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Ma révolte!
Je n'ai pas fait défiler la moitié de page de la une de Mediapart que le révolte gronde à nouveau en moi. Retraite dorée de certains sénateurs, démentèlement de la sécurité sociale, fermeture d'usines, 9000 instituteurs supprimés, intimidations de religieux syriens par l'armée...Et ce ne sont que des gouttes d'eau dans l'océan des horreurs que nous vivons. Que nous tolérons ! Que je tolère !
Chaque jour qui déverse son lot d'horreur et d'injustice je me sens de plus en plus responsable. Responsable de ne rien faire.
Je suis informé de tout ce qui se passe, je sais que le pouvoir et l'argent sont à l'origine de ces crimes, je connais la responsabilité des Hommes qui nous gouvernent et de ceux qui agissent dans l'ombre mais plus encore je connais la mienne.
Je m'en sens responsable quand je vais au travail sans me battre pour le maintien de conditions décentes mais aussi quand je lis un livre, quand je fait mon footing, de la musique, quand je partage un bon repas entre amis...tout ce qui fait vivre mon quotidien.
Pendant ce temps, d'autres ne font que survivre dans le leur. Ou mourir ! Injustement, oubliés.
Mon quotidien n'a pas la saveur de la liberté quand je pense à eux. Mes loisirs ne servent qu'à les oublier un peu, beaucoup. Jusqu'à la prochaine fois...
Tout ce que je peux faire qui ne sert pas à défendre l'Homme dans son droit le plus basique à une vie digne ne me sert plus à rien. Tous ces loisirs n'auront un sens pour moi que lorsqu'ils seront au service de l'humain. Cela, pas avant que chaque Homme ne puisse boire et manger à sa faim, vivre en paix, élever ses enfants dans les meilleures conditions qui puissent exister.
A chaque moment que je passe sans travailler à ces fondamentaux de la vie je me sens responsable.
Je ne peux plus tolérer que la vieille dame qui vivait en face de chez moi soit morte dans l'ignorance de ses voisins, de voir des SDF devant des vitrines de magasins où reposent au chaud des paires de chaussures sur des centaines de mètres carrés, de voir mes patients maltraités par manque de personnel, de voir ce même personnel maltraité.
Je ne tolère plus que des milliards d'Hommes crèvent de faim pendant que des milliards de tonnes de nourriture sont jetées à la poubelle.
Je ne tolère plus la destruction de la planète, le démentèlement de l'école, de la santé, de la justice, de l'information, de la culture...sur lequel des empires financiers sont bâtis.
La moindre atteinte à l'un de ces fondements est, pour moi, un crime contre l'humanité que je me dois de défendre.
Quand je ne le fais pas, je me sens responsable.
Nous sommes aujourd'hui loin du moindre, nous sommes débordés par ces crimes.
Comment stopper ce déluge monstrueux ?
Parfois je manifeste mais rien ne change. Ou à peine ; de quoi apaiser les tensions. Jusqu'à la prochaine fois...
Alors je rêve !
Je m'dis qu'ce s'rait chouette si on arrêtait tout pour défendre la vie. Rien que ça : la vie.
On n'irait plus travailler. Sauf si des vies dépendent de nous, ça va de soi. On s'rait un sacré paquet à ne plus avoir de salaire mais on s'en ficherait pas mal. On aurait qu'à dire que pour boire et manger, on s'organiserait en famille, entre amis et voisins. Faut pas déconner, de la bouffe y'en a partout et plus qu'il n'en faut.
On s'organiserait directement avec les agriculteurs qui seraient peut-être même dans le coup ou on irait se servir dans les supermarchés, tiens ! Chacun irait d'son p'tit réseau, d'sa p'tite popote et on partagerait tout. On rencontrerait ses voisins, on s'ferait des potes pour papoter autour de la popote, pépères. Ce s'rait chouette. On causerait de ce qu'on va faire, comment aider ceux qui galèrent, comment faire vivre ce moment, longtemps.
Les loyers de nos appartements ? on aurait qu'à dire qu'on s'en ficherait pas mal aussi. Si ça se trouve, les proprios aussi seront de la partie. De toute façon, y a le temps avant d'se faire expulser. Et puis imagines ! On est des milliers, des millions dans la rue ; y vont quand même pas expulser des millions d'gens pour les mettre à la rue. Ce s'rait con.
Et la loi ? Celle sur la grève, les effectifs minimums et tout ? On l'arrangerait cette loi. Elle sert qu'à nous empêcher d'nous faire entendre, faut pas déconner là non plus. Et puis je vais t'dire : les effectifs minimums, on y est déjà. Continuer à aller bosser à l'hôpital ou à l'école dans ces conditions c'est pas sérieux. Y sont en dangers nos malades et non enfants si on continue comme ça. Faut s'arrêter un peu, faire une pause, qu'on réfléchisse. C'est du bon sens, non ?
Imagines ça ! Un jour, deux, dix, un mois...un sacré bazar. Oui mais un bazar qui servirait à quelque chose. Festif et créatif avec ça. Ouaip !
Chacun s'rait un artiste, un créateur d'idées pour que ça continue, pour aider les galériens. Tout s'rait bon à essayer, ou presque, on aviserait après. Tant que ça ne nuit pas à quelqu'un.
Chacun serait libre de parler ou juste d'écouter. On informerait les gens sur des choses concrètes du quotidien mais aussi sur des choses plus compliquées : l'économie, la démocratie, l'éducation...
On débattrait. Y aurait des gens d'accords, pas d'accords, des écolos, des lycéens, des racistes, des bigleux, des pauvres, des footballeurs, des banquiers...de tout quoi. Ce s'rait pas facile de causer mais on prendrait le temps. On apprendrait plein de choses intéressantes pour vivre ensemble.
Et puis des fois on en aurait marre alors on rentrerait chez soi, se ressourcer, dans son lit, ses livres, les bras de sa chérie, on irait faire un footing pour se défouler un peu. Mais on reviendrait rejoindre tous les autres à la rue dès qu'ça irait mieux. Pour que ça continue...
Sérieusement ! Je vous le demande : ce rêve, ce n'est pas impossible ?
Une sorte de grève au long cours, organisée, gérée collectivement, qui porterait en elle les germes d'une société démocratique, participative. Où les questions d'économie, de finance, de politique, de droit ne seraient pas des sujets obscures et incompréhensibles mais concerneraient le quotidien le plus banal : comment on mange ? Qu'est-ce qu'on fait de nos cent euros ? Qu'est-ce qu'on fait du gars qui a été violent ?
Un mouvement qui permettrait à chacun de découvrir un potentiel créatif exploité indispensable au développement d'une société plus égalitaire, plus juste, plus libre.
Une grève qui n'en serait même pas vraiment une mais plutôt une pause, un pas de côté pour dénoncer ce qui ne va pas, en discuter ensemble et réajuster, dans l'intérêt de tous.
Comment puis-je continuer à vivre chaque jour non dans l'indifférence des malheurs du monde, car ils me touchent au plus profond de mon être, mais dans l'inaction ?
La résistance et le combat pour la moindre parcelle de liberté et de vie d'un Homme en danger devraient être mes priorités et je les laisse enfouis sous les soucis de mon quotidien pas si malheureux.
Cette révolte qui se terre au fond de moi mais qui se nourrit chaque jour de ce qu'elle voit, lit, entend, prête à bondir à chaque injustice que je vis. Chaque fois je la retiens et l'étouffe ou n'en laisse émettre que quelques grondements timides. Mais elle est là, elle vit bel et bien et grandit. Je la sens comme je sens ma respiration et mes pensées. Comme un sens à part entière. Comme un instinct brûlant. C'est peut-être cela la flamme de la vie.
Pourquoi retenir cette force que je sens pourtant si pleine de vie et si puissante ?
J'ai souvent le sentiment que c'est par gêne d'un débordement d'émotions trop fortes. Trop fortes pour quoi ? Pour défendre la vie et la liberté, rien n'est trop fort. Alors, trop fortes pour moi ? Pourquoi me priver de vivre pleinement pour ce en quoi je crois viscéralement ?
Vivre en retenant cet instinct de révolte n'est plus pour moi que vivre à moitié. Et encore : à moitié responsable des injustices que je ne dénonce au moins pas.
Face aux innombrables crimes contre l'humanité commis par d'obscurs politiciens, financiers et autres qui n'agissent que dans l'intérêt du pouvoir et de l'argent, je dresserai dorénavant mon corps et mon âme pour défendre leurs victimes et ne connaîtrai de repos que quand je serai assuré que chaque Homme sur cette Terre vivra sereinement selon ses croyances et valeurs. Ou à ma mort.
Rien d'autre en dehors de ce combat essentiel ne pourra me donner le goût de la liberté. Un combat à la mesure de mes humbles capacités mais que je sens à ma portée et à celle de chacun d'entre nous.

Tous les commentaires
Merci d'avoir mis des mots sur ce ressenti partagé !
Merci pour votre article . Sommes-nous couards pour détourner les yeux des misères de la vie ? ... comme disait Romain Rolland dans Michel Ange . On va manifester plein de fougue, puis on rentre chez nous le coeur triste quand on sait que beaucoup encore resteront sur le carreau . Je souhaitais envoyer votre réflexion à tout mon carnet d'adresse .
Merci à vous deux ! Je suis touché par ce que vous me dites et demandez.
@Solange - Vous pouvez bien sûr partager ces mots. Ils ne m'appartiennent pas : qu'ils vivent !
@Hélène - J'aurais voulu faire de ce billet un appel. Il est, à vrai dire, inachevé quant à mon intention première. J'ai été bien peu courageux et le suis encore.
J'ai peur d'un appel sans écho.
Qu'il ne soit pas entendu, pas compris, pas relayé. Des craintes qui m'apparaissent bien vaniteuses et j'ai peur de trouver en moi cette vanité.
J'aimerais que mes mots résonnent en de nombreux de mes concitoyens mais cela me semble tellement prétentieux.
J'ai peur aussi qu'on me prenne pour un doux rêveur un peu fou et que ce jugement blesse ma conviction en une révolte populaire durable possible.
Par-dessus tout, je suis effrayé à l'idée de lancer des mots que je n'aurais pas le courage d'assumer. Car même sans réponse, je devrais être en mesure de les assumer seul.
Déjà les dernières phrases de mon texte me font peur et pourtant elles ne sont l'expression que d'un sentiment, le plus fort qui résonne en moi toutefois. Mais vais-je les assumer ?
Etre conscient de mon manque de courage me blesse.
Dieu que j'aimerais que ces peurs soient partagées et les surmonter avec d'autres !
J'aurais aimé finir le texte ci-dessus en affirmant ces dernières lignes : j'irai travailler lundi, annoncerai à mes collègues mes intentions et n'irai plus ensuite. Chaque jour je me rendrai à tel endroit, telle heure, en espérant être rejoint par d'autres. Quand bien même mon appel restera sans écho, j'assumerai mes mots et irai à la rencontre de ceux qui sont privés de leurs droits les plus fondamentaux pour vivre afin de me battre et travailler avec ceux qui m'y autoriseront. J'irai donner corps à ma révolte.