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Déchiffrer le système des nombres

© Opalka

Je lis dans le Monde daté d’aujourd’hui que l'artiste franco-polonais Roman Opalka est mort, le samedi 6 août, à Rome, à l'âge de 79 ans. Son œuvre, le rythme de sa vie contraste avec l’actualité de ces derniers jours. Alors que les bourses sont en plein émoi, que la confiance semble être la valeur la moins courante, qu’il n’y a plus personne qui semble contrôler quoi que ce soit, l’engagement de Roman Opalka m’apparaît comme le contre exemple parfait du désordre ambiant. Depuis 1965,ilaura tracé un à un des chiffres au pinceau, en les nommant en même temps à haute voix, pour garder une trace enregistrer de l’état de cette énumération. Il a su ordonner ses comptes et ses décomptes du temps, alors que derrière les ordres boursiers, il n’y le plus souvent que des logiciels automatiques sans aucune présence humaine. La vie, l’œuvre d’Opalka a fonctionné comme une performance global, dont la valeur se situe effectivement dans cette obstination à suivre le même dispositif, le même cérémonial, la même technique, la même tâche secrète, infinie, différente. Il a spéculé, lui, sur la lenteur, la constance, l’obstination, la discipline, le calme, la plénitude, défendant ainsi des valeurs qui sont aux antipodes de ce qui agitent les milieux financiers.
Le paradoxe c’est que l’engagement total, déraisonnable de Roman Opalka est – à terme - bien plus lucratif – au regard des prix des tableaux de l’artiste – que les contorsions désordonnés des traders. Ceux-ci perdent forcément, à un moment, comme dans tout casino. Roman Opalka lui gagnait, pas à pas, à chaque trait posé blanc sur fond blanc, car son jeu était total, authentique, sincère et nécessaire.

Je cite : " Ma proposition fondamentale, a-t-il résumé, programme de toute ma vie, se traduit dans un processus de travail enregistrant une progression qui est à la fois un document sur le temps et sa définition. Une seule date, 1965, celle à laquelle j'ai entrepris mon premier Détail. Chaque Détail appartient à une totalité désignée par cette date, qui ouvre le signe de l'infini, et par le premier et le dernier nombre portés sur la toile. J'inscris la progression numérique élémentaire de 1 à l'infini sur des toiles de mêmes dimensions, 196 sur 135 centimètres (...). "

Chaque Détail donne à lire une succession de chiffres. Chaque chiffre suivant, directement, celui qui fut inscrit précédemment. Opalka a noté un tout en haut à gauche de sa première œuvre, puis deux, puis trois, égrainant toute la succession de ces chiffres jusqu’à sa mort. Depuis 1965, Il n’a tracé que le compte des chiffres peints tout au court de cette vie. Seul sa mort a pu arrêter sa série, clôt l’œuvre. Mais lui n’en sait probablement rien et il continue son compte à l’infini. Je ne sais pas à quel numéro Opalka est arrivé au seuil de sa disparition, mais comme un moine soldat combattant d’un art véritable il n’aura pas dévié de sa tâche.

La longue litanie de nombres prononcée en Polonais prend quelquefois un autre sens comme par exemple dans le film réalisé par Christophe LoizillonRoman Opalka prononce le nombre six millions. À chaque fois que je regarde ce film formidable, je ne cesse de penser au temps qu’il aura fallu à l’artiste pour parvenir à écrire 6 millions. 21 ans ! Les Nazis ont eu besoin de bien moins de temps pour détruire 6 millions de Juifs. La litanie de Roman Opalka résonne – pour moi – dans ce film, comme un rituel du souvenir de chaque numéro, chaque tatoué, chaque martyr - sans pour autant que cela soit la volonté du peintre.


En 1965, l’entreprise d’Opalkaétait avant tout une critique du réalisme socialiste, et voici qu’à son insu, aujourd’hui encore, j’ose y voir autre chose, en faire un symbole de la rigueur artistique par opposition au désordre libéral.

 

Je me souviens de mon grand étonnement à suivre sa logique de pensée quand j’ai eu la chance de le côtoyer quelques jours à Lussas pendant le Festival de Documentaire. Alain Bergala, Joëlle Janssen, et moi nous l’avions invité pour parler des films qui avaient été réalisé sur son œuvre.

Après chaque séance de travail dans mon atelier, je prends la photographie de mon visage devant le Détail en cours, expliquait-il, fabriquant, presque inconsciemment un film image par image de son vieillissement.

 

À Lussas, il défendit le film de son ami Pawel Sonowski Passages qui se déroulait pendant la nuit du changement de siècle. Mais le plus étonnant fut le dialogue avec la salle, les spectateurs arrivant à le convaincre que le film de Christophe Loizillon, tourné en 1986, était une œuvre bien plus respectueuse de la sienne. Un authentique chef-d"oeuvre. Détail de Loizillon, était une création cinématographique en soi, mais rendait complétement hommage au Détail d'Opalka.

 

Je me souviens encore que Jean-Jacques Bouhon, l’opérateur du film de Loizillon avait construit toute une mécanique pour pouvoir réaliser un travelling décrivant - en trés gros plan - les chiffres tracés par Opalka. La rigueur du travail du peintre impliquait un travail sur l’image du film impeccable. Nous aurions aujourd'hui du mal à imposer ce mode de fabrication d'image, tant l'argent manque aux films, parce que l'argent est dilapidé ailleurs.

 

La mort de Roman Opalka me rend si triste! Aucun dirigeant politique, aucun financier, aucun économiste n’est capable de cette opiniâtreté. Les artiste connaissent le prix du temps, de l’engagement, tous ceux qui s’agitent aujourd’hui ne créent que de la mousse, presque rien, seulement du malheur. Ils parlent de rigueur, mais ils ne savent même pas ce que c'est. Revenons au sens! Le vrai.

 

Photo : Opalka 1965/1, détails 2075998, 2081397, 2083115, 4368225, 4513817, 4826550, 5135439 et 5341636

Tous les commentaires

Cher Pol, je trouve votre billet trés intéressant. L'hommage que vous rendez à Roman Opalka (que je ne connais pas) me bouleverse. Par contre,j'ai apprécié jadis les films de Sonowsky à propos du passage à l'an 2000. Et je profite de l'occasion pour vous adresser un salut amical.

Merci Cher Vingtras, il faut voit le travail de Loizillon amicalement

 

Je n'ai pas vu le film de Sonowski, mais celui de Loizillon est très beau. C'est par lui que j'ai rencontré Opalka.

Pol, je pense que vous serez intéressé par les extraits d'un texte de Lamarche-Vadel sur Opalka que j'ai mis sur mon blog lorsque j'ai appris sa mort.

 

Merci j'y court

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