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VII . Maneries.

"La logique médiévale connaissait un terme dont l'étymologie exacte et la signification propre ont échappé, jusqu'ici, à la patiente recherche des historiens. Une source attribue, en effet, à Roscelin et à ses disciples l'affirmation selon laquelle les genres et les universaux sont maneries. Jean de Salisbury, qui, dans son Metalogicus, cite le terme en précisant qu'il ne l'entend pas parfaitement (incertum habeo), semble en comprendre l'étymologie à partir de manere, "demeurer" ("L'on appelle maniére le nombre et l'état des choses, où chacune demeure telle qu'elle est"). A quoi se référaient ces auteurs en parlant de l'être le plus universel comme d'une "maniére"? Ou plut^ot, pourquoi ont-ils introduit à côté du genre et de l'espéce cette troisiéme figure?

Une définition d'Uguccione suggére que ce qu'ils appelaient "maniére" ne désignait ni un caractére génrique ni une particularité, mais quelque chose comme une singularité exemplaire ou un multiple singulier : "L'espéce s'appelle maniére, écrit-il, dans le cas précis où l'on dit : l'herbe de cette espéce, c'est à dire de cette maniére, pousse dans mon potager." Les logiciens parlaient, pour ce genre de cas, d'une "indication intellectuelle" (demonstratio ad intellectum), dans la mesure où "une chose est montrée et une autre est signifiée". La maniére n'est, autrement dit, ni un genre, ni un individu : elle est un exemplaire, c'est à dire une singularité quelconque. Il est probable, alors, que le terme maneries ne dérive pas de manere (pour exprimer la demeure de l'être en soi-même, la mône plotinienne, les philosophes du Moyen Age employaient les termes manentia ou mansio), ni de manus (comme le veulent les philologues modernes), mais de manare, et indique l'être dans son pur jaillissement. Il ne s'agit, selon la scission qui domine l'ontologie occidentale, ni d'une essence ni d'une existence, mais d'une maniére jaillissante ; non d'un être qui est dans tel ou tel mode, mais d'un être qui est son mode d'être et, de ce fait, tout en restant singulier et non indifférent, est multiple et vaut pour tous.

Seule l'idée de cette modalité jaillissante, de ce maniérisme originel de l'être, permet de trouver un passage entre l'ontologie et l'éthique. L'être qui ne demeure pas enfoui en lui-même, qui ne se présuppose pas lui-même comme une essence cachée, que le hasard ou le destin condamnerait ensuite au supplice des qualifications, mais qui s'expose en elles, qui est sans résidu son ainsi, un tel être n'est ni accidentel ni nécessaire, mais, pour ainsi dire, continuellement engendré par sa propre maniére.

C'est à un être de ce genre que devait penser Plotin lorsque, cherchant à définir la liberté et la volonté de l'un, il expliquait que l'on ne peut dire de celui-ci qu' "il lui est arrivé d'être ainsi", mais seulement qu'il "est tel qu'il est, sans être maître de son propre être" et qu' "il ne reste pas enfoui en lui-même, mais se sert de lui-même tel qu'il est" et qu'il n'est pas ainsi par nécessité, dans la mesure où il ne pourrait faire autrement, mais parce que "ainsi est le mieux".

La seule façon peut-être de comprendre ce libre usage de soi, qui ne dispose pas, toutefois, de l'exisence comme d'une propriété, est de le penser comme une habitude, un ethos. Etre engendré par sa propre maniére d'être, constitue, en effet, la définition même de l'habitude (c'est pourquoi les Grecs parlaient d'une seconde nature) : éthique est la maniére qui, sans nous échoir et nous fonder, nous engendre. Et ce fait d'être engendré par sa propre maniére est l'unique bonheur vraiment possible pour les hommes.

Mais une maniére jaillissante est également le lieu de la singularité quelconque, son principium individuationis. Pour l'être qui est sa propre maniére, celle-ci n'est pas, en effet, une propriété qui le détermine et l'identifie comme une essence, mais plutôt une impropriété ; ce qui toutefois le rend exemplaire, c'est que cette impropriété est assumée et appropriée comme son être unique. L'exemple n'est que l'être dont il est l'exemple : mais cet être ne lui appartient pas, il est parfaitement commun. L'impropriété, que nous exposons comme notre être propre, la maniére, dont nous faisons usage, nous engendre, elle est notre seconde nature, la plus heureuse."

 

 

G.A. "La communauté qui vient" VII. pp 32-35 .

Tous les commentaires

Demeurer chez soi, offrir et accepter l'hospitalité chez les autres, en toute impropriété.

Oui, Fantie. "L'impropriété", que l'on peut entendre aussi comme la "non propriété". (Une sorte de location, ou nous sommes de passage, oscillant.)

Que nenni ! cette impropriété est appropriée, c'est clair (quoique non univoque).

Melchior, votre nouveau pseudo : un aveu.

Et votre nouvelle "croisade" : un excés de "chausson aux pommes" et de "poutous baveux", peut-être?

Seriez-vous passé de la crotte à la bouse?

Si c'est à Melchior que vous en avez, il faudra le joindre ailleurs. Il s'est tiré ailleurs parce que c'est plus bath ailleurs. (Je ne suis pas loigne d'être de son avis).

 

Je regrette que vous preniez les choses un cycle. J'essayais de vous aider à vous dépatouiller d'Agamben, que vous semblez avoir un peu de mal à interpréter, mais puisque vous refusez, avec une certaine hargne, toutes les perches que je vous tends, il me reste à vous laisser vous débrouiller tout seul comme un chef.

 

Bien des choses, et adieu.

 

Meuh Meuh Bouton d'Or, la vvvvache !

Merci Pierre. J'imprime ces trois textes, pour les lire comme ils le méritent.

"Une sorte de location, ou nous sommes de passage, oscillant."

 

De passage.

Une belle chanson d'une autre époque.

Graeme Allwright? "De passage, de passage...

Triste et long voyage

Je suis seulement de passage..."

J'ai beaucoup aimé ce "type".

Comme Suzanne : je n'ai jamais oublié ces chansons. Qui m'ont ouvert un passage vers une poésie autre que celle de l'école. Puis vers une littérature au sens pas "évident" (au sens qu'on ne peut pas saisir immédiatement, mais qui évoque... qui laisse le désir de creuser derrière l'apparence du sens)

Purée y'a rien à faire j'y comprends rien rien rien!

Et quand je crois saisir un sens tout s'effondre à la lecture de "Pour l'être qui est sa propre maniére, celle-ci n'est pas, en effet, une propriété qui le détermine et l'identifie comme une essence, mais plutôt une impropriété."

 

On parle de vagants éternels peut-être?

C'est pourtant pas bien difficile. La propre manière est une protubérance, une turgescence. Est-ce que c'est plus clair comme ça ?

 

La lecture priapique fonctionne très bien avec Agamben. Beaucoup moins avec Rancière, mais c'est peut-être moi qui ne sais pas m'y prendre. Avec Badiou j'ai pas essayé.

Ne me troublez pas davantage Meuh ! Et qu'est-ce que vous en savez vous Meuh, du priapisme ?

(et bravo pour votre looooongue retraite!)

Qu'est-ce que vous ne comprenez pas, Arpége? Quel est le mot qui vous bloque?

Tous les mots de cette phrase, je les trouve dans le "Petit Robert".

Mais je n'y trouve pas "vagant".

Pourquoi parlez-vous de "vagants éternels"?

Non, mais il y a "extravagant", et on peut extrapoler, soupe au lait...

 

"Adieu donc, fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre"...

"L'être qui est sa propre maniére"... Sa maniére d'être, sans doute. Cette "maniére (d'être) ne lui appartient pas, en propre (comme propriété privée), ne le détermine pas, ne l'identifie pas absolument (il n'est seulement que de telle maniére, mais ce n'est pas son essence même, juste son existence). Peut-être que si l'on remplace "impropriété" par "non propriété" le sens s'éclaire.

Mais le blocage vient peut-être du fait que vous cherchez à saisir immédiatement le sens de tout cela "en bloc", alors que -je le crois- c'est à suivre en mouvement. La suite, 12 autres "chapitres", aide bien sûr à comprendre.

Mais je ne saurais trop vous conseiller de vous procurer le livre. Il est court, et comme souvent en cette matiére lecture lente et relectures aident à la compréhension de ce qui, au fond, est assez simple.

Je tacherai de mettre en ligne deux textes qui figurent à la fin : "Tien An Men" et "Irréparable".

Vous verrez ainsi que ces textes, et ce livre sont aussi discutables.

(Et c'est en cela qu'ils sont éclairants, pour moi en tout cas : une ouverture vers une autre façon de penser le monde, et la politique.)

100% d'accord avec vous. D'où l'intérêt immense de vos billets qui nous familiarisent progressivement avec le langage Agamben, ce qui n'est vraiment pas surperflu au vu de sa complexité propre.

Sourire

Vous vous moquez ?

J'espère que non!

 

Ce sont les mots propre, propriété, impropriété qui me gênent, enfin je crois. J'ai essayé en les retirant, ça donne rien non plus. J'essaye de traduire avec mes mots: rien à faire!

 

Ca donnerait par exemple : pour celui qui est tel qu'en lui même (ainsi), cette façon d'être n'est pas ce qui le détermine et l'identifie comme tel, mais plutôt ...... (ça se complique!), plutôt..... non, je vois pas!

 

D'où cette idée de fluctuation, de mouvement, d'insaisissable : le vagabondage.

Hm!

à Arpège

On passe subrepticement de l'objet au sujet, tout simplement. Et passez muscade...

 

Les mots d'Agamben que vous citez sont à double sens. Il faut faire une lecture à rebrousse-poil. Essayez l'oscillateur spéculaire.

Merci Meuh de m'aider à résoudre cette équation.

Mais je crois qu'il est plus sage, à ce stade de confusion dans mon esprit, de prendre la tangente avant que de me ridiculiser davantage Sourire

(enfin, si vous m'en faites une traduction populaire, je suis preneuse!)

 

Edité : ah! je viens d'avoir un éclair de lucidité et je traduirais donc la phrase par :

Je ne suis pas ce que je suis mais ce que je ne suis pas.

Et paf!

Essayez maintenant avec les verbes savoir, voir, comprendre, pouvoir, aimer, moudre...

 

Il y a une constante (au moins apparente), c'est "je". Mais comment diantre "je" est-il venu là ?

Meuh, avec le verbe aimer, y'a pas, ça se confirme amor!

Bon ben je cause le Agemben couramment, c'est pas rien.

Mais comment diantre "je" est-il venu là ?

Oh là c'est trop facile!

Même en s'abstenant de donner dans la lacanerie qui irait bien, posez vous la question du désir, vous y introduirez un tu qui justifiera le je, crois-je.

Parce que n'oublions pas qu'à supprimer le désir qui sous-tend, on supprime tout sens, non ?

Ce qu'il y a de bien, avec Mediapart, Melchior, c'est que tout le monde peut vous lire. Et donc se faire une opinion. Vos bouses ont un fumet...! Trop de chaussons aux pommes, peut-être...

Transmis à Melchior; à Dieu vat !

Le vagabondage, oui, bien sûr. Et surtout les vagabonds, les passants et les passeurs. Les chemineaux : tous ceux qui ne possédent pas les choses en biens propres, en propriété, mais qui les considérent comme empruntées à d'autres. Par exemple : on dit que nous empruntons la Terre à nos enfants...

Oui Pierre.

Mais à vagabond je préfère le vagant de mon frère d'âme Hermann Hesse. Terme qu'il extrait effectivement de l'époque moyenâgeuse.

Mille excuses : mon "Robert" est vraiment trop petit. Il ne comprend pas ce mot de vagant traduit (tiré) de Herman Hesse, que j'ai pourtant tant aimé. (Siddaharta, Le loup des steppes, Le jeu des perles de verre ?)

Surtout Demian et Narcisse et Goldmund, amice!

Un vertige.

Merci pour l'info. Je ne les ai pas lu, et je sens qu'il faudrait que je le fasse, avant qu'il ne soit trop tard.

Vous m'inquiétez, Pierrot!

Reçu (tout arrive) un message de Melchior:

« Laisser le chemineau soliloquer tranquille. »

Dont acte.

Par ailleurs, précision pour Arpège:

Nous sommes dans la problématique des grands commencements.

On a:

* la Genèse: il n’y a que du chaos, puis vient l’Esprit (ou le Verbe), qui tout ordonne,

* Descartes: cogito, et toutes ces sortes de choses,

* Hegel corrigeant Parménide: certes l’être est et le non-être n’est pas (c’est bien le moins), mais le non-être n’est pas sans être, et réciproquement, d’où le Devenir et tout le tremblement,

* le big-bang des physiciens, avec lequel on n’a pas fini de faire joujou,

* J-P Brisset: « sexe est », et l’homme descend de la grenouille comme la grenouille descend de l’échelle de son bocal.

Il me semble que Agamben cité par Ferron se rattache plutôt à cette dernière catégorie. Il y a un corps propre et congru (sans organe sinon sans orgone) et puis une impropriété ou une incongruité se développe. Le sujet se constitue en s’en saisissant (le mort saisit le vif, en quelque sorte) et à partir de là le monde selon les néo-communistes de salon commence à déployer ses innombrables chatoyances à notre plus grande ébahitude, c’est très beau.

Oh Meuh quel talent!

Vous êtes sûr qu'on est toujours dans le sujet, ou bien c'est juste pour m'embrouiller encore ?

 

C'est un coquin votre Brisset, mais je ne suis pas mécontente de faire sa connaissance et je saurai m'en servir pour briller en société, merci. En tout cas vous m'épatez, tant de connaissances résumées en si peu de lignes, chapeau l'ameuh!

 

PS: il semble de bon conseil vot' copain Melchior. Puisse-t-il vous également vous conseiller d'abaisser les armes ici ou là face à d'autres chemineaux mediapartiens, qui, tout comme vous, ont un discours bien séduisant. J'aime tant m'enrichir, en toute sérénité, à toutes les sources. SourireSourire

Trois lectures,Pierre, et lumineux celui-là. Comme Anne, j'imprime, dans tous les sens du terme.

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