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Crise économique et crise écologique: juxtaposition ou interactions?

Au fur et à mesure des années, la notion de crise écologique prend une place de plus en plus importante, aux côtés de la persistante crise économique. Un nombre de plus en plus important d'analystes, d'experts et de journalistes, admettent maintenant la réalité d'un problème écologique persistant et de plus en plus inquiétant.

On en voudra pour preuve l'importance que ce sujet prend au forum économique mondial de Davos, cette année. Interrogés par sondage, les participants placent désormais le sujet de la protection de l'environnement au deuxième rang de leurs priorités, derrière la croissance économique.

Le bilan du Monde 2013, qui vient de paraître se retrouve sur la même logique: cet atlas, accompagné des grands indicateurs des 180 pays de la planète, accorde une place importante aux problèmes écologiques.

Mais les experts et les gouvernants continuent de croire que ces deux problèmes -l'écologique et l'économique- constituent deux entités différentes qui n'ont que peu de liens. Ils concèdent seulement que la lutte contre le réchauffement climatique et l'indispensable transition énergétique vont coûter énormément d'argent. Dans ces conditions, la crise économique constitue un frein à la protection de l'environnement.

Pourtant, il faut adopter une vision globale et prendre davantage de hauteur pour comprendre les liens forts et les interrelations entre ces deux problèmes. Depuis l'apparition de la réflexion systémique et la prise en compte de la complexité, on sait pourtant que les phénomènes, à l'intérieur d'un système donné, sont nécessairement entremêlés.

On veut esquisser, ici, quelques pistes qui permettent de comprendre les interactions qui unissent fondamentalement ces deux univers.

Une notion économique de base, la croissance, permet de les relier. Mais, à condition, d'adopter un regard neuf pour la comprendre. 

On sait, aujourd'hui, que le produit intérieur brut est un indicateur qui a ses limites. Il est, par exemple, fortement dépendant de la facilité d'accès aux ressources.

Main-d'oeuvre, ressources du sous-sol, espace disponible sont trois ressources essentielles à l'importance de ce que nous appelons la croissance.

Si la main-d'oeuvre est disponible pour un coût modique, ce qui est le cas des sociétés rurales en cours d'industrialisation (la Chine aujourd'hui, l'Italie hier,...), cela constitue un avantage, pourvoyeur d'une croissance parfaitement artificielle qui disparaît dans les sociétés industrielles plus évoluées.

L'accès à des ressources du sous-sol abondantes permet de les utiliser et de les vendre. Cela accroît facilement la richesse du pays qui possède cet atout (l'Angleterre pour le charbon au XVIIIéme siècle, les pays du golfe Persique pour le pétrole aujourd'hui).

Disposer d'un territoire rural, sur lequel on va pouvoir bâtir, étendre les villes, installer des infrastructures de transports et des équipements, au détriment des espaces agricoles, constituent un formidable pourvoyeur de croissance. Construire une autoroute ou un hôpital accroît le P.I.B. du pays, de même que l'augmentation des prix de l'immobilier suscité par la rareté des terrains disponibles.

Par ces trois exemples, nous voulons montrer que la croissance est en grande partie un phénomène artificiel, largement dépendante de ressources limitées (la main-d'oeuvre et les terres agricoles, les produits du sous-sol). Dans les anciens manuels d'économie, on parlait de secteur primaire. Quand celui-ci disparaît, les flux à l'origine du développement économique disparaissent aussi.

Ces règles fondamentales ont été peu à peu oubliées par les économistes d'aujourd'hui. Le secteur "primaire" représente, pour eux, des activités du passé. Or, toutes les périodes et tous les pays qui connaissent une forte croissance ont pu s'appuyer sur ces ressources abondantes.

On en voudra pour preuve la croissance économique actuelle du continent africain. Les pays qui la constituent disposent d'Etats fragiles, d'élites minoritaires et souffrent de corruption. Ils ont pourtant une croissance économique qui nous fait envie! C'est parce qu'ils ont -pour quelque temps encore- ce que nous n'avons plus : une main-d'oeuvre, d'origine rurale, bon marché, des terres disponibles, du minerai et des hydrocarbures.

Le mythe de la croissance est tellement important pour nous que les grandes décisions économiques prises, dans nos pays développés, depuis quatre décennies, ont toujours cherché à retrouver une croissance forte. On a abusé de l'emprunt, pensant que la croissance allait revenir.

Le résultat est là: aujourd'hui nos sociétés sont totalement dépendantes de dettes contractées par les Etats, les entreprises et les ménages. 

Or, cet endettement n'avait de sens que si le retour de la croissance allait permettre de rembourser. Il n'en est rien: ne disposant plus des ressources à l'origine du miracle de la croissance, il est illusoire de penser au retour d'une richesse qui n'arrive qu'une seule fois dans l'histoire d'une Nation.

Ce que nous voulons (dé-)montrer ici, c'est le lien indéfectible, mais devenu invisible, entre la nature et l'économie. 

Revenons sur le terme de secteur primaire, dans l'esprit de nos pédagogues, voulait-il dire qu'il s'agissait d'une économie première ou d'une économie primitive? Le glissement sémantique s'est effectué progressivement jusqu'à la disparition de cette notion.

Dans nos sociétés compliquées, nous avons oublié que la table sur lequel j'écris, le fauteuil dans lequel vous lisez cet article, le liquide que vous buvez pendant cette lecture, proviennent, au départ, de la Nature. Nos activités humaines ont toujours cette origine, et celle-ci a un prix. La rareté croissante diminue l'espoir d'une croissance forte dont nous devons faire le deuil.

La crise économique et la crise écologique ne sont pas deux phénomènes différents, elles sont étroitement entrelacées, elles se combinent et se mêlent en permanence. Notre inconscient de Nature doit devenir une conscience assumée si nous voulons trouver les chemins pour nous sortir ensemble d'une seule crise, crise dont il nous faut bien admettre qu'elle possède deux têtes.

 

  

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