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La disparition de Philippe Seguin est une déchirure

France 3, 7 janvier 2010 :  Journal Télévisé... François Fillon à la tribune de l’Assemblée Nationale déclare, les larmes (presque) aux yeux : « ...la disparition de Philippe Seguin est une déchirure... »

 

Le problème, avec la déchirure, c’est sa réparation.  Il y a évidemment plusieurs cas à considérer.  Car une déchirure est un accident qui se manifeste d’une manière variable :  ça dépend du substrat.  Déchirure d’une robe, d’une feuille de papier, d’une plaque de tôle.  D’un tissu biologique. 

 

Dans l’immense majorité des cas, la réparation se limite à une sorte de bricolage grossier effectué dans l’urgence.  Parmi les bricolages les plus connus, citons, la reprise, la pièce cousue, le papier collant, la colle, la soudure.  Une déchirure musculaire se répare toute seule : c’est la nature qui opère, aidée toutefois par quelques mesures prophylactiques appropriées.

 

Par ailleurs, on notera que l’essence même de la déchirure, interprétée comme une sorte de catastrophe locale (la rupture d’une continuité paisible), peut provoquer chez le sujet des réactions extrêmement variées :  contrariété, douleur, regret, désarroi, indifférence, colère, etc.  Ce qui aggrave la situation.

 

Bien.  Mais tout cela se rapporte à des événements physiques, matériels.  Qu’en est-il des déchirures immatérielles, intellectuelles, morales ?

 

Nous allons examiner deux cas. 

 

Premier cas.  Vous suivez à la télé un film passionnant, il y a de l’action, des images saisissantes, le beau jeune homme est sur le point de parvenir à ses fins (séduire, enfin, la femme du patron), tout baigne : sur la table basse, votre réserve de cacahuètes est encore au bon niveau, juché sur le radiateur, le chat ronronne, Maryvonne somnole à côté de vous sur le canapé, lorsque, tout-à-coup, paf !   PUBLICITE !

 

Le choc est brutal.  On est ici au cœur d’une situation typique de rupture catastrophique qui s’apparente sans aucune doute à une déchirure.  Eh bien si l’on s’en réfère aux commentaires des journaux spécialisés et au courrier de leurs lecteurs, voilà un type de déchirure qui ne suscite aucune réaction !  Au contraire, dans leur majorité, les blaireaux téléphages scotchés à leur film de 20h30 semblent admettre sans réticence le saucissonnage pervers des œuvres d’art qui leur sont présentées.  Comme si on collait un bandeau vantant les mérites des « couches qui ne fuient pas » sur l’estomac de la Joconde.  Bof, beauf, rien de spécial à dire.  On a eu le temps d’aller faire pipi.

 

Deuxième cas de déchirure morale, celle dont témoignait François Fillon, dans sa déclaration, que tous les observateurs ont déclarée sincère.  C’est toujours un exercice difficile de croire en la sincérité d’un homme politique.  Mais bon.  Après tout il n’y a aucune raison de penser que le sous-ensemble des hommes politiques possède des caractéristiques différentes de celles d’un autre sous-ensemble, ou de l’ensemble des hommes.  Il y a donc sans doute la même proportion de voyous, de menteurs, d’honnêtes hommes, de barbus, chez les politiques que chez les charcutiers, les agents immobiliers ou les femmes de ménage (les barbus plus rares, toutefois, dans ce dernier cas…)… A quelques exceptions près : il y a en effet, en proportion, plus de médecins, d’avocats, de financiers, de fils de famille dans la classe politique que chez les habitants de notre beau pays.  Mais les déchirures s’y font sentir quand même, au même degré, à l’occasion.  Pour paraphraser une apostrophe célèbre, personne n’a le monopole de la gorge serrée.

 

C’est le vocabulaire des hommes de pouvoir qui pourtant attire l’attention.  Ecoutons.  Ici, en voici un qui parle de « déchirure ».  On comprend.  Mais on se souvient de l’autre qui annonçait avec détermination vouloir placer son quinquennat sous le signe de la « rupture ».  Et il n’y a pas si longtemps, un troisième parlait de « fracture ».  On est en plein dans la traumatologie.

 

Autrement dit, il semblerait bien que la pensée des hommes politiques soit tout entière imprégnée de l’obsession de l’accident, ou même, de la bagarre, des coups et blessures ordinaires, et, partant, de la douleur, du gémissement, du mal-être,...

 

Ainsi, le subconscient de nos dirigeants, révélé par leurs choix terminologiques, nous plonge dans un univers de coups, de gnons, de baffes, d’arrachements, d’ablations, d’amputations, voire de décapitations...  On sent que leurs circuits neuronaux, activés au moment du discours, sont peuplés d’images permanentes de scènes chirurgicales, un univers d’urgences où le tordu, le cassé, l’enfoncé, le saignant remplissent l’espace de leurs plaintes... déchirantes.

 

Et le bon peuple hébété assiste bouche bée aux interventions sans se rendre compte qu’en réalité c’est lui qui est sur la table d’opération.

 

Cette chronique peut être écoutée (dans une version légèrement différente) sur le site de La Petite Encyclopédie Plaisante (Paroles et Péripéties de l’Actualité) :

 

www.lapetitencyclop.org

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Philippe Séguin, opportuniste mais redouté pour ses colères avait l'oeil sur les dépenses et refusait de la boucler, rien que pour cette raison, il mérite un respect posthume.

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