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In Memoriam Pierre Brisard : l’AFP telle qu’on la rêvait

La nouvelle nous est parvenue avec retard, de l’autre bout du monde : Pierre Brisard s’est éteint à Paris fin novembre, à 95 ans, dans l’anonymat qui convient aux agenciers et l’oubli qui accompagne souvent le très grand âge. Pierre qui ? «Brisard», aurait-il tonné de sa voix de stentor et du haut de son mètre quatre-vingt quinze.

Quand, journaliste encore jeune, on partait «en poste» pour l’Agence France-Presse dans les années 80, c’était encore, tout juste, pour rejoindre des «figures», ces journalistes qui avaient participé à la refondation de la plus ancienne des grandes agences de presse mondiales, sous un nouveau nom (hélas) après que celui de Havas ait été souillé (comme celui de nombre de titres de presse français) pendant les années sombres de l’occupation allemande et de la collaboration.

Quand en 1985 Pierre Jeantet, après m’avoir fait entrer à l’AFP trois ans tôt alors qu’il dirigeait le service économique, m’avait donné à choisir entre Washington et Tokyo pour une première expatriation, le Japon s’était imposé en partie parce que le chef de poste, Félix Bolo, faisait partie de ces grandes figures du journalisme d’agence. Bolo, patron de l’AFP à Saigon pendant une bonne partie de la guerre du Vietnam, avait une réputation forgée à l’épreuve du feu, quand le bureau de l’Agence était un point de passage obligé pour tous ceux, journalistes et photographes venus des cinq continents, qui couvraient ce premier conflit que devait perdre la puissante Amérique.

La bonne surprise, ce fut de rencontrer à Tokyo non pas une mais deux «figures». Pierre Brisard, après avoir dirigé les bureaux de Tokyo (et Séoul qui en dépendait encore) pendant douze ans, avait pris sa retraite en 1982 mais, comme tant d’autres «gaijins» tombés sous le charme de ce pays admirable (et de sa gente féminine) avait résolu d’y prolonger son séjour, peut-être indéfiniment. «Dans le métier, on se tutoie», m’avait-il «rectifié» tout de suite lors de notre première rencontre alors qu’intimidé je m’en tenais à un vouvoiement respectueux.

C’était au bar du Foreign Correspondents Club of Japan (FCCJ), point de ralliement du (alors très fort) contingent de journalistes étrangers installés à Tokyo mais aussi des ténors de la grande presse nipponne et des personnalités associées, diplomates ou hommes d’affaires. Pierre venait de Yokohama (le club étant installé presqu’au dessus le gare de Yurakucho d’où on rejoignait très rapidement la deuxième ville du Japon) où il avait loué une maison, après avoir manifesté une mauvaise volonté certaine à abandonner la «résidence officielle» du directeur de l’AFP pour le Japon et la Corée, et son merveilleux jardin, à Azabu. Jusqu’à ce que Félix, campant depuis des mois avec son épouse Joyce à l’hôtel Impérial, le menace d’une procédure judiciaire. Cette maison, due à l’investissement de Léon Prou qui avait dirigé le bureau de Tokyo pendant 23 ans, sera vendue quelque 11 milliards de yen 85 en 1988 (soit plus de 80 millions de dollars à l’époque) au plus haut de la bulle spéculative japonaise, sur décision de Paris, afin de combler provisoirement le trou récurrent dans les finances de l’Agence.

Impossible de ne pas évoquer les interventions de Pierre Brisard dans les assemblées générales des membres du FCCJ, une communauté souvent déchirée par des guerres picrocholines, où son anglais irréprochable associé à un accent français appuyé et un humour ravageur faisait crouler de rire l’assistance. Pierre avait été élu président du FCCJ (pour un mandat en général d’un an) très peu de temps après son arrivée au Japon, ce qui en disait long à la fois sur la réputation du journaliste et le prestige dont jouissait l’AFP dans la région.

Il faut dire que c’est en Asie que Pierre Brisard avait entamé une carrière exceptionnelle et qui peut faire rêver, à l’heure où la crise systémique de la presse traditionnelle a décimé les réseaux de correspondants. Et à Shanghai précisément, où, à peine embauché, il est envoyé en 1945 pour couvrir la guerre civile qui fait rage entre nationalistes et communistes. Puis ce fut Saigon, à partir de 1948 et quelques mois plus tard Hongkong, base arrière des «China watchers» ou des correspondants en Chine expulsés (à intervalle régulier) par le régime maoïste.

Pierre ne rentrera jamais travailler place de la Bourse. Il y eut bien une tentation fugitive de revenir à Paris par la grande porte, quand le pouvoir politique, en 1975, cherchait un successeur à Jean Marin, le «patron» depuis 1954, à une époque où la fonction n’était pas encore pratiquement réservée des énarques de passage et tout à fait étrangers au métier de journaliste. Tentation vite écartée. C’est un épisode que je me rappelle très bien avoir évoqué avec Pierre, quand nous essayâmes, en vain, de dissuader Félix Bolo de céder à la sollicitation du PDG Henri Pigeat d’échanger une fin de carrière heureuse, dans un Japon que lui-même et Joyce adoraient et où ils étaient unanimement appréciés, contre un poste de directeur de l’Information à Paris. Sans lui dire qu’il préparait «le plan Pigeat» qui conduisit en 1986 à la grève la plus dure de la rédaction de l’Agence, débouchant sur la sortie peu glorieuse de Pigeat, lâché en rase campagne par le gouvernement de son «ami» Jacques Chirac. Et contraignant Félix à une retraite anticipée.

Pierre Brisard avait fort bien compris que dans le système de «gouvernance» aberrant de cette curieuse maison, le bonheur professionnel se trouvait le plus loin possible du «siège». A cet égard, difficile de trouver mieux que Tokyo, qui jouissait en plus d’une grande autonomie par rapport au centre régional de Hong Kong.

C’est la hausse vertigineuse du yen face au dollar, après l’accord du Plaza projetant un Japon jusque là méconnu aux premières loges de l’actualité mondiale, qui contraindra Pierre et sa famille à quitter Yokohama pour Hawaï. Mais il resta des années durant un visiteur régulier du FCCJ et occasionnellement du bureau de l’AFP. Il ne reviendra s’installer en France que bien plus tard, plus d’un demi-siècle après en être parti pour l’Orient extrême.

PS : le FCCJ a publié un hommage à Pierre Brisard, rédigé par Shigemi Sato, membre du Club et vétéran du bureau de Tokyo et où apparaissent les noms de Hisao Tachiki,  ancien journaliste âgé de 80 ans aujourd’hui, et de Asako Ohtani-Shibata, la secrétaire du bureau, qui ont tous trois consacrés leur vie professionnelle à l’AFP.

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23/12/2012, 10:09 | Par escherer

Magnifique. Merci ! 

 

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