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Samizdat 5
Il était parti jadis avec l'impression que la seule chose qui importât n'était au fond que de réussir sa mort, comme d'un exil réussir le retour : parvenir de l'autre côté sans regret ni remords. De sorte qu'il savait n'écrire que pour quelques solitaires enfermés dans le mystére du carcan de leur vie.
S'il contemplait en lui les traces de pas qu'avait laissé l'enfant dans la neige, il lui fallait cependant tirer le voile sur la froide nuit de l'hiver avant que d'affirmer de façon péremptoire la conviction intime qu'il savait ne travailler que par lui-même, sans encouragement aucun, dans une grande solitude traversée de temps à autre par les vagues souvenirs d'un amour qui avait brûlé dans un champ de blé, par une nuit de Noël.
Son amour, comme sa haine, n'avait plus d'objet, à présent; il connaissait l'inexistence de la chose et l'inanité du mot, mort et vide comme la coquille de l'oeuf d'où a surgi un nouvel avatar, qui ne laissait plus en lui que les infimes pulsations d'une pépite de glaçe et la traversée de grandes phrases comme: "Il ne fallut pas longtemps pour qu'elle devint le centre tout impersonnel d'énergie, la dynamo souterraine de son installation d'éclairage, et il lui écrivit une derniére lettre dans laquelle il lui exposait que le grand idéal d'une vie vouée à l'amour n'avait rien à faire avec la possession et le désir de posséder qui sont du domaine de l'épargne, de l'appropriation et de la gloutonnerie."*
Pour ce qui est de posséder le corps de la femme, pourtant, le désir ni l'imagination ne lui manquaient. Mais il s'était aperçu depuis longtemps déjà de ce que la femme est autre chose qu'un animal gracile et attirant, qu'elle était aussi dotée de cet enfer portatif qui nous meut et nous agite. En outre, il était souvent, à cette époque, interdit sur la voie de la frénésie sexuelle et confirmé dans le puritanisme qui lui paraissait intimement lié à cette frénésie, par les pustules pleines de pus qui apparaissaient à temps et à contretemps et faisaient l'annonce sur son visage de la prochaine décomposition de son corps. Et nul mur rosé doré de soleil irrigant les roses trémiéres ne pouvait arrêter cette purulence de la vie qu'il sentait s'avancer sous la décomposition de cette bouffée d'écume qui le portait comme la vague porte le couffin où vagit un enfant. De sorte qu'il savait n'avoir le temps que de produire quelques traces noires sur le champ de neige autour de trois gouttes de sang et enfermer son cri dans l'épais secret d'un volume de papier couvert de griffonages, comme le prisonnier gratte de ses ongles l'irritante croûte de salpêtre qui court le long des murs de son cachot. Au loin, dans la nuit froide la plus longue, il avait entendu murmurer quelque chose sur le rassemblement des étincelles, il savait que quelqu'un marchait le long d'un sentier, dans une forêt obscure, vers les fenêtres illuminées d'une maison où brûlait le bûcher d'une fête inconnue.
Ce qui le portait sur le flot de cette écume était le visage apuré d'un vieillard qui a laissé en chemin les scories de l'agitation pour ne garder que le temps de travailler à son propre.
En somme, pour avoir une idée de ce qui lui restait à faire, il pouvait s'imaginer travaillant toutes les nuances du gris sur toutes les sortes d'étoffes, ce qui serait revenu à dire que pour se détacher de ce qui, jadis, le submergeait parfois d'un énorme rouleau de sentiment, il n'était qu'à vivre sa vie comme une tragédie : la voir ainsi s'élaborer comme sur la scéne d'un théâtre d'ombres où surnageaient des visages trés blancs, et dans ces visages l'eau limpide de quelques yeux brillants, d'un vert profond.
Il pouvait marcher et voir s'évaporer de telles pensées dans l'air piquant d'un clair matin d'hiver, en même temps que s'exhalait de sa bouche la buée qui témoignait d'une combustion interne. Dans le même ordre d'idée, il savait avoir à apprendre à gérer sa vie, ses pensées, ses pulsions, ce que l'on aurait pu nommer désespoir, désespérance, espoir. Il ne s'agissait plus de cela, mais peut-être, comme dans son extrême jeunesse, d'apprendre à jouir du bruit de ses pas sur l'asphalte, de traduire sa vie comme d'une langue étrangére, de caresser l'idée d'une voie s'élevant sur le fil d'un clair silence dans un matin brumeux.
(Et pourtant, souvent, se vautrant dans l'indignité il pleure et gémit, quand il se laisse trop souvent submerger par les démons de ce qui aurait été sans cesse tenté de transgresser les limites. Mais il y aurait eu ceci, ces fleurs lointaines et proches à l'heure de la rupture, dans la lumière bleutée d'un néon, où s'enfermait votre détresse, ce creux que le soleil traçait dans ce rude jour d'été, aux mains trop blanches l'azur.)
... que la beauté des femmes aurait fracassé, comme si leurs formes courbes l'avaient attiré sur terre, et sur cette terre jusqu'au sol, la tête durement frappée sur la bordure du trottoir, les épaules dans le caniveau, pendant qu'un travesti hurlait : "Arrête! Arrête!" Tu vois bien que tu vas le tuer!" Et l'autre s'était arrêté. Aprés avoir dit ça, il s'était enfonçé dans la nuit, il s'effaçe, malade, titubant. La peste. La peur. Cette absence. La nuit. Il aurait perdu sa route s'il n'avait pu lire ceci : "Tant que tu ne cesseras de monter, les marches ne cesseront pas."**
Il se sentait descendre, mais savait que c'était la peur qui le faisait trembler ainsi ; s'il pouvait éloigner la peur, il pourrait remonter, même s'il savait qu'il n'y avait rien derriére chaque porte qui s'ouvrait, loin, très loin, jadis, dans la nuit obscure du passé.
(d'essayer sans cesse de retrouver ce moment béni de vos premières rencontres, à jamais répétées au fil du temps, ce moment où il vous trouvait dans ce lieu véritable où vous habitiez
habiller
et puis, il y avait eu cette question où les choses se font malgré nous, elles nous habillent comme une pluie doucereuse qui tombe droit sur nous, dans le jardin, l'été (Cet été aux contours diffus, que nous cherchons sans cesse à lire entre les lignes que trace notre... ce qui nous sous-tend, de ce mot que je ne peux évoquer.)
(* Robert Musil.)
(** Franz Kafka.)

Tous les commentaires
Merci Pierre, pour tous ces magnifiques samizdat..Tu es lu.
Pierre , Merci à toi , ravi de te retrouver
Merci à vous deux. Merci pour votre générosité, et votre présence, votre "être ici, maintenant". Je veux dire : pas tant sur médiapart, pas seulement, pas surtout, mais ici-maintenant dans ce monde tel qu'il est.
Il aurait perdu sa route s'il n'avait pu lire ceci : "Tant que tu ne cesseras de monter, les marches ne cesseront pas."** (Franz Kafka).
écho pour moi de Nietzsche que j'écoute quand je peux ces temps-ci sur France Culture. Devenir ce qu'on est en montant toujours.
Il se sentait descendre, mais savait que c'était la peur qui le faisait trembler ainsi ; s'il pouvait éloigner la peur, il pourrait remonter, même s'il savait qu'il n'y avait rien derriére chaque porte qui s'ouvrait, loin, très loin, jadis, dans la nuit obscure du passé.
Echo du billet de Carpe Diem sur la peur. Tant qu'elle est là, impossible de devenir. On reste.
Merci pour ces échos, qui en provoquent d'autres : "Echoes", du Pink Floyd, que j'écoutais en boucle quand cette histoire commenca ...
Merci Pierre , nous sommes là , Bérangère , Fantie et beaucoup d'autres , d'autres qui n'ont pas commenté, qui n'ont pas osé , mais sache , qu'ici dans ce lieu Médiapart ou pas mais dans ce "être " comme tu dis , ils existent des personnes, des "êtres " sensibles , généreuses, ouvertes et qui ont lu ton billet Amitiés à toi, Pierre
En lisant, m'est venue cette bénédiction tibétaine : "que vos pieds n'écrasent aucun insecte en marchant"... Ce qui en résumé est une bénédiction (jinlab) de soutien pour que vous poursuiviez votre route sans encombre...
"elisa 13" (13éme arrondissement de Paris? 13éme département de France?) : les bénédictions tibétaines sont des bénédictions tibétaines. La pensée chinoise est la pensée chinoise. Pham Cong Thien savait lire le Han, le Viet, le Thibétain, l'Allemand, Le Francais, l' Anglo-Américain, la balle traçante, le napalm, et la piste des insectes dans la forêt gump. Il était zen du grand véhicule : faites attention qu'aucun insecte ne vous écrase. ("Lè gùstà este jardin? Cuidad que sus hijos no le destruyàn.") (Malcolm Lowry. "Under the volcano") Merci à vous, Elisa, de votre présence.
Je continue à adorer votre prose proche du fracas. Et si ces mots s'écrivaient en musique, ce serait pour moi évidemment une partition de jazz, lorsque soudain le batteur surprend tout le monde, se mettant à jouer en solo - le public retenant alors son souffle, attendant l'embrasée finale...
La référence est flatteuse, et me remémore cette immense toile de Jackson Pollock, de la série "Jazz", vue au musée des Augustins, à Toulouse, quand j'écrivais un début.
Je ne sais ce qu'il en est dans les légendaires forêts russes, mais dans cet été chaud les petites feuilles jaunes de bouleau voletaient jusqu'à la lucarne de mon grenier pyrénéen, où je les utilisais comme marque-pages pour les trésors de livres que je continue d'y redécouvrir. J'en glisse une dans ce beau samizdat, cher Pierre...
La feuille de bouleau me plait bien, qui annonce "when september was so tender"... Et le "russe", égaré à l"ouest, se plait à rêver de son orient.
Epuisement... Pardon de ne pas vous répondre, à tous et à chacun... Pour l'instant, pour le moment...
Justement, Pierre, c'est ça que j'aime : poser des mots sans attendre de réponse, de compensation, rien. Si je dis "accepter le vide, non pour le combler, mais parce qu'il est.", tu penseras sûrement à quelqu'un et tu auras raison ;-)
Alors, ne réponds pas, mais continue à écrire...