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Manifiesto subnormal (3)

"Ce serait falsifier les motivations personnelles, recourir à la tromperie des attitudes invérifiables, dire que ce n'est pas ça et en déduire une négation absolue. Non. Ce n'est pas ça. Le flambeau de la Mére de Gorki n'illumine pas les boulevards européens. Ce produit n'est pas en vente dans les drugstores. Il a été impossible de faire entrer dans le jeu des chosifications un sentiment collectif de classe. Ce sentiment n'est désormais plus chanté en allemand, ni en français (malgré les exceptions), ni en russe (malgré les formes). En mettant des couleurs au drapeau de la vérité, nous avons perdu, entre autres choses, l'hégémonie de l'émotion et de la passion, l'hégémonie du sentiment. C'est un piége grossier que l'intelligentsia européenne a tendu à sa propre conscience de la réalité. Vaincue par la Seconde Guerre mondiale, renversée par le manager et le bureaucrate, elle a eu recours à la facile victoire du relativisme cynique, paradoxalement dogmatique et apostolique. En 1945, cette intelligentsia européenne était convaincue que tout était possible. En 1945, donnée incontestable, à partir de certaines conventions, tout était possible. Une bonne part de l'humanité avait collectivement gagné une guerre. Une bonne part de l'humanité s'apprêtait à gagner une révolution qui rendrait possible l'apparition de l'Homme nouveau. Quelques théoriciens évoquaient la fin d'une longue préhistoire ayant l'homo sapiens pour acteur principal, et le début de l'Histoire qui allait conduire à l'Homme total. Cette imagerie humaniste allait être possible aprés le triomphe révolutionnaire, aprés la destruction de l'ordre capitalo-bourgeois, aprés la construction du socialisme à l'échelle de la planéte.

 

En 1945, les termes de l'argumentation avaient encore la présomption linguistique héritée de la méthodologie cartésienne et de l'empirisme. La réalité se transforme au moyen de l'analyse de certaines expériences, et l'action en partant de certains présupposés.

 

Mais la bombe fut lâchée et un Supersystéme fut édifié."

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"Homo sapiens" est aussi "homo demens". Si nous pouvions dire : nous sommes moitié sapiens et moitié demens, avec une frontière au milieu, ce serait très bien. Mais il n'y a pas de frontière entre les deux. Sapiens et demens sont deux pôles. L'homme est aux prises avec cette dialogique. (Edgar Morin). L'affectivité est corrélée à l'intelligence. Elle contribue à son développement et elle peut aussi la brouiller. Le langage humain ne répond pas seulement à des besoins pratiques et utilitaires. Il répond aussi aux besoins de communications affectives. Il permet de dire des mots gentils, de parler pour parler, de dire n'importe quoi pour le plaisir de communiquer avec autrui... Et il n'y a pas de raison pure. " L'homme est cet animal fou dont la folie a inventé la raison" (Castoriadis) La raison du siècle des Lumières se présente sous une forme extraordinairement ambivalente : d'un côté l'esprit critique, sceptique, autocritique de la rationalité (Voltaire, Diderot), de l'autre la rationalisation qui aboutit à la déesse Raison à laquelle Robespierre a voué un culte. La raison du rationalisme est devenue auto-suffisante et providentielle : "La Raison guide nos pas !" Marx a même utilisé la raison historique comme fondement d'une religion terrestre. Sans s'en rendre compte, en se croyant rationnel, scientifique et matérialiste, il a apporté la promesse assuré d'un monde sans exploitation... Il y a toujours les risques d'un délire de la raison. Toutefois, notre héritage européen montre que la rationalité, n'est pas seulement critique mais auto-critique...D'où le scepticisme de Montaigne qui n'est pas "scepticisme radical", mais qui permet de douter de notre civilisation par rapport à celle, par exemple, des Indiens d'Amérique...

"Marx a même utilisé la raison historique comme fondement d'une religion terrestre"... Il s'est sans doute trompé de flambeau pour éclairer le monde. "Sans doute" : peut-être... Weil , et d'autres communistes, a tenté la chose avec , pour l'instant , aussi peu de succès. Badiou, semble-t-il, selon les derniéres nouvelles du front (voir ce qu'en rapporte Hêtre), tente de réactiver la flamme. Peut-être n'avons nous pas porté le raisonnement logique jusqu'à ses limites, qui est le bord de ce que peut signifier "logos", où la physique frôle la méta-physique. Peut-être avons nous peur de chasser sur le territoire de la grande Secte Apostolique et Romaine, en ce qu'elle considére encore comme chasse gardée, terrain privé. peut-être n'avons nous pas poussé assez loin les conséquences de la Réforme, et la Lecture du Livre, abandonnant cette Réforme à une autre Secte que l'on dit Protestante, mais ne proteste plus depuis longtemps, au grand dam d'un Kierkegard, par exemple, et s'endort tout doucement au coin du feu, dans un salon de la bourgeoisie ancienne, qui disparait elle-même peu à peu, abandonnant ses bijoux à une violente nouvelle sorte de nouveaux riches, qui n'a que faire de cette pensée, puisque tout ne serait que matiére et vitesse et jouissance... Peut-être...

Cette phrase me paraît à élaborer : "Il a été impossible de faire entrer dans le jeu des chosifications un sentiment collectif de classe." Comment comprendre ce "sentiment collectif de classe" ? Et ceci : "En mettant des couleurs au drapeau de la vérité, nous avons perdu, entre autres choses, l'hégémonie de l'émotion et de la passion, l'hégémonie du sentiment. C'est un piège grossier que l'intelligentsia européenne a tendu à sa propre conscience de la réalité" Il me semble que la grande différence entre "la passion" et une certaine utilisation généralisée de "l'intelligence" c'est la capacité de la 2ème à essayer de formuler des choses définitives (en dépit des apparences d'un discours critique). Mais est-ce que je ne fais pas un contre-sens ? Le désir d'expliquer, de montrer qu'on a compris peut tuer quelque chose et surtout tendre à refouler ce quelque chose. D'une certaine façon c'est ce que je reproche à MDP, et à sa réception : un accommodement à oublier le "vif" de l'opposition et à se faire à une forme de "bonne conscience d'opposition", une sorte d'état d'âme noble, par le truchement de la voix du maître. (mais là je ne sais pas trop ce que je dis, je tâtonne, je ne suis pas dans la rancune) Alors comment faire ?

Il me semble que le "sentiment collectif de classe" c'est le sentiment d'appartenir à la même espèce humaine, qui sentirait que ce que l'on fait à mon voisin, on pourrait le faire à moi-même. Des postiers qui se seraient sentis concernés quand des métallos ont brusquement été jeté à la rue, des professeurs qui se seraient sentis concernés quand les mineurs ont brusquement été jetés à la rue, des métallos qui se seraient sentis concernés quand on (le roi des ons) a décidé que l'eau, le gaz, l'électricité, la santé, l'éducation, la communication, la circulation,etc. ne seraient plus des services publiques. Un sentiment collectif de classe ce serait peut-être de cessé de réclamer pour moi, mais de vouloir pour nous. Un sentiment collectif de classe ce serait peut-être un mouvement spirituel de masse. C'est peut-être aussi ce que signifie "En mettant des couleurs au drapeau... " Nous avons perdu l'émotion, et la passion, pour nous replier sur des calculs catégoriels . Nous en sommes à négocier des sorties honorables. Ce qui est, en soi honorable, mais ressemble plus à une retraite organisée devant les coups d'une nouvelle barbarie, qu'à une marche triomphante vers un monde meilleur. Tu dis, aussi, que "la grande différence entre "la passion" et une certaine utilisation généralisée de "l'intelligence" c'est la capacité... des choses définitives." Tout est là, je crois, dans ce "définitif". Chacun élabore dans son coin des choses définitives, et le puzzle ne se fait pas. Je crois que rien ne se fera sans un élan, appelle ça comme tu veux, pulsion, passion, é-motion, mouvement... Mais je crois qu'il est temps de penser "en" et "le" mouvement. Je crois que la pensée XIXéme a définitivement explosé à Hiroshima et Nagasaki. Je crois que le Japonais, puis les Chinois, les Brésiliens, puis, bientôt, les Arabes , en ont tiré les conséquences. Le monde a tremblé sur ses bases, pas de la façon dont nous le rêvons, mais tant pis, tant mieux, la pensée s'enrichit de la leur, Lao Tseu revient comme un boulet de canon faire la bise à Héraclite dans les bagages d'un vietnamien à qui le refuge en France ne plait pas plus que la côte Ouest des Etats Unis d'Amérique.

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