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Observatoire du suicide

Des personnalités du monde médical ont lancé un appel pour la création d'un observatoire du suicide destiné à permettre d'apprécier la gravité et l'évolution du phénomène suicidiare en France. Cet appel trouve peu d'écho dans le débat électoral alors qu'il soulève un effet dramatique de la dérive sociale.

Le succès de cet appel est essentiel pour la prévention de la souffrance au travail qui, si elle dispose d'un outil juridique, manque de connaissance factuelle. Le droit est insuffisant sans les faits pour apporter une réponse à un grave phénomène de société et celui-ci  reste étonnamment méconnu, malgré son importance. Il faut briser le tabou du mal-être des Français.

En prenant le suicide de façon globale (c'est-à-dire sans le limiter au monde du travail) Christian Baudelot, Roger Establet et Saadi Lahlou ont écrit en 1987 que "l'expérience statistique accumulée depuis cent ans enseigne que le taux de suicide est un indicateur social particulièrement sensible à la nature des relations que nouent entre eux les membres d'un groupe social  ou d'une société. Plus les facteurs de cohésion et d'intégration seront forts, moins les suicides seront nombreux. Et réciproquement." (Données sociales de l'INSEE 1987 p. 456)

Ces auteurs relevaient une augmentation du phénomène passant de 15 pour 100 000, entre 1950 et 1976, à 21 pour 100 000 à partir de 1982 et de conclure "La montée du suicide au cours des dix dernières années en France renvoie donc à une dégradation ou un affaiblissement dans notre société des éléments de cohésion et d'intégration". Malgré une baisse, le taux de suicide en France aujourd'hui reste deux fois plus élevé qu'en Espagne ou qu'en Grande Bretagne.

L'enquêt mensuelle de conjoncture auprès des ménages de l'INSEE montre que le moral des ménages a chuté depuis 2007 et qu'il ne réussit plus à retrouver le niveau où il était.

Le suicide des travailleurs atteste que l'emploi n'est plus un élément de cohésion et d'intégration, mais qu'il s'est dégradé au point de porter en germe un facteur de morbidité à l'opposé du rôle que l'on prête traditionnellement au travail (émancipation, confort, consommation, bien-être).

Ce constat interpelle une France connaissant une régression sociale dans les faits (retraites, pouvoir d'achat, ...) que le président souhaite poursuivre et accentuer. Ce constat de la dégradation du travail et de son incidence devrait trouver place dans le débat des élections. Force est de constater qu'il est évité.

D'où l'appel et la nécessité de l'entendre.

L'observatoire des suicides en France s'impose d'autant plus aujourd'hui qu'il y a eu une prise de conscience sur la nocuité du management par le stress dicté par les indicateurs de profitabilité (suicides à France Télécom, La Poste, etc.) : " si le fait d'avoir un emploi est reconnu comme un facteur protecteur vis-à-vis du suicide, certaines situations professionnelles caractérisées par une exposition à des contraintes psychosociales (généralement désignées sous le terme de "stress") sont reconnues comme délétères pour la santé psychique, et pourraient constituer un élément déclencheur dans la survenue de syndromes dépressifs et/ou des conduites suicidaires " (Source).

L'alerte est sérieuse.

L'inertie du politique, parfois mis en cause, est paradoxale quant on considère que l'INSEE a mis en lumière le phénomène suicidaire et son importance depuis 1987 et que l'opinion s'émeut de l'amplification dramatique du phénomène jusque dans le travail, qu'il soit privé ou public.

Le suicide est un phénomène de société trois fois plus dramatique, au moins, que les accidents de la route. Le politique s'intéresse étonnament plus aux seconds qu'au premier, dont il ne parle jamais. Des morts transparents. Pourquoi ?

Selon les services officiels, un accident de la route coûte très cher à la collectivité ; un suicide : rien, apparemment. Il n'existe pas d'étude.

Le suicide n'intéresse donc pas l'Etat-comptable, qui n'est pas solidaire mais calculateur. Il ne voit pas le phénomène suicidaire comme un gâchis humain. Didier Lombard s'en satisfaisait comme d'une variable d'ajustement des résultats et en a parlé comme d' "une mode". Il témoignait ainsi de la logique de réification comptable de la ressource humaine.

L'appel à la création de l'observatoire des suicides contribue à renverser cette mentalité qui martyrise les peuples et conduit beaucoup de gens au désespoir (crise de la dette en Grèce).

Signer l'appel permet d'exprimer le refus de la conception financière de la société à laquelle les puissances de l'argent veulent convertir l'opinion et réduire le débat politique.

Faîtes circuler et signez l'appel : http://www.observatoiresuicides.fr/

Tous les commentaires

14/03/2012, 10:38 | Par pol

Je suis évidemment d'accord avec vous pour dénoncer ce qui se passe en France. C'est une épidémie et avec la crise qui vient cela va empirer. Statistiquement c'est la cause de mortalité première chez les jeunes, et c'est plus de morts que ceux causés par les accidents de la route. Un fléau, qui disqualifie l'organisation de notre société. Hier une petite fille après avoir été punie par sa baby-sitter, s'est tuée en sautant par la fenêtre elle avait 9 ans!

14/03/2012, 14:33 | Par POJ en réponse au commentaire de pol le 14/03/2012 à 10:38

L'OMS confirme votre observation sur le suicide des jeunes.

Une association de prévention précise que " En France, 900 000 jeunes sont considérés « en grande souffrance psychique ».  On compte environ 40 000 tentatives de suicide chez les moins de 25 ans. " (Source)

D'où l'intérêt de signer l'appel.

14/03/2012, 11:14 | Par Liliane Baie

Je pense que le silence politique sur cette réalité et sur les causes de cette augmentation est coupable.

Ce que je rajouterai, c'est que, dans les éléments conduisant au suicide dans le monde du travail, l'essentiel ne réside pas dans la dureté des conditions de travail, mais dans leur perversion. En effet, des hommes et des femmes ont toujours travaillé dans des conditions extrêmement dures : ils souffraient, parfois se plaignaient ou luttaient. Mais ils ne se suicidaient guère.

Ce qui est particulièrement pernicieux, dans le management toxique, c'est que tout est fait pour obtenir le maximum des salariés, tout en utilisant une communication qui les responsabilise et les culpabilise au maximum ("C'est vous qui êtes responsable de votre projet !" alors que les éléments fournis au salarié l'empêchent de mener à bien ce projet). Ceci afin que le salarié se donne à fond, sans s'opposer.

En rajoutant les stratégies délibérées pour casser toutes les solidarités possibles (suppression des pauses-café, traitements différents de salariés de même niveaux, choix de bouc-émissaires afin de réduire les autres au silence, etc.) qui empêchent une riposte collective, les salariés n'ont plus qu'une solution : retourner contre eux-mêmes l'agressivité qu'ils subissent.

Mais dire cela, c'est interroger la façon dont tous ceux qui ont le pouvoir veulent, ou pas, favoriser le libre-arbitre et la prise de conscience chez les citoyens. En effet, si l'on associe ces constatations aux orientations, depuis des années, des programmes scolaires, qui favorisent beaucoup l’obéissance aux consignes et le savoir-faire, plutôt que la compréhension, la connaissance, l'analyse, la réflexion et la créativité, on peut sans difficulté comprendre les raisons de l'omerta sur la question des causes de la souffrance au travail.

14/03/2012, 14:33 | Par POJ en réponse au commentaire de Liliane Baie le 14/03/2012 à 11:14

Cela n'est pas près de changer quand le Nouvel Observateur invite à ses deuxièmes journées de Strasbourg avec " les trois think tanks les plus créatifs, l’Institut Montaigne, Fondapol et Terra Nova ". Lire Sébastien Fontenelle "Vive la Crise".

D'où l'intérêt de signer l'appel.

14/03/2012, 14:12 | Par Grain de Sel HV

Et parler, parler encore de ce formidable documentaire de Paul Moreira, qui n'est pas assez souvent programmé à mon sens, mais qui met le doigt exactement où ça fait mal....

14/03/2012, 14:17 | Par Grain de Sel HV

Ainsi que du livre de Marie Pezé et du film éponyme. Voir là:

http://www.pearson.fr/livre/?GCOI=27440100779750

et là:

14/03/2012, 14:33 | Par POJ en réponse au commentaire de Grain de Sel HV le 14/03/2012 à 14:17

14/03/2012, 15:03 | Par Jean-Yves Mège

ENFIN! lever le voile, sur ces mensonges d'états qui ne seraient que "problèmes personnels"! Résonne encore à mes oreilles cette épouse témoignant de son mari épuisé à avoir remplis les objectifs et qui s'entend dire :" oui mais... vous ne les avez pas dépassé"!

15/03/2012, 10:31 | Par Vivre est un village

Le problème de société qu'est le suicide a été largement décrit par Hanna Arendt depuis de nombreuses années, est de plus en plus grave.

Soutenir, à Mediapart, l’œuvre de Thierry Ternissien d'Ouville qui traduit et défend ses écrits est essentiel comme est  essentiel de défendre le collectif des 39 : http://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=3328 fait un magnifique travail sur ce sujet et qu'il doit être soutenu : Meeting le 17 Mars, les 39 à Montreuil c'est pour penser et c'est pour agir http://blogs.mediapart.fr/blog/vivre-est-un-village/060312/meeting-le-17-mars-les-39-montreuil-cest-pour-penser-et-cest-p

A bientôt Bonne chance !.

Amitié Étreinte.

15/03/2012, 10:35 | Par hasbeen

Merci POJ, je relaie/relaye, et pense aussi ici aux suicidés Indiens.

15/03/2012, 11:16 | Par Vivre est un village en réponse au commentaire de hasbeen le 15/03/2012 à 10:35

Un grand merci pour cette vidéo aux suicidés Indiens.

Le suicide est, en effet, un drame de société de la plus grande gravité.

Ne pas oublier, dans la mesure de ses disponibilités, de soutenir le collectif des 39 Meeting le 17 Mars, les 39 à Montreuil c'est pour penser et c'est pour agir http://blogs.mediapart.fr/blog/vivre-est-un-village/060312/meeting-le-17-mars-les-39-montreuil-cest-pour-penser-et-cest-p

A bientôt Sourire.

Amitié Étreinte.

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