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May

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Coïncidence

La vie est souvent pleine de coïncidences. À peine avais-je écrit mon petit texte sur le blog que j’ouvrais Kafka sur le rivage, le roman de Haruki Murakami qui m’accompagne en ce moment.

.Premier_convoi.jpg Je ne lis pas forcément très vite ce roman génial (jusqu’à maintenant) de plus de 600 pages (édition 10/18)
Le personnage du roman ouvre lui aussi (page 177, pour être précis) un bouquin précisément sur Eichmann, son procès, celui qu'Hannah Arend a commenté. Ce qui est bien étrange à ce moment-là du livre, mais nécessaire pour la construction du récit, vu ce que j'ai découvert en lisant la suite. Même si la destruction des juifs en Europe n’a rien à voir, à priori, avec un jeune garçon de 15 ans qui fait une fugue dans le japon moderne.

En tout cas je pensais me changer les idées et Haruki Murakami en rajoutait une couche. Je cite: Tout en écoutant les chants d’oiseaux dans la forêt, par ce matin paisible je lis l’histoire de cet homme plein de « sens pratique » (Eichmann), à la fin du livre, Oshima (un personnage du roman, un bibliothécaire) a laissé une note au crayon. Je reconnais son écriture particulière.
Tout est question d’imagination. La responsabilité commence avec le pouvoir de l’imagination. Yeats disait : In dreams begin responsibilities. C’est parfaitement exact. À l’inverse, la responsabilité ne peut naître en l’absence d’imagination. Comme nous pouvons le constater avec Eichmann.
La réponse aux articles d'hier sur Auschwitz était là: À quoi bon préserver des baraques en bois? Parce que l'on suppose que les visiteurs n'ont pas d'imagination?


Les tenants de la sacralisation de la Shoah, estime que celle-ci est une expérience intransmissible. À lire Murakami si c'est intransmissible, c'est que l'imagination manque. Certes n’importe quelle expérience, douleur est personnelle est en partie intransmissible! Globalement, toute expérience humaine est unique. Mais l’imagination humaine est capable de tout comprendre à condition de s’ouvrir… Sinon, de mon point de vue, le Nazisme est certain. Quand j’ai réalisé Premier Convoi (film sur les premiers juifs de France à avoir été déporté à Auschwitz et à avoir construit Birkenau) j’ai basé tout mon travail sur la possibilité de transmettre en partie ce que ces survivants avaient vécu. Le philosophe Giorgio Agamben explique, dans Homo sacer III. Ce qui reste d'Auschwitz, que seul le musulman (dans le sabir, le langagedu camp, celui qui a perdu toute conscience humaine et qui s'apprête à mourrir sans même le savoir) pourrait témoigner: le musulman étant mort par définition, impossilbe donc de recevoir un seul témoignage?

Justement - pour mettre en avant le réel, l'enquête, le travail - les témoins de Premier Convoi sont pratiquement tous passé par ce stade, à un moment de leur déportation. Seul des circonstances incroyables ont permis qu'ils survivent. Seul l'obligation industrielle d'un petit pourcentage de perte dans la production (ici la survie) leur a donné cette chance. Dans mon film ce sont des musulmans relevés qui parlent. L'industrie des morts-vivants a eu des ratés, ils sont dans mon film.

Il faudrait ne pas sacraliser cet événement historique. Comprendre que l'existence à Auschwitz a connu des variations politiques. L'horreur a une histoire qui ne se résume pas à la condamnation morale.

Je pense profondément que la destruction des juifs en Europe, ce n'est pas un moment unique qu'il faudrait appeler Shoah pour le statufier. La question de la mémoire de la conservation d'Auschwitz n'est pas aussi simple que ce que les journalistes racontent.

Comme je suis un peu brut de décoffrage je vais me cacher derriére l'excellent Tzvetan Todorov qui dans Les abus de la Mémoire, écrivait, je cite à nouveau: Il faut d’abord rappeler une évidence : c’est que la mémoire ne s’oppose nullement à l’oubli. les deux termes qui fortement contraste sont l’effacement (l’oubli) et la conservation ; la mémoire est, toujours et nécessairement, une interaction des deux. La restitution intégrale du passé est une chose bien sûr impossible (mais qu’un Borges a imaginé dans son histoire de Funes el memorioso), et, par ailleurs, effrayante; la mémoire, elle est forcément une sélection: certains traits de l’événement seront conservés, d’autres sont immédiatement ou progressivement écartés, et donc oubliés. C’est bien pourquoi il est profondément déroutant de voir appeler “mémoire” la capacité qu’ont les ordinateurs de conserver l’information: il manque à cette dernière opération un trait constitutif de la mémoire; à savoir la sélection.
Conserver sans choisir n’est pas encore un travail de mémoire. Ce que nous reprochons aux bourreaux hitlériens et staliniens n’est pas qu’ils retiennent certains éléments du passé plutôt que tous -nous-mêmes ne comptons pas procéder autrement - mais qu’ils s’arrogent le droit de contrôler le choix des éléments à retenir. Aucune instance supérieure de l’État, ne devrait pouvoir dire: vous n’avez pas le droit de chercher par vous-même la vérité des faits, ceux qui n’acceptent pas la version officielle du passé sont punis. Il y va de la définition même de la vie en démocratie: les individus comme les groupes ont le droit de savoir, donc aussi de connaître et de faire connaître leur propre histoire; ce n’est pas au pouvoir central de le leur interdire ou permettre. C’est pourquoi du reste la récente loi Gayssot qui punit les élucubrations négationnistes est mal venue, même si elle part de bonnes intentions: ce n’est pas à la loi de dire l’Histoire, il lui suffit de frapper la diffamation ou l’incitation à la haine raciale.

J'aurais aimé avoir un article dans Le Figaro, ou ici, pour savoir ce que les conservateurs d'Auschwitz, allait faire de l'argent collecté (voir papier précédent), plutôt que simplement l'affirmation implicite qu'il fallait débloqué des fonds pour la Mémoire. Le débat sur la Mémoire 'est évidemment déterminé par la politique d'aujourd'hui. Il est à ce propos fascinant de constater comme les valeurs de la Résistance sont absentes, chez des politiciens qui se réclament toujours du Gaullisme. Le manque d'imagination en France est flagrant non ?

La défense de tous les criminels c’est toujours : On ne savait pas! On n’a pas imaginé! Et je parle en particulier de ceux qui sont des criminels de bureaux… Et il y en a pléthore. Aujourd’hui encore…

Un peu d'imagination !

Tous les commentaires

Trop occupé ailleurs, j'avais laissé passer le premier billet... je l'ai lu depuis. Votre témoignage m'interpelle, mais le sujet m'est difficile, ayant été privé de plusieurs membres de ma famille durant cet holocauste ! La mémoire doit être préservée, les lieux où ont été commises toutes ces horreurs ne participent pas, me semble-t-il, de la même question... Il y a sans doute mieux à faire pour la préservation de la mémoire que d'entretenir à grands frais les camps de concentration ; bien sûr il faut que les lieux demeurent, mais ne peut-on les laisser vieillir ?! Je rêverais que les négationnistes, plutôt que d'être enfermés, soient contraints d'aller vérifier sur place et marchent sur les os.

Je crois que justement nous qui avons de la famille perdue, et qui avons perdue ainsi la notion même de famille quelquefois, nous avons beaucoup de mal, avec le secret (en tout cas pour ma génération) et la question juive c'est avant tout la question des autres... Depuis le début tout est brouillé (il y a au moins 14 siècles de brouillage), c'est assez difficile. Sinon amené les négationnistes à Birkenau, ne changerait , ils sont aveugles et sourds. Pol

Bonjour Pol, Quand je disais contraindre les négationnistes à aller sur place (donc tenter une [ré]éducation), je pensais à Jean-Claude Pressac que vous racontiez précédemment. j'en conviens, c'est très utopiste ! Cela me faisait penser aux personnes qui, ayant provoqué des accidents de la route, sont condamnées à aller "ramasser" les victimes pendant un certain temps... pour autant que cela change leur comportement ! Une difficulté supplémentaire, concernant le travail de mémoire de la Shoah, ou des différents pogroms qui ont traversés les siècles, les millénaires de l'histoire des juifs, vient aussi de la pratique de rituels religieux tel Pessa'h (la pâque juive), qui matérialise, et entretient, en mangeant du raifort, (radis noir amer) ou des herbes amères, la mémoire des souffrances, me semble-t-il (en regardant sur wikipédia, je me rends compte qu'il y a différentes pratiques).... mais venant d'une famille non pratiquante, je ne connais pas bien les aspects religieux.

si c'est intransmissible, c'est que l'imagination manque. Je garde cette phrase précieusement, Pol. Et je pense que je vais lire - acheter - Kafka sur le rivage.

bonne lecture, j'espère que vous ne serez pas déçue. Pol

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