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Hélène Chaigneau, un roc dans les tempêtes...
Salut, Patronne!
Ainsi vous appelaient beaucoup de gens, qui aujourd'hui déplorent votre mortelle absence; car vous êtes morte hier, à 88 ans, après avoir tant fait pour que les malades dits psy et les soignants d'iceux ne vivent et ne meurent pas idiots...
Vous aviez largement participé aux cénacles qui, dans les années 50-60, avaient remué ciel et terre pour une psychiatrie "à visage humain", vraie "Dubcek" de la politique de santé mentale.
Et vous aviez, à Ville Evrard puis à Maison Blanche, dans ces grands asiles faits à distance des terminus de métro pour que les fous ne reviennent pas sur Paris embêter le monde, "rien fait qu'à enquiquiner tout le monde, surtout les administrateurs", plaidant la cause des sans voix, au point qu'un directeur d'hôpital m'avait expliqué sans vergogne que, si vos "pavillons" d'hospitalisation seraient les derniers rénovés, c'était en raison de votre forte tête et de vos réclamations...
A Maison Blanche, vous m'avez appris à penser le travail, et surtout l'accueil, dont maintenant un autre de vos élèves, Guy Baillon, prêche, dans un grand désert d'indifférence sociétale, la nécessité impérieuse pour les exclus que sont les malades sous le regard des bien-pensants. Comme lui, je peux me souvenir de la qualité de réflexion que vous saviez imprimer et susciter, dans les réunions des équipes ou dans ces séminaires de service instaurés sous votre houlette, ainsi que dans le soin au quotidien.
Je me rappellerai toujours ce moment où, vieux-jeune interne, j'avais à propos d'un malade raconté effrontément devant les autres médecins comment je rêvais l'histoire d'un patient auquel j'étais attaché par la curiosité et mes affects transférentiels de l'époque. D'aucuns m'ayant dit que "tout ça n'a rien à voir avec la réalité du bonhomme", vous êtiez intervenue pour dire que, sans roman au sujet des malades dans la tête des soignants, aucun lien ne pouvait aller bien loin.
Bien d'autres souvenirs affluent, que je ne narrerai pas ici; des joyaux pour moi, Madame. Si j'ai constellé mon mémoire de psychiatrie de références à vos dires, notamment votre précieux article "Ce qui suffit...", c'est que, comme pour beaucoup de frères en votre enseignement, la trace que vous nous avez laissée est imputrescible et à jamais vivante.
Foutredieu, quel caractère vous pouviez avoir certains jours! Mais tant d'écoute dans les situations difficiles. Quelle absence, parfois rude, de complaisance! Mais tant de consistance dans votre appui à tout moment. Vos interventions dans les colloques et autres journées professionnelles étaient à l'aune de votre manière de paraître: rares et chères. Et vous, si secrète, vous avez pendant des décennies, sur vos petits papiers rayés par vous pour des notes et à ceux que vous allez retrouver pour faire un peu de psychothérapie de l'"institution ciel": Philippe, Horace notamment qui pour moi furent des fanaux dans la quête...
Si mon petit hommage, témoignage sans prétention historique, pouvait servir à ce que des jeunes gens regardent de plus près ce que vous fîtes dans notre monde, et en tirent quelques images de référence, alors je vous aurai rendu ce que vous m'avez donné: la confiance et le désir d'accompagner la folie dans ses méandres les plus respectables, bien loin de la démence sécuritaire et ségrégative qui menace la psychiatrie en France.
Adieu, Patronne!
JC Duchêne


Tous les commentaires
Quel beau portrait et quel hommage !
Merci ami Duchêne de cette belle plume qui dit avec humour et précision tout ce que nous devons à Hélène et voulons transmettre
amitiés
guy baillon
Merci JC de ce bel hommage, pour avoir travaillé avec Madame Chaigneau au séminaire quelle animée chez Guy Baillon,je peux témoigner de sa grande humanité.
Je me joins à cet hommage .
Une collègue qui a fortement contribué à un travail institutionnel dans les hopitaux psychiatriques .
Mais cette histoire semble si loin dans une psychiatrie publique naufragée .
B.C.
Bonjour!
"Si loin", Bernard? Ma foi non...
Loin des enseignements actuels, et des pratiques en forme de figures imposées par les guignols de l'évaluation forcenée, et du morcellement financier des structures antérieurement polydisciplinaires et sectorielles sous la férule jacobine et aveugle de l'Etat, certes!
Mais pas si loin que ça, si on voulait bien résister à la "passion de l'ignorance" et à la "pulsion épistémophobique". A ce propos, même si la "Patronne" fut surtout une pratiquante du verbe oral, elle a laissé nombre d'écrits qui vont bientôt être rassemblés.
Et puis la situation n'est pas si tragique, même à quelques jours du xième enterrement du Secteur et de ses pratiques ouvertes et dignes: de 1960 à 1975, le Secteur a, comme aujourd'hui, résisté à l'indifférence de la masse inerte des professionnels; et il a perduré.
Par ailleurs, qu'est-ce qui empêcherait un collectif de professionnels de la maladie mentale de mettre sur la table d'un vote en 2012 la condition d'une révision générale des repères et programmes d'enseignement en psychiatrie par les candidats politiques?
Et puis le Groupe des 39, ou je passai brièvement et me noyai dans les arcanes inaccessibles de l'informatique, a des moyens de résistance, non seulement en fustigeant les méfaits des princes, mais en bâtissant à l'usage desdits partis et candidats un canevas (sans jeu de mots) de reconstruction d'une politique de Santé Mentale novatrice, ce qui ne s'est à mon sens jamais fait depuis le rapport Demay, aussitôt enterré, et surtout pas dans les tas de rapports d'experts supposés qui ont empoisonné la vie et le travail des praticiens au nom d'un scientisme rentable.
Bien amicalement
JCD
Un bien beau texte. Pour un discours sur la folie qui permette d'entendre, non plus de faire taire.
Un bel hommage et pour moi la découverte d'une belle personne. Merci.
Je m'associe à l'hommage pour cette grande dame de la psychiatrie...
Je me souviens avoir lu avec passion ses écrits , dont "prise en charge des schizophrènes "qui m'a servi de base pour écrire un mémoire et qui lui était dédicacée ...
J'aurais bien aimé connaître ce que pensait cette spécialiste de l'évolution moderne de la psychiatrie, des DSM , etc...
Merci pour l'article
PS : c'était dans un type de publication que je trouvais ses contributions mais si certains connaissent des ouvrages publics qui valent le coup, le coût !.... Je suis preneur...
Je regrette de l'avoir un peu perdu de vue , comme plein de pointures en psychiatrie ,tout en la gardant en mémoire , mais je me suis orienté professionnelement d'une façon différente , bref j'ai quitté la discipline, il y a une vingtaine d'années , et c'est ainsi que....
Hélène Chaigneau 1919/2010
un hommage lui sera rendu mardi 7 septembre 2010 à 9 heures au funérarium du Père Lachaise.
71, rue des Rondeaux - 75020 Paris
Métro : Gambetta (lignes 3 et 3bis)
Bus : Gambetta (n°102 et 69) ou Ramus (n°26)
Quelques compléments d'informations concernant la cérémonie de mardi.
à 8h 45 Hélène Chaigneau sera transportée du funérarium
à la chapelle Notre Dame du Perpétuel Secours située en face sur le même boulevard de Ménilmontant au 55 - Paris 11.
l'office durera de 9h à 9 h 45
Hélène Chaigneau, avec qui je n'ai jamais travaillé, produisait sur les autres, par sa seule présence et les quelques mots qu'elle distillait, un effet difficile à définir. Elle n'était pas, c'est une évidence, comme les autres, nous autres. Elle avait quelque chose qui ne se commande pas et, probablement, qui ne se transmet pas; qui lui donnait une légitimité d'exception, intime et intouchable, tenant sans doute en une ''foi'' intransigeante que je me garderai bien de qualifier. Elle avait, me semble-t-il, marquer notre différence en me disant un jour: "Je crois que vous ne savez pas en quoi vous croyez". En qui ?
Ma question serait de savoir si cette observation ne nous concerne pas tous, ou presque, au delà de nos convictions ''théoriques'', ou ''idéologiques'', ce qui est autre chose qu'une ''foi''. Hélène Chaigneau avait foi en l'humain, en elle-même, un humain universel dans lequel les ''fous'' avaient très évidemment toute leur place et leurs mots à dire...
Quelle chance inégalable !
Jean Frécourt, psychiatre, psychanalyste