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Le Mal et la Loi

7 mai, éditorial du New York Times: «Tuer le Mal ne nous rend pas mauvais» (Mauren Dowd). Un exemple parmi tant d'autres. Force est de reconnaître que les réactions de la presse américaine à la mort d'un homme, fût-il catalogué comme le mal en personne, l'ennemi public n°1, le hors-la-loi absolu sont, dans leur ensemble, si vindicatives, si brutales, si intolérantes à la moindre objection, qu'il est difficile de ne pas ressentir un certain malaise. D'ordinaire au passage de la justice on se contente d'épithètes moins triomphantes et sa sévérité n'est jamais saluée sans une certaine tristesse. Peut-être faut-il admettre que la mort de Bin Laden relève plus d'une victoire militaire que d'une action de justice, ce qui expliquerait que la même presse n'a pas eu de mots assez admiratifs pour saluer la performance, l'efficacité, la précision, la rapidité (38 minutes) d'action du commando, et naturellement l'esprit de décision du commandant en chef, le président Obama. C'est facile à comprendre. Cependant quelques voix dissonantes, celle de Noam Chomsky en particulier, se sont permis de remarquer qu'il existait une relation de cause à effet, une relation de culpabilité donc, beaucoup plus clairement établie entre le président Bush et les centaines de milliers de morts en Irak, qu'entre Bin Laden et les trois mille de l'attentat de New York. Poussant le raisonnement jusqu'à la provocation, Chomsky, se demande ce qu'aurait été la réaction des américains si un commando irakien était venu sur le sol des Etats-Unis liquider Georges W. Bush et larguer son corps dans la mer. Jusqu'à présent ce genre de justice expéditive s'est contenté de l'envoi d'une chaussure à la face de l'ancien président. Quoiqu'il en soit les américains qui approuvent la mort de Bin Laden - l'immense majorité - tout comme ceux qui la désapprouvent le font au nom de la loi. Car la loi, fût-elle celle de la guerre, est chez nous l'instrument qui permet de tracer une frontière entre le Mal et le Bien ; elle est au cœur du système éthique et politique qui règle en occident les rapports de l'individu avec l'état - et sa justice. L'absolu moral qui soutient ce système est la primauté de l'individu, au nom de cette idée que toute vie humaine est sacrée, ne serait-ce que parce que chaque vie est unique. Il n'en va pas partout ainsi. Dans les civilisations où l'idée de famille, de clan, de tribus, de parti joue le rôle d'absolu moral, la délimitation du Bien et du Mal se fait par une simple délégation de pouvoir au chef. Cela va, selon les époques, du grand empereur au secrétaire général du parti. La limite de ce pouvoir est la perte du « mandat du ciel » concrètement réalisé par l'assassinat, le soulèvement populaire, le changement de dynastie ou le vote secret. Disons le tout de suite c'est un système anti-individualiste de type oriental - bien qu'il ne soit pas exclusivement localisé en Orient - où la vie humaine n'est rien en soi face au clan, à la tribu, au parti etc. Naturellement il existe beaucoup de nuances mais le fossé infranchissable qui les sépare reste leurs différentes conceptions de l'individu. Le problème n'est pas tant de comparer les mérites respectifs des deux systèmes - il y aurait beaucoup à en dire - que de reconnaître au second une expérience beaucoup plus large du Mal. Si le grand empereur ou son représentant estime, à tord (mais là il risque de perdre le mandat du ciel, i.e., dans notre langage sa légitimité) ou a raison, que l'action d'un individu menace le groupe, il peut décider de l'éliminer sans avoir à s'embarrasser d'un texte de loi. D'où, entre autres, une certaine rapidité à régler le cas des psychopathes et des fanatiques de toute obédience. Tout ceci est naturellement très schématique mais permet de se demander si ce n'est pas ce type de justice qui a été servi à Bin Laden. Dans un pays, les Etats-Unis, aussi chicanier que le furent les grecs, et qui s'honore d'une justice fondée sur la loi et le respect de l'individu, avec tous les inconvénients que cela suppose, ce serait pour le moins paradoxal. On serait alors fondé à se demander si la perte du mandat du ciel dans un système de justice où la loi domine ne consiste pas justement à emprunter les méthodes de l'autre. D'où l'inquiétude.

Quant au problème du Mal, c'est-à-dire du potentiel négatif de la nature humaine dont le degré zéro est le crime, il se pose aussi bien aux individus qu'aux nations. Un examen de conscience prenant en compte le nombre des victimes innocentes ne serait pas un exercice superflu. Le poète russe et citoyen américain, Joseph Brodsky, mit un jour en garde des étudiants dans un discours célèbre* de la façon suivante : Le Mal marche toujours à la solidité. Il choisit toujours les grands nombres, le granit sûr de soi, la pureté idéologique, les armées entraînées et les bilans équilibrés. Son inclination pour tout cela a probablement à voir avec son insécurité native, mais le comprendre, encore une fois, est d'un piètre réconfort lorsqu'on assiste au triomphe du Mal. Contre ce Mal Brodskyrecommandait à ces mêmes étudiants de pratiquer l'individualisme, la bizarrerie, même l'excentricité et de fuir les unanimités car il est probable, disait-il, que les nobles sentiments de ces vastes majorités soient feints. Devant la quasi unanimité qui salue la liquidation de l'ennemi public n°1 il n'est peut-être pas excessif de penser que le doute et le malaise de certains sont l'expression d'une salutaire originalité.

* Joseph Brodsky : Discours « de commencement », in « Loin de Byzance », Fayard, 2003.

 

 

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