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Mort de Pierre Lefranc

photo du film LE REFUSphoto du film LE REFUS© pol

Pierre Lefranc est mort samedi 7 janvier àParis.Ancien résistant, je l’avais rencontré en 1994 pendant la réalisation de mon film sur la Résistance Française: Le Refus. Réaliser des documentaires, c’est souvent rencontrer des personnes que la vie ordinaire ne vous donnerait pas l’occasion de croiser. Réaliser des films documentaire c’est être souvent en deuil, et regretter de ne pas avoir continué la rencontre d’une personne différente, attachante, exceptionnelle. Pierre Lefranc était une figure Gaulliste, incontournable, depuis son engagement dans la Résistance, jusqu’à son travail à ses côtés, c’était un vrai gaulliste, par conviction, par affection, par filiation. Il n’a pas cessé d’être aux côtés du Général, d’une manière ou d’une autre.

Les deux, trois jours, de tournage et les quelques moments privilégiés de préparation que nous avions passé sur ce film m’ont laissé une impression forte d’un homme libre, fidèle, honnête et droit. C’est un des rares résistants à m’avoir reçu chez lui, et s’être plier à ma mise en scène avec un naturel et une franchise hors du commun. Il avait une manière très élaboré de raconter son parcours - il avait déjà écrit tout cela dans différents livres de mémoire. Et cette immédiate camaraderie qu’il imposait, avait une étrange saveur pour moi, comme un brin d’étonnement. Comment je pouvais, être constamment à l’aise, avec un homme cet trempe et de cette famille de pensée ? Probablement sa grande générosité – je ne l’ai connu que pendant quelques jours – lui permettait d’accepter de se laisser diriger dans mon film. Le Monde rappelle qu’en 2002, lors de l’élection présidentielle, il s’était engagé derrière la candidature de Jean-Pierre Chevènement, comme Ravanel, ancien dirigeant de l’Armée secrète, qui signa le film avec moi. J’avais donc senti en 1994, que ce Gaulliste, était un esprit vraiment indépendant qui signa en 2008, avec Dominique de Villepin, Ségolène Royal, et François Bayrou un appel pour la vigilance républicaine. En ces temps troublés, je finis par regretter que cet homme disparaisse, si tôt, alors que nous avons toujours besoin d’hommes debouts pour rappeler le programme du Comité National de la Résistance et s’opposer à la politique de restauration de l’ancien Régime que pratique Nicolas Sarkozy.

J’aimerais cité ici ce qu’il racontait dans Le Refus, non pas pour rendre un hommage symbolique, mais pour montrer comment oralement, il racontait cet épisode où jeune étudiant de 18 ans, il a manifesté sous l’occupation.

Pierre Lefranc: Les jeunes que nous étions, qui n’avions pas été mobilisés, nous n’avons pas pu accepter que cet anniversaire du 11 Novembre qui rappelait tant de sacrifices, et puis aussi la grandeur de la France, nous n’avons pas pu accepter que ce... cet anniversaire ne soit pas célébré. Et c’est pourquoi nous sommes venus instinctivement… L’organisation était presque inexistante, sur les Champs Elysées pour rendre hommage a tout le passé de la France. Y compris naturellement rappeler la victoire de 1918. Et c’est ce qui nous a poussé en avant ce jour-là. Et je pense que ce que nous avons fait, a servi dans la mesure où cette manifestation a été la première réponse publique ouverte à l’appel du Général de Gaulle du 18 Juin 1940. (…)

 

Pierre Lefranc: Bon ben alors on est arrivé, on s’est retrouvé là, rendez-vous au rond point et en remontant on a vu là, une vitrine, c’était la permanence d’un mouvement Jeune Front. Ils saluaient de façon Hitlérienne je me souviens, en levant le bras. Alors on a demandé ce que ça voulait dire. Ils nous ont dit: « ça veut dire : Je viens à toi sans arme. » Alors ça nous a paru un petit peu étonnant parce que les nazis n’étaient pas venus chez nous sans armes. Alors heu...finalement on s’est un petit peu attrapé, même violemment et puis on a commencé a les chahuter, ils étaient pas très content et puis un certain nombre de personnes se sont emparés de pavés, il y avait un tas de pavés là... et se sont mis a casser les vitrines. (…)

 

Pierre Lefranc: Et puis ensuite on est monté descendu une ou deux fois (l’Avenue des Champs Élysées). On a crié plus ou moins (…). Et alors la on a vu arriver cette section de soldat de la Wehrmacht, en très bon ordre, arme sur l’épaule. Ils se sont mis à nous tirer dessus, sans sommation il se sont mis a chargé et nous nous sommes enfuis par la rue de Presbourg. On s’attendait pas a ça. Parce qu’ils étaient vraiment très groupé. On avait l’impression qu’ils allaient monter jusqu’à l’Etoile...

Les allemands étaient derrière nous, qui nous poursuivaient et puis on enfilé l’avenue là... moi j’ai été boulé par une grenade à main, enfin, une grenade offensive qui m’a atteint la jambe gauche et j’suis tombé-là

Ils nous ont ramené sur les Champs Elysées, embarqué, j’étais couché par terre.

 

Dans une autre séquence, il évoque sobrement son départ pour l’Angleterre, tout cela à l’air si simple et normal.

 

Pierre Lefranc : Voilà. Alors c'est comme ça qu'on s'est retrouvé un beau soir sur les quais de la gare de Perrache, et on a traversé la frontière relativement facilement mais ensuite on s'est fait arrêter par les Espagnols et on s'est offert 5 mois de camp avant de rejoindre l'Angleterre. Là, on nous a enrôlés dans une école militaire qui était le Saint-Cyr de la France libre, et puis ensuite, quand nos cours ont été terminés, nous avons choisi une affectation au BCRA, c'est-à-dire à l'action clandestine, et nous sommes partis dans des écoles britanniques spécialisées, car notre mission qui nous avait été fixée était d'être envoyés en France, d'être parachutés et de servir de cadre technique au maquis qui avait plein de bonne volonté, beaucoup de volontaires, mais qui n'avait pas de spécialistes. Alors on nous a appris les embuscades, les sabotages, les guet-apens, et c'est ce à quoi, d'ailleurs, nous nous sommes livrés dès notre arrivée ici, comme spécialiste, comme technicien de la guérilla.

 

Puis bien plus tard il arrive dans le maquis en 1944.

Pierre Lefranc : Nous sommes arrivés du terrain tous phares éteints.

On roulait à toute vitesse d'ailleurs, on était quasiment terrorisés, on avait beaucoup plus peur dans cette voiture que dans l'avion. Et quand nous sommes arrivés on a subitement découvert cette propriété entourée de ces arbres magnifiques, on se trouve devant un château

Et nous on s'attendait à être logés, je ne sais pas, dans une grotte, dans un trou, dans un fossé, sous une tente; pas du tout on arrive : un château. Et on est accueilli par une charmante personne, toute sourire, au milieu de la nuit. Et nous étions un petit peu stupéfait… Complètement éberlués. Et qu'est-ce qui nous arrive là ? Quelque chose à laquelle on s'attendait pas : on nous offre un bifteck ! Avec du vin rouge qu'on n'avait pas bu… qu'on n'avait pas bu depuis des années. Alors on s'est dit : bien si c'est ça le maquis, c'est formidable !

Le chef de maquis n'était pas chaud chaud chaud…Il s'attendait à recevoir des armes, des munitions et il recevait des officiers. Et alors il s'est demandé ce qu'on venait faire, si on n'allait pas prendre sa place, si on n'allait pas discuter son autorité. Alors il y a eu… 24 heures de tension… Puis alors comme il y a eu une opération tout de suite après alors… ben il a vu qu'on ne cherchait pas à prendre sa place, il a vu quand même qu'on avait acquis une certaine technicité, qu'on s'y connaissait. Et alors, par conséquent, ça s'est très bien passé par la suite, on est devenu des amis pour des années et des années. Un chef de maquis FTP, donc communiste, mais qui disait : On sera communiste après la guerre, quand ce sera fini. Pour le moment on fout le boches dehors, qu'il disait. C'était un gars très très bien, qui avait pas tellement d'instruction, qui était pas tellement cultivé non plus, mais qui avait un amour de la France et un amour de la liberté extraordinaires

 

À lire aussi l'article d'Antoine Perraud mis en ligne le 7 janvier sur Mediapart (cliquer ici).

 

 

Tous les commentaires

Je suis très touchée par votre billet, votre franchise. ce qui compte, c'est dire. Les mots. Chercher à comprendre. Les choses humaines sont si compliquées. Merci pour ce courage de dire.

Lévy, est pour moi un illustre nom! Celui d'un grand professeur qui sauvait les femmes et les enfants!

Pour essayer de faire la lumière sur les Non-Dits de ma famille, j'ai étudié un peu les motivations des résistants. La psychologie humaine est vraiment étrange, car des gens de droite ont défendu la France et réalisé des choses remarquables, par contre certains de gauche ont trahi.

Les communistes donnaient eux leur vie pour une idéologie. Ils furent aussi admirables.

Quand on est enfant, ado, ce n'est pas facile de suivre toujours une ligne bien droite. Mais il faut être courageux et quand on s'aperçoit qu'on s'est trompé, on revient en arrière et on REPART sur la bonne route. c'est humain, il ne faut surtout pas s'en culpabiliser.

Courage Pol, jeter à la poubelle, les déchets et garder en ligne de mire, le courage héroïque de votre parentelle, qui n'a pas été épargnée! Vous avez eu raison de choisir un métier créatif, car il vous permet d'avancer grâce à un projet, et de le poursuivre vers LA LUMIERE, sans tourner, en rond comme un chien enragé.

Bon courage et tous mes meilleurs sentiments vous accompagnent.

merci Rosine Simon... J'essaie.

 

Avec mes amitiés Pol

Merci pour cette lettre Pol, quand tout a été dit sans qu'il soit possible de tourner la page, écrire devient une évidence.

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