il les figurations du poète plurivoque par excellence, Pessoa.

Fine distinction aussi entre les philosophes-poètes et les poètes-philosophes, tout au bénéfice de ces derniers : question (décisive) d'orientation...

Eh bien, Philippe, nous irons donc au musée voir ces poèmes, comme nous allons au bois, nous qui ne sommes pas de bois...

22/02/2012, 17:41 | Par Demandre

voir aussi dans le blog-poésie de B. Demandre, le billet sur Gérard Noiret : L'un et le multiple. On y trouve un paragraphe sur les dédoublements littéraires chez un auteur, en l'occurrence ici, chez des poètes.

22/02/2012, 20:33 | Par Patrice Beray

Pour ce billet sur Gérard Noiret, c'est ici.

22/02/2012, 21:25 | Par -

" Quand viendra le printemps  "

23/02/2012, 00:51 | Par Arthur Porto

Merci pour ette "invitation". Et vous le dites bien,  "Oui, on peut, il faut aller au musée «voir» la poésie".

Et je laisse ici le lien pour le Musée Gulbenkian à Lisbonne.

http://www.gulbenkian.pt/index.php?article=3521&langId=1&format=402 

Par ailleurs le Centre Gulbenkian, à Paris, expose actuellement Paula Rêgo, artiste britannique, née à Lisbonne en 1935 ses travaux étant inspirés de son enfance portugaise, au temps de Salazar.

http://www.gulbenkian-paris.org/fr/accueil 

23/02/2012, 01:23 | Par Virginie Clayssen

On peut voir un montage de textes de Fernando Pessoa actuellement à Paris. Spectacle "Je ne suis personne", par Guillaume Clayssen, à La Loge, jusqu'au 1er  mars. http://www.facebook.com/events/126707014118622/

23/02/2012, 11:07 | Par Arthur Porto en réponse au commentaire de Virginie Clayssen le 23/02/2012 à 01:23

Merci pour votre information! J'insère ici le lien du théâtre

http://www.lalogeparis.fr/index.php 

01/03/2012, 23:33 | Par Arthur Porto en réponse au commentaire de Virginie Clayssen le 23/02/2012 à 01:23

Je suis allé ce soir à "la loge théâtre" et ce fut une découverte sympathique et agréable de cette jeune scène de théâtre.

J'ai apprécié le travail et la performance de la comédienne Aurélia Arto qui a su donner vie, et émotion, à l'écriture de Fernando Pessoa. Elle nous entraîne dans l'engagement de la pensée et nous sortons plus "armés ou plus riches" de cette singularité de la banalité du quotidien, que Pessoa nous invite à regarder dans sa simplicité et néanmoins plein de sens des choses, de la vie ...

Peut-être pourrait-on imaginer une scène moins nue, tout en soulignant ce fauteuil au "dessein humain" très caractéristique de ce que j'associe à l'écrivain! Dans la dernière séquence de la pièce la voix de Césaria Verde rempli progressivement la salle, toujours un plaisir de l'entendre. Je voyais davantage Madredeus à accompagner  Pessoa!

23/02/2012, 09:53 | Par Arpège

Merci pour cet instantané hors du temps.

Dommage que Lisbonne soit si loin...

24/02/2012, 20:18 | Par Louki

Heureux de lire ce billet, mais faites que la poésie ne soit pas fermé dans ce lieu propre et épuré, sobre et las.

La poésie se recite, s'apprend dans nos détours , aux instants et passages fugaces.

Elle est là libre pour peu qu'elle agite nos cordes vocales et à ceux qui l'entendront.

 

Merci pour ce billet

 

Newsletter