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De l'absurde et de la manière d'y faire face

Pour reprendre des forces, souvent, lorsque le découragement affleure devant le spectacle de la vie, je reviens à Albert Camus, à l'homme, à son engagement, et à sa philosophie de l'absurde... " L’absurde, c’est la conscience toujours maintenue d’une fracture entre le monde et mon esprit ", écrit Camus. Freud dit la même chose autrement. Il parle d'une fracture entre le principe de réalité et le principe de plaisir. L'homme soumis à ses limites est porté par son rêve : il part à la quête, toujours inachevée, de l'inaccessible étoile. Voilà l'absurde.

 

D'illusions en désillusions l'homme s'aperçoit assez vite que l'objet convoité recule comme la ligne d'horizon au fur et à mesure qu'il s'en approche. Il s'agit donc de faire face et de soutenir l'absurdité inhérente à la condition humaine, en cultivant l'humour, l'insolence, la poésie, la colère et la révolte, face à ce tragique là, qui s'impose. « Il y a un bonheur métaphysique à soutenir l'absurdité du monde. La conquête ou le jeu, l'amour innombrable, la révolte absurde, ce sont des hommages que l'homme rend à sa dignité dans une campagne où il est d'avance vaincu »... ( le Mythe de Sisyphe, 1941)...

La révolte de Camus, on le voit, ne s'inscrit pas dans l'espérance, puisque l'objet du désir est reconnu inaccessible. Mais pourquoi, ici, aurait-on besoin d'espérance ? L'espoir n'est que l'attente d'un avenir meilleur, la révolte est action. Et cette révolte en action ne s'inscrit ni dans le nihilisme, ni dans le cynisme. Pour Camus l'absurde pousse à une révolte esthétique et éthique

 

J'évoque ici, trois manières d'affronter l'absurde : dom Juan, don Quichotte et Sisyphe

 

 

 

Dom Juan, ou le festin de pierre

« S'il suffisait d'aimer, les choses seraient trop simples. Plus on aime, plus on souffre, et plus l'absurde se consolide. Ce n'est point par manque d'amour que dom Juan va de femme en femme. Il est ridicule de le représenter comme un illuminé en quête de l'amour total. » (« Mythe de Sisyphe »). Dom Juan a fait le deuil de l'amour total. Il a renoncé à cette espérance là, mais il n'est pas triste. Il jubile. Il joue, il cultive l'insolence victorieuse, il se moque des croyances et de la mort. Mais sa révolte est égoïste et cynique. Il méprise les tristes : ceux qui ignorent et qui espèrent. Et il est indifférent à la souffrance qu'il suscite. Sganarelle tente en vain de lui rappeler l'éthique, ou l'attention à l'autre. Mais l'éthique de Sganarelle est basée sur la peur de Dieu, qui ne peut avoir de prise sur la révolte absurde

 

 

Don Quichotte, le chevalier à la triste figure

Don Quichotte ne supporte pas l'absurde, cet écart entre le réel et l'objet de son désir. Alors il efface le réel et se réfugie dans l'imaginaire et la folie. La prostituée devient la Dulcinée, les moulins à vent se transforment en ennemis, et lui s'auto-proclame « chevalier errant en quête de l'inaccessible étoile ». Il pense sans doute avoir plus de chance d'atteindre l'inaccessible en se réfugiant dans l'imaginaire et en se coupant du réel. Mais il a triste figure, car au fond de lui, il est conscient de la vanité de sa folie. Sancho Panza tente en vain de le ramener à la réalité. La folie ici, est un choix désespéré pour faire face à l'absurde...

 

 

Sisyphe

Camus commence ainsi son texte sur Sisyphe : « Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu'au sommet d'une montagne d'où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu'il n'est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir » ...Et voici les deux dernières phrases du « mythe » : «  la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux »

Car le destin de Sisyphe n'est autre que le destin des hommes. Et le bonheur est à chercher non dans la négation de ce destin, mais dans cette manière de « bien faire l'homme », pour reprendre le mot de Montaigne, en y faisant face. Les hommes se révoltent contre la mort, contre l’injustice et tentent de se retrouver dans la seule valeur qui puisse les sauver du nihilisme, "la longue complicité des hommes aux prises avec leur destin".

 

 

Montaigne et les Stoïciens

Les stoïciens nous aident à comprendre comment Sisyphe peut être heureux en faisant face à son destin. Il y a ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, disent-ils. Il faut nous attacher à ce qui dépend de nous. Peu importe pour l'archer que sa flèche atteigne ou non la cible (une saute de vent soudaine peut la détourner de son but). Ce qui importe à l'archer, c'est de travailler la beauté de son geste...Le but, certes oriente le geste, mais le bonheur est à chercher dans le travail du geste lui-même, pas dans le but.

Nous retrouvons aussi Montaigne, son scepticisme et son humanisme. « Vanité des vanités, tout est vanité »...car « même sur le plus beau trône du monde, on n'est jamais assis que sur son cul »

 

 

L'engagement de Camus

Cette philosophie de l'absurde conduit Camus à s'engager : En 1941, il entre dans la Résistance à l'intérieur du réseau combat, puis il devient l'âme du journal clandestin du même nom. La paix revenue, Camus dénonce la sauvagerie de la justice sommaire d'après-guerre et les massacres de Sétif (1945). Il dénonce les massacres de Madagascar « nous faisons dans ces cas-là ce que nous avons reproché aux Allemands de faire » (1947). Partout on le retrouve dans la défense de la justice et de la dignité humaine. En 1949, il lance un appel en faveur des communistes grecs condamnés à mort. En 1952, il démissionne de l'UNESCO qui admet en son sein l'Espagne franquiste. Il lance un appel pour une trêve civile en Algérie...

 

 

Pour reprendre des forces, souvent, lorsque le découragement affleure sur mon rivage devant le spectacle de la vie, je reviens à Albert Camus, à l'homme, à son engagement, et à sa philosophie de l'absurde...

 

Tous les commentaires

On en revient toujours à la même question fondamentale: le Créateur est-il bon ? le Créateur (le démiurge) est-il mauvais ? Ou bien le Créateur est-il un existentialiste athée ?

N'est-ce pas l' homme qui a créé l' idée du "Créateur", à sa propre image. Et si le Ciel était un miroir?

Le problème est-il vraiment celui du Créateur, Melchior ? N'est-il pas d'abord celui de l'Homme (à la fois bon, mauvais, croyant et existentialiste athée) ?

Cher Renarblanc, au "Vanité des vanités", qui est attribué à l'Ecclesiaste, je préfére le "Buées des buées", qui est d'une traduction plus récente du Qohélet... Qu' est-ce que ça change, me dira-t-on? C'est que les buées m'évoquent les nuages et les nuées, qui passent, tantôt menaçants, tantôt bienfaisants, toujours merveilleux, jouant avec la lumière du ciel. Entre immatériel et concret.

Cher Pierre Ferron...Montaigne avait inscrit la phrase de l'Ecclesiaste sur les murs de sa bibliothèque. Il ne devait pas connaître cette traduction du Qohélet. Il y a effectivement plus de poésie dans ce que vous nous révéler... "Buées des buées" évoque non seulement l'inanité de s'imbuer de soi-même, mais également une forme d'opacité sur la vitre de la transparence, derrière laquelle se déploie l'énigme, et, par association d'idées," les nuages qui passent, les merveilleux nuages"... ...: "le poète est semblable au prince des nuées qui hante la tempête et se rit de l'archer"...entre immatériel et concret...

Oh, moi, je n'ai pas de problème religieux particulier, je crois à la Bourrique céleste qui m'a fait à Son image. Mais les gens ont l'air de se partager entre la Droite, qui adore le Veau d'Or, et la Gauche, adepte toutes tendances confondues d'Eris, la déesse de la Discorde.

L'absurde congédie tout à la fois les Veaux d'or, les dieux et les déesses... il convoque l'insolence, la légèreté, l'humour, le jeu, la poésie, l'engagement, la révolte...mais pas la révolte contre tout et contre tous : la révolte éthique, liant les hommes à une communauté de destin.

Est-ce que, par hasard, la culture de l'absurde, en nous libérant un peu de l'angoisse, ne nous permettrait pas du coup d'être plus disponible pour nous attaquer à rendre notre monde meilleur? Une sorte de soupape nous permettant d'accepter l'absurdité de notre sort...pour nous rendre disponible dans une lutte d'opposition face à cette absurdité!

Oui, cher M. Philips, c'est ainsi que je le comprends...la dignité de l'homme est cette belle insolence que n'avaient pas prévu les dieux en condamnant Sisyphe : l'absurde, loin de nous tétaniser, nous oblige à délaisser les vanités pour nous concentrer sur l'essentiel et en jouir : la lutte, quels qu'en soient les moyens (humour, poésie, création artistique, engagement politique...) pour rendre notre monde meilleur

L'absurde du fou-rire nous empêche de mourir fous et de vivre mous.

Le fou railleur de l’absurde au doux rire nous oblige à sortir des choux mous pour mieux vivre

"Vivre debout pour mieux mourir de rire", telle est la devise du fou de Bassan venu de Gaspésie pour partir ailleurs, tirailleur.

Je crois que ce poème de Rimbaud extrait d'une saison en enfer nous renvoie à la devise de votre fou rieur de Bassan, venu de Gaspésie, Lincunable. Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère. - Et je l'ai injuriée. Je me suis armé contre la justice. Je me suis enfui. O sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié ! Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce. J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, avec le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie. Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot. ...

A propos de l'engagement de Camus: (...) c’est par la déification de Marx que le marxisme a péri. La pensée libertaire, à mon sens, ne court pas ce risque. Elle a, en effet, une fécondité toute prête à condition de se détourner sans équivoque de tout ce qui, en elle-même et aujourd’hui encore reste attaché à un romantisme nihiliste qui ne peut mener nulle part. C’est ce romantisme que j’ai critiqué, il est vrai, et je continuerai de le critiquer, mais c’est cette fécondité qu’ainsi j’ai voulu servir. [9] "La seule passion qui anime L’Homme révolté est justement celle de la renaissance. En ce qui vous concerne, vous gardez le droit de penser, et de dire, que j’ai échoué dans mon propos et qu’en particulier je n’ai pas servi la pensée libertaire dont je crois pourtant que la société de demain ne pourra se passer. J’ai cependant la certitude qu’on reconnaîtra, lorsque le vain bruit qu’on fait autour de ce livre sera éteint, qu’il a contribué, malgré ses défauts, à rendre plus efficace cette pensée et du même coup à affermir l’espoir, et la chance, des derniers hommes libres. [10] [9] Albert Camus, « Révolte et romantisme », Le Libertaire n°318, 5 juin 1952. [10] Ibid.

Merci de ce rappel, MICHEL La pensée libertaire ne court pas le risque de la déification d'une idole. En ce sens, elle porte en elle une fécondité que Camus veut « servir », mais elle doit pour cela se libérer du nihilisme qui l'entrave. Voici un extrait des dernières pages de « l'homme révolté » (1951) « La révolte ne peut se passer d'un étrange amour. Ceux qui ne trouvent de repos ni en Dieu, ni en l'histoire se condamnent à vivre pour ceux qui, comme eux, ne peuvent pas vivre : pour les humiliés. S'ils ne sont pas tous sauvés, à quoi bon le salut d'un seul. Il n'y a pas de salut, s'il doit être payé de l'injustice et de l'oppression... La révolution sans honneur, la révolution du calcul qui, préférant un homme abstrait à l'homme de chair, nie l'être autant de fois qu'il est nécessaire, met justement le ressentiment à la place de l'amour. Aussitôt que la révolte oublieuse de ses généreuses origines, se laisse contaminer par le ressentiment, elle nie la vie, court à la destruction et fait se lever la cohorte ricanant de ces petits rebelles, graine d'esclaves, qui finissent par s'offrir à n'importe quelle servitude. Elle n'est plus révolte ni révolution mais rancune et tyrannie.... Alors quand la révolution au nom de la puissance et de l'histoire devient cette mécanique meurtrière, une nouvelle révolte devient sacrée, au nom de la mesure et de la vie. Nous sommes à cette extrémité...Par delà le nihilisme, nous tous, parmi les ruines, préparons une renaissance. La révolte, sans prétendre à tout résoudre peut au moins faire face... »

Un joli développement, Renarblanc, qui nous met face à nos responsabilités. Je suis d'accord avec la conclusion que vous tirez de l'absurde : "l'humour, l'insolence, la poésie, la colère et la révolte, face à ce tragique". A propos d'humour, justement, vous avez choisi de minusculiser le sous-titre de Dom Juan. Or, comme vous le savez sûrement, Molière n'écrivait pas ses pièces de manière littérale mais les transcrivait en langage rapide pour ses acteurs. C'est l'éditeur qui se chargeait de les mettre en forme après coup, à destination de la Cour, d'où un certain nombre de variantes constatées dans les éditions successives du XVIIème siècle. On trouve ainsi : "le Festin de pierre" ou "le festin de Pierre" ou "le Festin de Pierre". Ca a l'air de rien, mais on est là dans le jeu de mot sans doute volontairement laissé à la libre appréciation du lecteur/spectateur car on peut le comprendre de différentes manières : le festin d'un certain Pierre (s'il n'y a pas de Pierre dans la pièce, certains appelaient Dom Juan "Dom Pierre"). le festin qui provoque la maladie de la pierre (fréquente au XVIIème siècle), le festin qu'offre le commandeur, statue de pierre. Car ce qui est sûr c'est que le sous-titre pris tel quel ne veut rien dire : il n'y a pas de festin en pierre, Dom Juan ne mangeant pas des morceaux de pierre. Selon les correcteurs du journal Le Monde qui sévissent toujours sur leur propre blog, cela viendrait d'une erreur originelle de traduction de l'espagnol et il faudrait comprendre "le convive de pierre" (= le Commandeur) et non le "festin". http://correcteurs.blog.lemonde.fr/2006/09/05/2006_09_le_festin_de_pi/ On retrouverait ce type de jeu de mots dans le titre du célèbre film magistralement interprété par Coluche : TCHAO, PANTIN, qu'on peut comprendre comme "adieu espèce de marionnette" ou "salut de la Porte de Pantin". Bon, je m'arrête car je m'éloigne un peu...

C'est drôle et délicieux Lincunable. Vraiment. Je crois pourtant qu'il en mangeait.. des pierres... le dom juan.... à ne vouloir entendre Echo. Camus, en pleine guerre, s'il témoignait de l'absurde, entendait peut-être raconter autre chose.

Sisyphe non plus n'en mangeait pas. Il se contentait de les faire rouler au sommet de la montagne puis de les regarder dévaler. Dévaler n'est pas avaler.

Comme vous le soulignez à juste titre, Lincunable, le double ou triple sens est une richesse de la langue, qui permet de dire plusieurs choses en même temps, en cultivant l'énigme, l'humour, la poésie, ou l'insolence...et cela peut permettre également de dire des choses interdites en donnant l'impression de ne pas les dire. Ici, le choix de l'une ou l'autre orthographe ne peut donner que l'illusion de la réponse, sans résoudre l'énigme... Prenons la pièce elle-même. Molière entretient l'ambivalence en décrivant un personnage qui n'est pas totalement noir. Il est intelligent et courageux. Dans ses duels verbaux contre Sganarelle, contre son créancier, et contre son père, il gagne haut la main. Mais, son cynisme et son hypocrisie ne peuvent que révulser le spectateur. Que doit-on en conclure ? Cette pièce est-elle une réflexion sur le libertinage et ses excès ou sur la libre-pensée capable de s'en prendre aux croyances religieuses ? Molière est contre l'hypocrisie, nous le savons. Il a admirablement mis en scène l'hypocrisie du dévot avec Tartuffe. Veut-il dénoncer, ici, l'hypocrisie du libertin ? Certes, il fait mourir son héros et sauve ainsi la morale ; mais peut-on dire qu'un héros est vaincu s'il a préféré mourir, plutôt que de renoncer à ses convictions ? La pièce porte elle-même l'ambivalence...On peut la regarder sous différents angles, elle peut ne pas dire la même chose. Il en est de même avec le titre...

Ce développement sur le « festin de pierre », me fait penser à ce succulent extrait de « Molloy », roman de Samuel Beckett, écrivain de l'absurde... --- « Je profitai de ce séjour pour m'approvisionner en pierres à sucer. C'étaient des cailloux mais moi j'appelle ça des pierres. Oui, cette fois-ci, j'en fis une réserve importante. Je les distribuai avec équité entre mes quatre poches et je les suçais à tour de rôle. Cela posait un problème que je résolus d'abord de la façon suivante. J'avais mettons seize pierres, dont quatre dans chacune de mes quatre poches qui étaient les deux poches de mon pantalon et les deux poches de mon manteau. Prenant une pierre dans la poche droite de mon manteau, et la mettant dans ma bouche, je la remplaçais dans la poche droite de mon manteau par une pierre de la poche droite de mon pantalon, que je remplaçais par une pierre de la poche gauche de mon pantalon, que je remplaçais par une pierre de la poche gauche de mon manteau, que je remplaçais par la pierre qui était dans ma bouche, dès que j'avais fini de la sucer. Ainsi il y avait toujours quatre pierres dans chacune de mes quatre poches, mais pas tout à fait les mêmes pierres. Et quand l'envie me reprenait de sucer je puisais à nouveau dans la poche droite de mon manteau, avec la certitude de ne pas y prendre la même pierre que la dernière fois. Et, tout en la suçant, je réarrangeais les autres pierres, comme je viens de l'expliquer. Et ainsi de suite. Mais cette solution ne me satisfaisait qu'à moitié. Car il ne m'échappait pas que cela pouvait être, par l'effet d'un hasard extraordinaire, toujours les mêmes quatre pierres qui circulaient. Et en ce cas, loin de sucer les seize pierres à tour de rôle, je n'en suçais en réalité que quatre, toujours les mêmes, à tour de rôle. Mais je les brassais bien dans mes poches, avant de faire sucette, et en le faisant, avant de procéder aux transferts, dans l'espoir de généraliser la circulation des pierres, de poche en poche. Mais ce n'était là qu'un pis-aller dont ne pouvait longtemps se contenter un homme comme moi.Je me mis donc à chercher autre chose. Et tout d'abord je me demandai si je ne ferais pas mieux de transférer les pierres quatre à quatre, au lieu d'une à une, c'est-à-dire, pendant que je suçais, de prendre les trois pierres qui restaient dans la poche droite de mon manteau et de mettre à leur place les quatre de la poche droite de mon pantalon, et à la place de celles-ci les quatre de la poche gauche de mon pantalon, et à la place de celles-ci les quatre de la poche gauche de mon manteau, et finalement à la place de ces dernières les trois de la poche droite de mon manteau plus celle, dès que j'aurais fini de la sucer, qui était dans ma bouche. Oui, il me semblait d'abord qu'en faisant ainsi j'arriverais a un meilleur résultat. Mais je dus changer d'avis, à la réflexion, et m'avouer que la circulation des pierres par groupes de quatre revenait à la même chose exactement que leur circulation par unités. Car si j'étais assuré de trouver chaque fois, dans la poche droite de mon manteau, quatre pierres totalement différentes de celles qui les y avaient immédiatement précédées, la possibilité n'en subsistait pas moins que je tombe toujours sur la même pierre, à l'intérieur de chaque groupe de quatre, et que par conséquent, au lieu de sucer les seize à tour de rôle, comme je le désirais, je n'en suce effectivement que quatre, toujours les mêmes, à tour de rôle. Il fallait donc chercher ailleurs que dans le mode de circulation.... "

Comme vous le soulignez, Renarblanc, Molière cultive l'ambiguité, ce qui se conçoit aisément puisque jouant devant le Roi il ne peut tout dire frontalement. Il doit donc à la fois divertir le roi en égratignant ses courtisans sans se montrer trop insolent. Or, Louis XIV était un libertin, pas un libre-penseur (voire la révocation de l'édit de Nantes). Ce qui me frappe dans la fin tragique de Dom Juan, ce n'est pas que la morale soit sauve mais que son refus de reconnaître ses fautes soit inébranlable. Dom Juan est un exemple d'homme libre qui assume la totalité de ses actes et ne regrette rien. Le Commandeur lui offre la vie sauve s'il renie sa conduite immorale, il le refuse. Nous sommes dans la filiation des Mains sales et des Justes. D'ailleurs, est-il hypocrite et cynique ou ne cède-t-il pas tout simplement en permanence aux avances de ces dames qu'il cherche à ne pas décevoir en leur donnant de lui non pas ce qu'il est vraiment (un homme avec ses faiblesses d'homme) mais ce qu'elles attendent de lui (un homme idéal et parfait). Son amour de la liberté ne le pousse-t-il pas à s'affranchir de toutes les barrères sociales, un siècle avant la révolution, au point de déclarer sa flamme également aux femmes de toutes conditions (aristocrates, bourgeoises, paysannes, servantes) ?

La force de la pièce de Molière vient de toutes ces questions sans réponse...Demeure l'énigme...Le mythe de Dom Juan nous renvoie à l'absurde et au mythe de Sisyphe...avec me semble-t-il cet écart, dans l'analyse qu'en fait Camus : la conscience de la solidarité de destin entre les hommes, ouvre sur une "capacité de sollicitude", et oblige à une révolte éthique, ni nihiliste, ni cynique.

@Renarblanc. Il me semble qu'il manque ici une réflexion sur le narcissisme de Dom Juan. Comme une manière d'être face à l'absurde chez un personnage peu enclin à éprouver une quelconque "capacité de sollicitude". @ Lincunable. Molière, subventionné par madame de Montespan dirait-on maintenant, ne pouvait que faire mourir L'impie. Car si Louis XIV était "libertin" (n'était-il pas tout simplement roi et tout-puissant), il craignait le châtiment de Dieu (voir ses amours avec madame de Maintenon)

Sans doute manque-t-il aussi une réflexion sur le narcissisme, Brocéliande...Dom Juan est narcissique (puisque séducteur), cynique (puisqu'il joue seul en se servant des autres, indifférent à leur souffrance). Très conscient de l'absurde que représente la quête d'un absolu inexistant, il se concentre sur le plaisir de la quête en méprisant les naïfs et les « croyants ». Indifférent au châtiment divin, il affronte la mort, pour prix de ses idées. Il ne suffit donc pas d'être conscient de l'absurde, pour éprouver une « capacité de sollicitude ». La conscience de l'absurde peut conduire au nihilisme et au cynisme. Camus dénonce le nihilisme : « Le nihilisme confond dans la même rage créateur et créatures. Supprimant tout principe d'espoir, il rejette toute limite et, dans l'aveuglement d'une indignation qui n'aperçoit même plus ses raisons, finit par juger qu'il est indifférent de tuer ce qui, déjà est, est vouée à la mort »

Oui, il y a certainement du Dom Juan dans Molloy, lorsqu'il affirme : "« Car en moi il y a toujours eu deux pitres, entre autres, celui qui ne demande qu'à rester où il se trouve, et celui qui s'imagine qu'il serait un peu moins mal plus loin. »

Nous sommes bien là, dans la quête de l'inaccessible étoile...et que dire du célèbre "En attendant Godot" ? L'engagement de Beckett, plus discret que celui de Camus, n'en est pas moins réel, recouvrant probablement celui de la révolte éthique de " l'homme révolté..."

Merci Renard, aujourd'hui je suis tant "affligé par le spectacle de la vie", et me sens seul, metteur en scène perdu au Mexique, que vos mots, au delà du sentiment de partage - par ailleurs rassurant -, me redonne une petite tape dans le dos, et me font lever les yeux à nouveau vers l'étoile. "Cela s'est passé, je sais aujourd'hui saluer la beauté" disait aussi Arthur. Et je crois qu'il parlait de la réalité... Le yang de votre billet? Merci.

Pour vous, cher Antonin, metteur en scène au Mexique, cette réplique célèbre de Shakespeare tirée de "comme il vous plaira..." « Le monde entier est une scène de théâtre. Et les hommes et les femmes ne sont que des acteurs. Ils ont leur entrée et leur sortie de scène. Et chaque homme dans sa vie, joue plusieurs actes » Jouir de l'insolence du jeu, en rire... se dégager du but inaccessible, tout en marchant vers lui... travailler la beauté de son geste, tel est la dignité de l'homme face au tragique auquel le confronte la conscience de ses limites...profiter de l'instant pour moquer l'éphémère en jouissant de l'inachèvement... Là le Yang est action, révolte et engagement, création et re-création...

Comme le fait d'utiliser le vent pour aller contre le vent a révolutionné la navigation, utiliser l'absurde pour aller contre l'absurde, le désespoir pour aller contre le désespoir de sa condition, permet de mieux naviguer vers son étoile... à moins que le mot "étoile" ne comporte quelque chose de trompeur en son sein... je préfère parler d'un rapport au réel qu'une étoile ?

je préférerais que l'on parle d'étrangeté, plutot que d'absurde, la vie n'est pas absurde, l'homme n'est pas absurde, mais il possède une part d'étrange et d'inconnu qui rendent ses actes et ses pensées parfois vaines, ou en apparence. il ne sagit pas forcémment d'absurdité, peut-être d'une façon maladroite de tenter de dépasser ses contradictions, ses limites. cela peut paraitre de façon littéraire un peu absurde, mais dans l'absolu cela me semble plutot raisonnable, même si cela peut sembler vaniteux.

Étrangeté ? La condition humaine vous semble étrange Jlamo ? Mais par rapport à quelle norme ? L'humaniste regarde la condition humaine telle qu'elle est.. N'est-ce pas vous qui parliez de logique « prométhéenne » dans la quête de savoir ? Cette logique pousse l'homme à vouloir « tout » savoir, mais il se confronte à ses limites...L'absolu n'existe pas...Le savoir total non plus...Il n'y a qu'une succession d'illusions (je sais) et désillusions (je ne sais pas, je croyais savoir)...L'homme poursuit un but inaccessible...C'est cette poursuite qui est absurde Ce n'est pas une façon maladroite de dépasser ses contradictions, c'est seulement une manière de vivre en se confrontant à la contradiction entre le principe de plaisir et le principe de réalité

ben oui la condition humaine me semble étrange ... - on ne sait rien, ni pourquoi, ni comment, rien ... donc cela me semble étrange en ce sens, d'aprés aucune norme, tout me semble étrange puisque inexplicable. - " l'humaniste regarde la condition humaine telle qu'elle est ... " oui, mais encore ? - je ne pense pas que la poursuite de réponses ou d'explications sur notre humanité soit absurde. que toutes les théories scientifiques, ou philosophiques, que nous avons formulées jusqu'ici soient absurdes (?)

Chercher à supprimer l'inexplicable alors que celui-ci est une donnée de la condition humaine, voilà l'absurde. L'étrangeté serait justement l'absence d'inexplicable...

je ne cherche pas à supprimer l'inexplicable, simplement de reconnaitre que toute l'odyssée humaine tend à comprendre sa raison, son existence, cela n'a rien d'absurde que de penser souhaiter atteindre cela un jour, de poursuivre le but ulltime de notre recherche et de nos connaissances concernant notre humanité.

L'inexplicable n'est pas étrange en soi, c'est son absence qui le serait...puisque l'inexplicable est une donnée de la condition humaine...chercher à expliquer davantage n'est pas absurde en soi, mais chercher à tout expliquer le devient, puisque ce serait sortir des limites de notre condition...or c'est bien de notre rêve qu'il s'agit (souvenez-vous vous parliez de Prométhée)... Poursuivre un but qui recule comme la ligne d'horizon lorsqu'on s'en approche est absurde...la conscience de cet absurde là permet à l'homme de s'attacher au chemin vers le but, et non au but lui-même. Nous sommes là dans un véritable humanisme...

" L'inexplicable n'est pas étrange en soi, c'est son absence qui le serait...puisque l'inexplicable est une donnée de la condition humaine...chercher à expliquer davantage n'est pas absurde en soi, mais chercher à tout expliquer le devient, puisque ce serait sortir des limites de notre condition ... " - ben oui, c'est ce que l'on tente de faire sans cesse, de s'élever, de s'améliorer, d'évoluer ... le mystère est étrange, tout est étrange dès lors que l'on ne peut rien expliquer. - " Poursuivre un but qui recule comme la ligne d'horizon lorsqu'on s'en approche est absurde...la conscience de cet absurde là permet à l'homme de s'attacher au chemin vers le but, et non au but lui-même. Nous sommes là dans un véritable humanisme... " - désolé mais c'est l'idée de penser que ce but ne s'éloigne tant que l'on s'en rapproche qui me semble absurde, si l'on pensait réellement cela on arréterait de chercher à comprendre et évoluer. - on découvre progressivement une partie du voile, et progressivement nous parvenons à mieux comprendre les choses, je ne vois rien de difficile à comprendre là dedans, ou de possiblement ambigu.

sourire

le rire est le propre de l'homme ...

que de chemins balisés, Renarblanc. Que d'humanisme tendre. à l'image d'un Jlamo, tout fou, en mal d'un autre

Doux sourire, Brocéliande...J'aime beaucoup "l'humanisme tendre"

Vous apportez là une bien belle image, jamesinparis, avec la navigation à voile, pour illustrer le propos. L'étoile est une métaphore...Elle traduit le rapport de l'homme à l'existant et la confrontation qui en résulte, entre son désir d'absolu et l'interdit de cet absolu, imposé par le réel.

Vous avez vu juste, jamesinparis. Une référence à Brel, peut-être, l'homme de la Mancha : "atteindre l'inaccessible étoile"

Rêver un impossible rêve Porter le chagrin des départs Brûler d'une possible fièvre Partir où personne ne part Aimer jusqu'à la déchirure Aimer, même trop, même mal Tenter, sans force et sans armure D'atteindre l'inaccessible étoile Telle est ma quête Suivre l'étoile Peu m'importent mes chances Peu m'importe le temps Ou ma désespérance Et puis lutter toujours Sans questions ni repos Se damner Pour l'or d'un mot d'amour Je ne sais si je serai ce héros Mais mon coeur serait tranquille Et les villes s'éclabousseraient de bleu Parce qu'un malheureux Brûle encore, bien qu'ayant tout brûlé Brûle encore, même trop, même mal Pour atteindre à s'en écarteler Pour atteindre l'inaccessible étoile

@ Renarblanc : marci pour la transcription du texte intégral que je fredonnais à mon oreille mais approximativement. J'aime particulièrement les villes "s'éclaboussant de bleu"... @jamesinparis : en redescendant sur terre pour coller au "réel", laissons-nous donc emporter sur des flots apaisés ou furieux : or, pour s'orienter en mer, le plus sûr n'est-il pas de suivre son étoile, ici ce sera la grande ourse, là la croix du sud...

Cher Renard blanc, Billet , suivi du fil de mots qui font un sujet magnifique, pour ceux qui en ont l'inclination. Une ou deux idées, en manière de jalons. A moment donné, quand on y pense, on distingue deux approches possibles, de l'expérience de vivre, une intellectuelle, et une autre par la conscience. C'est l'intérêt d'un Camus, qui a trouvé la conscience, dans son expression la plus simple, la plus accessible, et pourtant pas la moins théorique, au cœur d'une création intellectuelle et culturelle. En cela Camus propose bien sûr une pratique, une façon de vivre, qui est faite de courage, et aussi de qualités qui font la douceur et même le bonheur de vivre, jusque dans les passions.

Entièrement d'accord avec vous, cher pfsim, sur ce que nous propose Camus

Très bon billet que vous avez composé là, cher Renard Blanc. Il est vrai que, pour moi aussi, la lecture de Camus fut très importante. Mais avant d'aborder le fond, permettez-moi (en clin d'oeil aussi à certains sujets de nos autres discussions) de ne pas tout à fait vous suivre lorsque vous introduisez encore de la psychanalyse dans l'analyse de l'absurde chez Camus. Si l'absurde, c'est "la conscience toujours maintenue d’une fracture entre le monde et mon esprit", on ne peut pas vraiment, me semble-t-il, l'assimiler à l'opposition entre principe de réalité et principe de plaisir de Freud. C'est qu'entre l'esprit et le monde, la logique, l'ordre, l'absence d'absurdité est réclamée par l'esprit; tandis que le monde se montre dénuée des valeurs ou de la signification recherchée par cet esprit. Or, dans le principe de plaisir, il n'y a pas d'appel à une quelconque logique ou à une quelconque signification : c'est plutôt le règne anarchique des pulsions qui cherchent sans cesse à se satisfaire. Et le principe de réalité ramène au simple fait que la réalité résiste à ces désirs. Mais la réalité elle-même, dans la thèse de Camus, n'est pas plus "signifiante" que le plaisir. De sorte que les deux peuvent aussi bien être reportés dans la catégorie de l'absurdité du réel ou du monde. Donc laissons de coté Freud sur cette question. J'ai toujours été très impressionné par la position de Camus : il faut en effet beaucoup de courage et d'effort, et il y a quelque chose de "sublime" dans le fait d'arriver à se représenter Sisyphe heureux. Si le monde est absurde, pourquoi ne pas plutôt se suicider? Telle est aussi la grande question qui traverse toute son oeuvre, et le Mythe en particulier. Je ne suis pas loin de penser que, si le monde est absurde, alors, en effet, la position de Camus est surement la meilleure (encore que Don Quichotte ait quelque chose de séduisant). Mais c'est sur l'hypothèse même que, personnellement, j'émettrais des critiques. Car que veut dire que l'existence soit absurde? Et que peut-on en savoir? Il y a une scission entre le réel et l'esprit. Mais quelle est cette scission et jusqu'où va-t-elle? L'esprit n'est-il pas lui-même une part de la réalité? N'a-t-on pas moyen de connaitre le réel, et donc d'y appliquer son esprit? Sans doute Camus a-t-il surtout en vue le fait que le monde résiste au sens moral qu'on voudrait lui donner, et de ce point de vue les horreurs des guerres du 20ième siècle semblent lui donner raison. Cependant la réponse qu'il donne est significative : l'homme doit construire le sens qu'il donne à sa vie, et pour cela s'engager malgré les événements. L'absurdité est là, mais, précisément pour cette raison, l'homme doit lutter contre l'absurde et construire du sens. Le rapprochement que vous faites avec le stoïcisme (je ne me souviens plus s'il était déjà chez Camus, mais c'est bien possible) est tout à fait intéressant : pour le stoïcisme, en un sens, notre destin est déjà tracé, car l'histoire se répète et s'est déjà déroulée : Socrate avait déjà bien la cigue, il l'a bu et il la re-boira. Avec Camus, on peut y voir là la trace d'un absurdité : à quoi sert une vie perpétuellement recommencée à l'identique? Mais pour les stoïciens, c'est tout le contraire : les événements sont déterminés par l'ordre immuable des choses. Rien n'est hors du logos (la Raison universelle ordonnatrice de toutes choses). Et si nous pouvons en avoir l'impression, c'est uniquement à cause de la faiblesse de notre raison. Et que faire face à ces événements qui semblent nier notre liberté? L'événement est là. Ce qui dépend de nous, c'est la manière (d'abord intérieure) dont nous allons y réagir. Or qu'est-ce qu'une bonne réaction? C'est de suivre la raison, c'est de suivre ce que nous indique la morale et ce qu'exige la vertu. Camus ne dit pas vraiment autre chose : malgré l'absurdité du monde, par son esprit, l'homme doit construire le sens de ses actions, et suivre les exigences morales. Mais j'ai l'impression d'entendre l'écho ancien des voix stoïciennes s'élever : "Eh, cher Camus, la raison n'est-elle pas elle-même un don de la nature? Ne fait-elle pas partie de la réalité? Quoi donc, pour lutter contre l'absurdité du réel et de la nature, tu nous demandes de suivre notre nature rationnelle? Mais alors, est-elle si absurde que cela, la réalité qui nous donne de quoi échapper à cette absurdité?"

On vous lit avec bonheur, Marc Lefrère, Votre analyse est très cohérente, bien sûr, vous terminez sur le stoïque: "Or qu'est-ce qu'une bonne réaction? C'est de suivre la raison, c'est de suivre ce que nous indique la morale et ce qu'exige la vertu." Réaction que vous opposez à l'absurde de Camus. Pour aboutir: "Mais alors, est-elle si absurde que cela, la réalité qui nous donne de quoi échapper à cette absurdité?" En fait vous n'avez pas vraiment mis en question l'absurde de Camus, vous l'avez simplement, si l'on peut dire, vous même, résolu. De la même façon qu'un chrétien peut le faire, subjectivement, par adhésion à des valeurs, qui finissent par donner le sens qui vous convient au monde, et qui lui convient à lui aussi, bien sûr. Parce que comment ce qui vous convient pourrait-il donc ne pas lui convenir? Nous n'existons qu'en relation. Or cela va très bien jusqu'à la confrontation avec une expérience qui exploserait votre point de vue, suivant la profondeur de votre conviction, ou la renforcerait tout à fait. Pour aller plus loin, le suicide est tout à fait cohérent dans une vision absurde, comme toutes les attitudes. C'est alors la manière de résoudre l'absurde du suicidé. Il donne par sa mort, un sens à sa vie. Un refus formalisé de se conformer, le premier degré du sacrifice. Qu'est-ce d'autre que de donner un sens que se sacrifier? Et donner un sens, c'est accepter ce qui nous dépasse. Le sens, comme le non-sens nous dépasse, sauf que le sens nous fait l'accepter. L'absurde de Camus offre cette chance unique de pouvoir se confronter à un réalité qui nous permette de grandir, en même temps qu'elle, par l'adhésion, ou le refus, qui sont reconnaissance. Chacun à sa façon, grandiose, ou pitoyable.

Cher Marc Lefrere, vous semblez capable de reprendre méthodiquement les différentes problèmatiques de ce débat philosophique avec sans doute davantage d'érudition et de tact que je ne saurais le faire. - merci.

Ravi de retrouver la vigueur de vos commentaires, cher Marc... J'entends parfaitement votre réticence à l'égard de la psychanalyse. Sans doute avez-vous raison d'un point de vue philosophique puisque Camus ne parle pas de psychanalyse. Et c'est bien dans le sens que vous dites, que se déploie son sentiment de l'absurde. Mais l'introduction de la psychanalyse, ici ne me semble toutefois pas totalement incongrue. Car si entre l'esprit et le monde, "la logique, l'ordre, l'absence d'absurdité est réclamée", c'est que l'esprit est animé du "désir" de logique, d'ordre et d'absence d'absurdité alors qu'il se heurte à un réel indifférent à son désir. Lorsque vous décrivez le règne anarchique des pulsions qui cherchent sans cesse à se satisfaire vous évoquez le « ça », qui représente le pôle pulsionnel de l'appareil psychique. Mais c'est le sujet avec son appareil psychique tout entier (ça, moi, surmoi) qui se trouve aux prises avec le conflit intra-psychique entre les deux principes (plaisir et réalité). Le désir, au sens de Freud, vise à combler le manque de l'objet perdu (absolu, total, donnant le sentiment de toute-puissance) ; mais la réalité consacre ce manque en interdisant le retour de l'objet manquant. Aux prises avec un désir et un interdit, l'homme doit faire le deuil de l'objet tout en rêvant à ses retrouvailles. Il y donc bien une fracture entre le sujet qui désire un objet (total, absolu, immédiat, donnant le sentiment de toute puissance), et le monde qui l'interdit en détournant le désir vers des objets leurres (partiels, médiats, incomplets, relatifs). Se trouve évoqué dans ce déplacement, le processus de sublimation. Comme pour Camus, ici, la réalité n'est pas plus signifiante que le plaisir, puisque c'est le rapport entre la réalité (les limites de l'homme) et le désir (être illimité) qui devient signifiant comme donnée incontournable de la condition humaine, poussant l'homme à courir après des objets leurres dans une quête inachevée où se succèdent illusion et désillusion

« Il y a une scission entre le réel et l'esprit. Mais quelle est cette scission et jusqu'où va-t-elle ? L'esprit n'est-il pas lui-même une part de la réalité? N'a-t-on pas moyen de connaitre le réel, et donc d'y appliquer son esprit?" L'absurde est un parti pris métaphysique et /ou philosophique. Je le perçois comme l'expérience sans cesse renouvelée de cette fracture entre mon désir (de logique, d'ordre, mais aussi de complétude, d'absolu) et le réel. Je dirais que votre questionnement traduit le désir d'une réponse capable de tarir la source des questions (un absolu). Mais il ne peut se heurter qu'à des réponses partielles, incomplètes, et insatisfaisantes (relatives)...qui relancent sans fin le travail de la pensée et la quête d'autres réponses en nous faisant passer de l'illusion (j'ai trouvé) à la désillusion (je croyais avoir trouvé)

quand einstein écrit e=mc² il ne sagit pas d'une illusion, c'est une part de la réalité relative qui ne peut répondre à la totalité, mais il ne sagit pas d'une illusion.

Camus a l'absurde joyeux, léger, insolent, révolté et éthique... le sens dépend de lui, quelle ironie ! Quelle liberté ! Car si une vie perpétuellement recommencée est absurde, le plaisir est à trouver dans la recherche, dans la création, dans l'engagement...la dignité de l'homme est là...Imaginons un chercheur en quête d'absolu, trouvant cet absolu...fin de la recherche, fin de la pensée...imaginons un artiste créant l'œuvre absolue...fin de la création...la quête est infinie justement parce qu'il n'y a pas de réponse absolue, parce qu'il y a un écart entre mon désir et le monde...le plaisir de penser, le plaisir de créer, le plaisir de chercher est un mouvement perpétuellement recommencé...non pas à l'identique...plutôt à la manière du Bolero de Ravel

J'aime beaucoup, cher Marc entendre l'écho ancien des voix stoïciennes que vous me rapportez....La raison ne parvient pas à englober le monde...l'absurde n'est pas la raison, mais précisément l'écart entre le monde et la raison. Cela ne signifie pas qu'il ne faut pas se servir de la raison pour faire un pied de nez à l'absurde. La raison dépend de moi...je peux donc la travailler comme l'archer travaille son geste...

Cher renard blanc, Le problème avec la psychanalyse, c'est qu'elle vise à une résolution, sur une manifestation qui fait partie de la réalité, à partir d'un mal-être. La psychanalyse, c'est d'abord une médecine. Et la médecine ne se préoccupe pas des tsunamis, à l'autre bout de la planète, dès lors qu'il ne nous empêchent pas en quelque manière. Or l'absurde relève d'un sentiment global. On peut bien sûr alors, l'aborder par la psychologie, qui reprendrait l'ensemble de ce qui meut la pensée humaine, philosophie et psychanalyse comprises. Mais utiliser les concepts de la psychanalyse devient périlleux. Il faut tout prendre en même temps, et mélanger des genres qui se marient mal. Imaginer Sisyphe heureux, sur le fonctionnement de son métabolisme, ou le taux de ses hormones, ou encore celui des endomorphines est ardu. De la même manière, s'intéresser aux infrastructures de la personnalité, c'est de l'action d'un Sisyphe, c'est du mouvement, et comme tout le reste, cela en constitue le fondement, mais comment l'apprécier dans sa véritable mesure? La conquête du savoir, c'est une résolution de l'absurde, subjective, comme les courses de chevaux, l'essentiel reste hors d'atteinte, quel sens à la cohabitation d'un turfiste et d'un prix §Nobel de médecine, dans le même monde? La résolution est ici, l'un comme l'autre peuvent être père de famille, ou électeur. L'un peut être l'autre. La raison est dépassée, par elle-même.

" mais la réalité consacre ce manque en interdisant le retour de l'objet manquant. " - elle fait ça la réalité vous êtes certain ? - " Aux prises avec un désir et un interdit, l'homme doit faire le deuil de l'objet tout en rêvant à ses retrouvailles. " - de quel objet parlez-vous concrêtement ? l'origine, l'eden, la totalité de l'être par la réconciliation de ses contraires dans une vision unifiée ? - " Il y a donc bien une fracture entre le sujet qui désire un objet (total, absolu, immédiat, donnant le sentiment de toute puissance), " - la chute adamique, l'homme est une créature au sein d'un système qu'il ignore, et poursuit donc un but, qui anime ses désirs. mais ce but est par définition inaccessible ce qui rend donc la vie absurde, c'est trés logique. - " et le monde qui l'interdit en détournant le désir vers des objets leurres (partiels, médiats, incomplets, relatifs). Se trouve évoqué dans ce déplacement, le processus de sublimation. " - la sublimation, ou peut-être simplement la raison. - " Comme pour Camus, ici, la réalité n'est pas plus signifiante que le plaisir, puisque c'est le rapport entre la réalité (les limites de l'homme) et le désir (être illimité) qui devient signifiant comme donnée incontournable de la condition humaine, poussant l'homme à courir après des objets leurres dans une quête inachevée où se succèdent illusion et désillusion " - tout n'est donc que illusion. - je reconnais malheureusement cette réthorique hermétique et presque dogmatique qui me déséspère.

Cher jlamo...ne me faites pas dire ce que je ne dis pas...tout n'est pas illusion, puisque "tout" n'existe pas et que les illusions et les désillusions se succèdent à tour de rôle, indéfiniment, pour permettre une quête sans fin ludique, joyeuse où s'exerce le plaisir de penser...

" où se succèdent illusion et désillusion " ou se situe la part de vrai ? la part de relativité qui permet de considérer qu'au sein d'un ensemble de phénomènes propres à créer l'illusion qu'est la vie qui ne se justifie par rien certes, se situe en fait la perpsective ténue de la " raison " qui permet de dire le " bien " ou le " mal ", le " vrai " ou le " faux " ? - à quel instant se situe une part d'illusion qui soit moins une désillusion qu'une autre lui succédant ?

sourire...mais nous sommes dans l'absurde, cher Jlamo et vous y êtes hermétique

je n'y suis pas hermétique, l'absurde est relatif au hasard, " dieu ne joue pas au dés ". - quelquechose qui est absurde est quelquechose de vain qui n'a pas de sens, pour moi le sens existe mais nous ne le percevons que partiellement.

" une quête sans fin ludique, joyeuse où s'exerce le plaisir de penser... " - qu'est-ce qu'on se marre ... ( smiley clin d'oeil je sais pas cmt ça s'écrit ) amicalement.

Je suis tout à fait d’accord avec vous à propos du conflit entre les deux principes dans notre psychisme. Mais ce conflit n’a que peu à voir avec celui, éventuel, entre la réalité elle-même (qui n’est pas le principe de réalité) et la logique. Je n’aime pas trop voir réduit tous les processus psychiques, et celui de la rationalité en particulier, au simple fruit du conflit existant entre des instances inconscientes. Vous écrivez : « c'est que l'esprit est animé du "désir" de logique, d'ordre et d'absence d'absurdité alors qu'il se heurte à un réel indifférent à son désir. » "Le réel est indifférent" à ce désir de savoir. Certes, le réel ne manifeste pas particulièrement d’empressement à se faire connaitre ; mais, pour autant, l’homme parvient à avancer dans la connaissance qu’il en a. Il n’est donc pas tout à fait vrai que le réel répugne totalement à satisfaire ce désir. Simplement, ce désir, comme tous les autres, nécessite d’employer les moyens adéquats pour l’accomplir. Et, à cause de « l’intellectualité » de l’objet de ce désir, il est nécessaire d’employer des moyens qui ne sont pas immédiatement accessibles et qui lui sont bien spécifiques. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on puisse placer le désir de logique (ou le désir de savoir) dans le même cas que les pulsions du « ça ». Et de ce point de vue, si j’osais, je dirais qu’il manque quelque chose à Freud. Il y a des désirs qui sont liés à l’animalité de l’homme. Il y en a qui sont liés directement à son humanité (pour le dire vite, tous les désirs liés à des « idéaux »). Le désir de savoir est lié à la présence de la raison en l’homme. Qu’il y ait un désir de connaissance (et même de connaissance absolue) qui demeure un temps inaperçu par un homme et peut donc jouer sur son comportement sans qu’il en prenne conscience, je le crois volontiers (au fond, c’est ce que dit aussi Platon). Mais ce désir de connaissance n’est pas une pulsion inconsciente au sens où l’entend Freud. L’inconscient de Freud n’est pas seulement une « moindre conscience », c’est réellement un domaine à part que l’on ne peut explorer par soi-même (il faut passer par un tiers – le psychanalyste) ; et c’est surtout un domaine non seulement indifférent à la rationalité, mais même qui lui est à bien des égards contraire (seul le principe de plaisir règne). Or le désir de connaitre est directement issu de cette rationalité. Et comme la logique suit des règles et ne se confond absolument pas avec de la fantaisie, un désir de logique et de compréhension ne peut pas être réduit à un désir de plaisir. En effet, sous bien des aspects, le principe de plaisir qui voudrait voir la réalité se soumettre à la demande de plaisir de l’homme est en contradiction avec le désir de logique ; car on ne pense pas facilement de manière logique, on est CONTRAINT, comme forcé, par les règles de la logique. La logique elle-même résiste à nos fantaisies. Autrement dit, dans ce que l’on appelle « désir de savoir » il faut distinguer le désir de voir la réalité se soumettre à notre pensée (désir puéril qui veut que cela soit puisque je le dis – cela reste un désir où la fantaisie est maitresse) et le désir de voir notre pensée comprendre vraiment la réalité comme elle est, et dans laquelle nous devons nous soumettre à la réalité et, pour cela, nous soumettre à la rigueur logique. Pour ces raisons, je ne peux donc pas voir en ce désir une simple pulsion du ça régie par le principe de plaisir. Ensuite vous écrivez que, dans la quête du savoir, se succèdent « illusion et désillusion ». Je sais bien que vous vous en défendez, mais votre utilisation du langage me conduit à supposer que pour vous toute pensée d’avoir atteint une vérité sur le réel n’est jamais qu’une illusion, dont on se rendra finalement compte plus tard, lors de la désillusion. On pourrait donc savoir ce qui est faux, mais pas ce qui est vrai. De sorte que la seule connaissance valable de l’homme aurait un contenu purement négatif (on peut savoir que ceci ou ceci ou ceci sont des erreurs – mais le reste est douteux). --- "Je dirais que votre questionnement traduit le désir d'une réponse capable de tarir la source des questions (un absolu)." Merci de cette remarque qui me permet d'aborder un autre point intéressant. Que toute activité humaine soit le fruit d’un désir, cela va de soi, sinon nous ne la ferions pas. Que toute activité humaine soit le fruit d’un désir inconscient, cela est déjà beaucoup plus critiquable. Que mon questionnement soit la traduction d’un désir inconscient de tout savoir, au sens où vous l’entendez, cela est, à mon avis, faux. Il y a une tendance contre laquelle il faut lutter : celle de « psychanalyser » la logique. Un argument, un questionnement, peuvent tout simplement être amenés par la raison ; et c’est de ce seul point de vue qu’il me semble utile de les aborder. Car enfin, lors même que l’on dit que le réel n’est pas compréhensible, ou qu’il est absurde, qu’est-ce qui nous permet de le SAVOIR, sinon la raison ? De sorte qu'il y a tout de même des raisons de penser que l'on peut penser le réel. En outre, "l'argument psychologique" peut presque toujours être renvoyé : je pourrais dire, par exemple, si je m'y essayais, que votre réponse traduit un désir inconscient et contradictoire à la fois de liberté et d’irresponsabilité : de liberté parce que le fait que rien ne soit défini donne un libre champ à l’action humaine. Mais d’irresponsabilité parce que si rien n’est défini sauf ce que chacun définit pour soi-même, si chacun est le seul maitre à bord, personne n’est finalement légitime à demander des comptes aux autres. Bref investir sa vie mais dans des valeurs de toute façon personnelles et sans significations autres que pour soi et ceux qui voudront bien penser pareil, puisque cette signification n’est pas réelle, elle est purement conventionnelle. Notez que, emporté dans mon exemple, j’y ai mis deux choses : une imputation psychologique qui, à mon sens, n’a pas de raison d’être. Je ne pense pas vraiment que ce désir ait motivé votre billet, et même si c’était le cas, cela n’épuiserait aucunement votre pensée et ne saurait suffire à l’expliquer. Mais j'y ai présenté aussi peut-être une certaine critique philosophique de la position de Camus, liée l’objection que je prêtais à la voix stoïcienne : que vaut le sens que je donne à l’existence si ce sens ne vaut que pour moi ? Et vous voyez que ce qui va compter dans cet échange ne sera pas le ressort psychologique de nos réponses mais l'argumentation logique que nous utilisons. (Ce qui ne signifie d'ailleurs pas que certaines erreurs de logiques ou certains préjugés ne puissent être induits par des raisons psychologiques - mais on ne peut s'en rendre compte et en sortir que par des raisonnements). ---- Enfin, vous écrivez : « Car si une vie perpétuellement recommencée est absurde, le plaisir est à trouver dans la recherche, dans la création, dans l'engagement...la dignité de l'homme est là...Imaginons un chercheur en quête d'absolu, trouvant cet absolu...fin de la recherche, fin de la pensée...imaginons un artiste créant l'œuvre absolue...fin de la création... » Je suis toujours songeur lorsque l’on me dit qu’un idéal non seulement ne peut, mais ne doit surtout pas être atteint. Car je me demande alors : mais en ce cas pourquoi travaillons-nous à nous en approcher sans cesse ? Il vaudrait mieux en rester à notre fantaisie !

1- La pensée consiste à faire des liens, cher Marc. C'est toujours une prise de risque. Et si je m'autorise ce lien entre la philosophie de l'absurde et ce que dit la psychanalyse de la quête de l'objet, ce n'est pas pour réduire la pensée de Camus à la psychanalyse, mais pour souligner le fait suivant : la « quête de l'objet perdu » détourné vers des objets leurres par la force d'un interdit, évoque pour moi cette philosophie de l'absurde. Vous n'êtes certes pas obligé de me suivre sur ce terrain là ; mais, il me plait de souligner la cohérence de ce lien. La psychanalyse ne prétend pas réduire la rationalité aux conflits existants entre les instances inconscientes...Elle envisage la pensée (qu'il s'agisse d'une pensée rationnelle ou non) comme comme la réponse de l'homme confronté au manque de l'objet. La pensée vise alors à apaiser l'angoisse en cherchant à combler le vide laissé par la question sans réponse. Chercher ou créer une réponse (par la rationalité ou non) pour obtenir des réponses possibles, incapable d'être « la réponse désirée » tarissant la source du manque.

2- Lorsque je dis que le réel est indifférent à mon désir, je ne dis pas seulement qu'il est indifférent à « mon désir de savoir », ce qui ne voudrait pas dire grand chose, mais qu'il est indifférent à ce que je voudrais qu'il soit ; et c'est parce que le réel est indifférent à ce que je voudrais qu'il soit, que mon désir de vérité doit être plus fort que mon désir personnel, si je veux accéder au savoir. Il ne s'agit donc pas de dire que « le réel répugne totalement à satisfaire mon désir de savoir », mais bien d'évoquer la conscience toujours maintenue et nécessaire d'une fracture entre le monde (ce qu'il est réellement) et mon désir (ce que je voudrais qu'il soit). Il ne me semble pas ici faire un contre-sens en remplaçant le mot désir, par le mot esprit, dans la phrase de Camus. Je ne prétends pas dire ce qu'il dit, non plus. Le désir n'est pas l'esprit et les mots ont un sens. Mais il me semble que l'absurde peut aussi s'énoncer aussi d'une autre place.

3- Freud nous dit que l'homme est un être complexe (affectif et cognitif, biologique, historique, etc...), vulnérable, qui s'élabore avec du conscient et de l'inconscient, toujours soumis à des conflits intra et inter psychiques, aux prises avec des enjeux de narcissisme, des pulsions d'emprise et de conservation. C'est un être ambivalent (il veut une chose et son contraire). Le désir de savoir est aussi un désir de maîtrise ou d'emprise sur soi et sur le monde. « Le moi n'est pas le maître en sa propre maison ». Cette phrase de Freud souligne, sous un angle nouveau, l'importance de la devise socratique : « connais-toi toi même ». L'homme est un être à la fois rationnel et irrationnel. Savoir, encore, est une quête d'adaptation au monde, une manière de supprimer l'écart entre mon « esprit » et le « monde ». Pour chercher les réponses aux questions qu'il se pose en affrontant l'énigme, l'homme peut être à la fois rationnel et irrationnel... Il y a une réflexion à mener sur la différence entre croyance et savoir, et sur leur fonction réciproque.

4- Le désir de logique rationnelle peut s'entendre comme le désir d'un monde et d'un sujet soumis l'un et l'autre à une logique rationnelle. Mais la rationalité ne peut englober la totalité de l'être humain ni la totalité du monde. Ce qui se cache derrière la logique rationnelle c'est un désir d'emprise sur soi et sur le monde...L'absurde se glisse ici en toile de fond

5- J'aime beaucoup votre opposition entre logique et fantaisie. Mais si l'on prend l'histoire des grandes découvertes scientifiques, il arrive que la fantaisie, ou l'imaginaire, contribue à orienter la quête vers un objet de savoir rationnel et logique, inattendu. Les contraintes imposées à l'esprit par les règles de la logique, n'évacuent pas le désir de réduire l'écart entre mon « esprit et le monde » pour satisfaire la pulsion d'emprise

6- Je n'arrive pas à savoir si nous sommes en total désaccord où si nous nous débattons simplement avec du malentendu. Pour la psychanalyse, le « désir puéril » cherchant à confondre le réel avec ce que l'on voudrait qu'il soit (illusion), reste présent et conflictuel avec le « désir adulte » de reconnaître le réel « dans son indifférence à notre désir » (désillusion), pour orienter la quête de savoir. Les mots illusions et désillusions ne signifient pas comme vous le dites que toute conquête d'une vérité sur le réel n'est qu'une illusion, mais que toute conquête d'une parcelle de vérité sur le réel porte en elle l'illusion de la Vérité ou de la totalité ou de l'absolu (je peux tout comprendre, je peux tout expliquer) et conduit à la désillusion (je ne comprends qu'une infime partie de ce que je voudrais comprendre, tout ne s'explique pas)... Et c'est parce qu'il y a désillusion que je peux continuer la quête... (Winnicott explique parfaitement ce processus d'illusion et de désillusion)

7- Je n'ai absolument pas le sentiment de « psychanalyser la logique », en parlant d'un désir de logique ; et je n'ai pas moins le sentiment de dire qu'on ne peut pas penser le réel. Je dis simplement que la logique ne contient pas la totalité du réel, et que toujours quelque chose échappe, alors que le désir de l'homme est un désir de totalité. Ceci s'éprouve par l'expérience.

8- D'une part cela me permet de continuer à penser, à créer, à chercher à savoir, et à apprendre, sans m'en tenir aux seuls acquis, d'autre part cela me permet de réfuter en bloc, les marchands d'absolu, les idéologues et les théoriciens rationnels de la totalité

9- « Que vaut le sens que je donne à l'existence si ce sens ne vaut que pour moi ? » Il me semble que Camus répond à sa manière pour échapper au nihilisme : « Il y a donc, pour l'homme, un action et une pensée possibles au niveau moyen qui est le sien. Toute entreprise plus ambitieuse se révèle contradictoire. L'absolu ne s'atteint ni surtout ne se crée à travers l'histoire. La politique n'est pas la religion, ou alors elle est inquisition. Comment la société définirait-elle un absolu ? Chacun peut-être cherche pour tous, cet absolu. Mais la société et la politique ont seulement la charge de régler les affaires de tous pour que chacun ait le loisir, et la liberté de cette commune recherche. L'histoire ne peut plus être dressée en objet de culte. Elle n'est qu'une occasion qu'il s'agit de rendre féconde par une révolte vigilante »... et encore : « Au midi de la pensée le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin commun....Dans la lumière le monde reste notre premier et notre dernier amour. Nos frères respirent sous le mee ciel que nous, la justice est vivante. Alors naît la joie étrange qui aide à vivre et à mourir et que nous refuserons désormais de renvoyer à plus tard... »

tout à fait daccord, j'interviens simplement pour dire que deux discours différents s'opposent ici dont il me semble l'approche que propose Renardblanc me semble tout à fait symptomatique d'une compréhension du monde faite d'une certaine transcendance qui s'imprègne également de notions psychologiques mais semble trouver des limites par l'affirmation en des principes de " croyances " qui me semblent dogmatiques. - et représentent clairement les bases du judaïsme qui influent notamment certaines approches littéraires et différentes formes selon moi d'une certaine manipulation des esprits ou du moins d'une certaine façon de voir le monde. - cela me semble trés utile de tenter d'être capable de comprendre les sources de ces différentes dialectiques qui se traduisent dans différentes idéologies, philosophies, ou modes de pensée et me semblent occulter une certaine rationnalité tout en souhaitant affirmer une façon " logique " de voir le monde, renvoyant à la psychologie et différents principes qui cachent des idées simples pour il me semble créer une certaine confusion. - il ne sagit pas de faire un " procès " de cette approche du monde, mais souhaiter à davantage de cohérence pour permettre d'éviter notamment une certaine confusion des esprits.

J'ai suivi avec intérêt ce fil. Belle illustration des efforts de toute l'histoire humaine pour rendre compte du monde (absurde, étrange, inconnu, en partie connaissable ...) par un réseau de langage. A ce titre je reviens sur Dom Juan : curieuse comédie où le héros meurt. Vous me voyez venir avec l'idée du baroque : tenir ensemble l'idée de la mort et celle de l'extase, faire oeuvre avec l'inconstance des représentations, le mélange, le grand jeu des illusions, montrer ce qui se dérobe et qui n'est pas là où l'on pense l'attendre ... Le baroque (terme forgé a posteriori) est une solution esthétique, manière de renvoyer des images aux images déjà produites, tout en ramenant sans cesse la référence à la mort. Sorte d'éloge du mouvement, en particulier celui de la chute, de la catastrophe et de l'ascension. "Il faut imaginer Sisyphe heureux", rappelez-vous Renardblanc, je me permets ceci : il faut voir Sisyphe en mouvement.

Merci de ce rappel sur le baroque, Marielle. Votre éloge du mouvement est particulièrement bienvenu. L'absurde de Camus est un éloge du mouvement, du geste, de l'engagement, de la démarche...L'important, en effet, n'est pas le but (placer le rocher au sommet de la montagne) mais le mouvement sans fin dans lequel se concentre le travail que l'on sait par avance « désespéré »... Il y a un éloge du désespoir (voire la définition de Comte-Sponville « petit traité du désespoir ») qui relève de l'action et du présent, par opposition à l'espoir qui relève de l'attente passive d'un avenir radieux...Et il y a un éloge du mouvement que vous avez déjà évoqué dans l'un de vos billet en citant Montaigne.

Si je puis me permettre... "jpylg" a mis en ligne, sur son blog, billet consacré à Simone Weil, la couverture d'un livre de celle-ci où l'on peu lire : "Collection espoir. Fondée par Albert Camus". Camus a édité Weil. Un signe? De quoi? A propos d'espoir et de mouvement... L'espérance ne peut-elle pas susciter un mouvement , "imperceptible" ou "ineffable", dans l'immobilité de la méditation? Le mouvement ne provient-il pas d'une accumulation d'énergie ? (Entendu des choses, un début de débat sur l' "orgon" grec ancien, la nuit dernière...)

Permettez-moi de considérer, à titre personnel, qu'il n'est certes ni nécessaire de faire l'éloge du mouvement, ni bienvenue de le faire : la société moderne s'en charge bien assez pour nous, et Sarkozy en est sans doute une incarnation éminente!

Marc Lefrère, sans doute n'êtes-vous pas sans faire la différence entre mouvement, précipitation, agitation ....

Entre le mouvement et la précipitation, il n'y a qu'une différence de rapidité. Je ne crois pas que ce soit l'éloge du mouvement qu'il faille faire, mais l'éloge d'une orientation correcte du mouvement. Car, de toute façon, le mouvement a toujours lieu dans le monde : le temps passe, les choses changent d'elles-mêmes.

Merci, cher Pierre pour la référence du billet de jpylg. Non seulement Camus a édité Simone Weil, mais il a dialogué avec elle, il s'est confronté à sa pensée et a préfacé certains de ses écrits. "Une doctrine ne suffit à rien, explique Simone Weil, mais il est indispensable d’en avoir une, ne serait-ce que pour éviter d’être trompé par les doctrines fausses". " Camus ne peut que se se retrouver ici...Dans une préface à "l'Enracinement" Camus écrit :" Il me paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies dans l’Enracinement. C’est dire l’importance de ce livre. Et en vérité cette œuvre tout entière consacrée à la justice, une justice la portera peu à peu à ce premier rang que son auteur refusa obstinément durant sa vie. » ... C'est dire qu'il me faut, grâce à vous, nuancer mon propos sur l'espoir."Espérer" vient du latin."sperare" qui signifie "attendre la réalisation de son souhait". Sentiment qui aide à vivre, qui est souvent utilisé pour faire passer la pilule du présent au nom d'un avenir radieux qui ne vient jamais. Mais il n'empêche pas l'action. Toutefois, le mobile de l'action ne me semble pas être l'espérance, contrairement à l'idée répandue, mais le désir ou la nécessité. L'action se projette dans l'avenir, elle vise un but atteindre (espérance) mais elle se vit et s'apprécie dans le présent avec le désir de justice qui l'anime. La méditation est une action de concentration de la pensée, imperceptible...mais je ne peux pas dire s'il s'agit d'espérance...il me semble que l'on est dans l'action pour sentir une harmonie entre soi et le monde

jpylg évoque sur son billet "une espérance lucide, loin de toute naïveté"...C'est dire à quel point l'espérance doit être maniée avec des pincettes.

Grâce à toi, Marielle, j'en sais un peu plus sur le baroque, que je ne connaissais (qu'un peu) que sous sa forme musicale. En fait, je ne connaissais que sous sa forme contraire (?) "le jansénisme". Mais j'avance là avec prudence, car je ne suis pas sûr du tout de ce que je dis. En tout cas, belle chose que de dire Sisyphe en mouvement. Bonne chose que tout ce que tu dis dans ce commentaire. je hoche la tête en manière d'acquiescement.

@MarielleBilly : de mon côté, je ne suis pas surpris que Dom Juan soit une "comédie où le héros meurt" = comme vous le soulignez, c'est la comédie de la vie. Or, à ce jeu-là, tous les êtres humains qui en sont les héros meurent.

Oui Lincunable, j'ai juste voulu souligner que cette esthétique (le baroque) évoque la mort dans une théâtralisation de la forme (on est alors assez loin du "philosopher c'est apprendre à mourir") et une dramatisation du thème (chute, vanités, corps et chairs exaltés,....) : peut être qu'au delà de la conscience de la mortalité et de la finitude; le baroque se plaît aussi à brouiller les repères, à faire jouer les contraires, à briser les représentations établies, et même à louer le désordre (au moins esthétique)

@ Renard Blanc, Il ya bien entre nous un désaccord fort, sur la place de la rationalité. « La pensée consiste à faire des liens », dites-vous et ce n’est certes pas moi qui vous expliquerai le contraire. Mais ces liens doivent avoir une raison d’être : et je comprends bien que vous trouvez une analogie entre la séparation de l’esprit et du monde et la séparation entre le désir et son objet. Et, en un sens, c’est bien exact. Mais il ne me semble pas du tout que le second cas puisse servir à illustrer ou à justifier une quelconque absurdité du monde. Vous faites remarquez avec raison que les mots ont un sens et que le désir n’est pas l’esprit. Je rajouterai donc que l’absurdité n’est pas tout manque. C’est uniquement un manque de raison, ou de logique. Dire que le monde n’est pas tel que je voudrais qu’il soit ne suffit pas à justifier qu’on le trouve absurde. Il faut, pour qu’il soit tel, qu’il ne soit pas ce que la raison ou la logique voudrait qu’il soit, et qu’il soit donc foncièrement incompréhensible. Pour cette raison, on ne peut pas dire que, pour la seule cause que tous nos désirs ne sont pas satisfait, le monde parait absurde. Vous dites : « la psychanalyse ne prétend pas réduire la rationalité aux conflits existants entre les instances inconscientes » puis « je n’ai absolument pas le sentiment de psychanalyser la logique ». Je suis bien d’accord que la psychanalyse en elle-même peut ne pas réduire ainsi la rationalité, mais certains discours psychanalytiques tendent à cela (et c’est une raison forte, à mon avis, de la « discorde » que l’on peut parfois constater entre philosophes et psychanalystes). Car vous expliquez également que : la pensée est la réponse de l’homme confronté au désir inconscient ou conscient, et qu’elle vise donc à apaiser l’angoisse. Telle est sa fonction, qu’elle soit rationnelle ou non. Qu’en outre ce désir de savoir est finalement un désir d’emprise ou de maitrise de soi ou du monde. Que ce qui se cache derrière la logique est un désir d’emprise sur soi et sur le monde. Et que l’absurde se glisse en toile de fond. Et enfin que les contraintes imposées à l’esprit par les règles logiques n’évacuent pas le désir de réduire l’écart entre l’esprit et le monde pour satisfaire la pulsion d’emprise. Si ce n’est pas encore psychanalyser la logique, je me demande ce que c’est ! La logique et la raison est réduite à un moyen d’abaisser notre angoisse. L’ennui est que précisément une illusion (Don Quichotte) peut faire exactement le même effet. Il y a donc dans cette approche la perte de ce qui fait la spécificité même de la raison et de la logique. Mais mieux même, cette rationalité est purement instrumentale et utilitariste : elle est le moyen par lequel nous cherchons à imposer notre domination sur le monde. On croirait entendre Nietzsche ! Il y a une différence entre dire que la raison permet de développer un pouvoir et dire que c’est pour développer un pouvoir que l’on a développé une raison. La différence, c’est que dans le second cas la raison est seulement ce qui sert à produire une « illusion efficace » (en une vision purement pragmatiste des choses), et que, dès lors, le fait qu’elle soit capable de produire des connaissances objectives importent peu et est même très largement remis en cause. La vérité, n’est-ce pas, c’est ce qui est efficace et cela peut facilement changer! Dans ce cadre psychanalysant et pragmatiste, où la raison est purement instrumentale et ne sert à rien d’autre qu’à satisfaire nos désirs, alors en effet, si le monde ne répond pas à nos désirs, on peut en déduire qu’il est absurde (puisqu’il ne se soumet pas facilement à l’instrumentalisation de la raison). Mais permettez-moi de souligner que c’est d’une part laisser de coté la spécificité de la raison (qui, en réalité, est ce par quoi nous pouvons nous détacher de nos désirs pour entrer dans un rapport objectif au monde) et d’autre part tout à fait contraire à la position de Camus pour qui la raison est d’abord un moyen de définir des valeurs, et non une emprise. Sur le rapport entre fantaisie et rationalité : la fantaisie oriente certes la recherche, mais très diversement. Elle détermine une initiative, un point de départ. Mais elle ne détermine ni la démarche scientifique ni ne la fait réussir. Seule la raison le peut. A propos de l’illusion et de la désillusion, je ne vois pas en quoi, sauf cas pathologique, un adulte qui comprend quelque chose de la réalité peut croire par là avoir tout compris de la réalité toute entière : il me semble que la désillusion est, chez beaucoup, faite une fois pour toute et des gens qui pensent réellement tout savoir sur tout, je n’en connais pas beaucoup ! Enfin, il me semble qu’il faut réfléchir davantage à notre rapport aux idéaux. A force de faire l’éloge du mouvement, on oublie ce que l’on en attend. Et surtout, on oublie qu’il peut y avoir mieux qu’être en perpétuel inachèvement ; car, il faut tout de même se rappeler que toute souffrance vient de l’inachèvement. Imaginons que l’idéal soit atteint : je prétends qu’il ne s’en suivrait pas ce que vous supposez : ennui, fin de la pensée, fin de la création, fin de tout. Car imaginons que ce soit vrai. Cela signifierait qu’il est bon d’être imparfait, d’être ignorant, d’être méchant. Pourquoi ? Parce que cela nous permet de continuer à travailler à être plus parfait, plus savant, plus gentil. Mais en même temps, on dit : mais surtout il ne faut pas être tout à fait parfait ! Pourquoi ? Parce que nous serions fort malheureux ! Bref : il faut remercier le ciel que nous soyons imparfaits car c’est ce qui nous permet d’espérer devenir parfait! Mais surtout ne soyons jamais parfait par ce que sinon nous perdrions l’espoir d’être parfait ! Ah oui, quelle perspective ! Surtout ne soyons jamais heureux de peur de perdre l’espoir d’être heureux ! Et il faut en plus de cela que Sisyphe soit content !

@ Marc Lefrere 1- Prenons acte, donc, de ce désaccord profond sur la place de la rationalité. L'absurdité est un manque de logique ou de raison ; en effet,il n'y a ni logique, ni raison dans le fait de s'attacher à un travail inutile et sans espoir. Est-il illogique et irrationnel de faire le lien entre cet absurde là et la quête de l'inaccessible étoile ? Est-il illogique et irrationnel de souligner que cet absurde là évoque aussi le désir de complétude face à la béance incomblable issue de la perte de l'objet primordial ? Il me semble que non. L'absurde représente la condition humaine : c'est-à-dire l'Homme aux prises avec la réalité de ses limites, et confronté pourtant à son désir d'infini ou d'absolu. La raison et la logique, qui ne sont que des élaborations humaines, portent en elles les limites de l'homme... En ce sens, elles ne peuvent englober la totalité du monde. Elles consacrent le nécessaire travail de deuil de la totalité immédiate tout en permettant le rêve d'une totalité possible, à venir.

2- Je ne sais pas s'il y a discorde entre philosophes et psychanalystes... nous revenons ici au problème de l'identité. Il peut y avoir autant de discordes entre deux philosophes ou deux psychanalystes, qu'entre un psychanalyste et un philosophe. La psychanalyse ou la philosophie doivent être rejetées totalement pour cela ? J'ajoute que la "psychologie clinique" à laquelle je me réfère, est attachée au nom de Daniel Lagache et de Juliette Favez-Boutonnier, tous deux médecins, psychanalystes et philosophes. Si certains discours psychanalytiques, déconsidèrent la psychanalyse, il se pourrait bien que certains discours philosophiques déconsidèrent la philosophie...Comment peut-on, au nom de la logique et de la rationalité, quand on est philosophe et que l'on cultive l'amour de la sagesse, défendre des idéologies totalitaires ?

3- Je ne sais pas ce que signifie psychanalyser la logique. Je vous renvoie à cet extrait de l'ouvrage de Gilles Deleuze et Félix Guattari, « qu'est-ce que la philosophie ? », éd. de Minuit, 1991 : « Nous demandons seulement un peu d'ordre pour nous protéger du chaos... nous demandons, pour nous faire une opinion comme une sorte d'ombrelle qui nous protège du chaos...Alors que la religion peint sur l'ombrelle un firmament, la philosophie, la sciences et l'art veulent que nous déchirions le firmament et que nous plongions dans le chaos...Le savant, le philosophe, l'artiste semblent revenir du pays des morts...Ils tirent des plans sur le chaos » Nous entendons chez le philosophe Gilles Deleuze cet écho repris par Daniel Anzieu en 1994 « Le penser, du Moi-peau au Moi-pensant », Dunod : « L'esprit a crée la pensée, sinon pour répondre complètement à ces défis, du moins pour contenir les angoisses, reconnaître les rêveries et les fantasmes, traiter les conflits inter et intra psychiques suscités chez les humains par leur impuissance, leur finitude, leur déréliction, leurs blessures narcissiques, leurs échecs,, leur ennui, leur vanité, leur condition, leur démesure, leur néant, marques du péché originel selon Pascal, que la psychanalyse appelle le complexe de castration »

4- Dire que la raison et la logique ont la même fonction que la pensée magique et religieuse n'est pas pas mettre la raison et la logique au même niveau que l'irrationnel. La pensée magique et religieuse vise à expliquer ce qu'on ne comprend pas par l'hypothèse de l'intervention de puissances surnaturelles, maléfiques ou bénéfiques. Les divinités et les démons, les magiciens et les sorciers, les marabouts et les guérisseurs sont alors les médiateurs de l'autre monde. Ils ont accès au secret. Le secret est entretenu, respecté et craint. Les réponses qui lui sont apportés relèvent de la foi et non du savoir : elles ne sont pas discutables. Ni l'argumentation rationnelle, ni la logique ne peuvent remettre en question les vérités de la foi. En situant l'inexplicable dans un « autre monde », hors de portée humaine, on entretient le monde du secret et on s'interdit d'en savoir quelque chose par explication rationnelle. La pensée philosophique se mesure au secret en spéculant sur lui. En posant un discours rationnel sur ce qui constitue le mystère, il élabore des théories qui sont des spéculations questionnantes, desquelles il essaie de tirer des leçons de vie. La mission de la connaissance scientifique a longtemps semblé être de dissiper l'apparente complexité des phénomènes afin de révéler l'ordre simple auxquels ils obéissent. Le premier présupposé considère l'existence d'un ordre de la nature, rationnel et logique, obéissant à des lois de procédure reliant des causes à des effets. Les lois deviennent alors connaissables par l'intermédiaire d'une pensée humaine également rationnelle et logique. La science vise à réduire le secret et à le combattre. L'observation des phénomènes naturels, et l'expérience maintes fois répétée permettent la construction d'un savoir objectif, constitutif de vérité

5- La connaissance scientifique est conquise sur le chaos. Elle y retourne sans cesse et c'est ce qui fait progresser la connaissance. L'homme d'aujourd'hui sait plus de choses que l'homme d'hier, même s'il ne pense pas mieux. Pour reprendre l'image de Gilles Deleuze et Félix Guattari, « le savant revient du pays des morts – du pays du secret – il a déchiré l'ombrelle et il a ramené du chaos un plan sécant, un plan de référence ou de coordination. C'est dire que la science n'épuise pas le secret même si elle le combat : la mise en ordre du scientifique est toujours limitée, dans la mesure où celle-ci n'est possible qu'à partir d'un plan d'immanence qui vient couper l'espace chaotique »

6- Avec la nuance que vous apportez, nous sommes d'accord sur le rapport entre fantaisie et rationalité.

7- Vous avez de la chance de ne pas connaître beaucoup de gens qui pensent tout savoir ou qui pensent détenir la vérité...il y en a partout et dans tous les milieux...En fait l'illusion se manifeste lorsque l'on accède à un nouveau savoir et que soudain, tout s'éclaire...C'est un moment jubilatoire que l'on éprouve et qui participe du plaisir d'apprendre...très vite le nouveau savoir montre ses limites (désillusion) et la quête d'un nouveau savoir s'impose d'autant plus fortement que l'on a connu ce moment jubilatoire. Mais il arrive qu'à travers des failles narcissiques importantes ou sous le coup d'une vulnérabilité particulière, le sujet reste coincé au niveau de l'illusion, dans une sorte du négation du réel, pour éviter la quête et jouir d'une position imaginaire..

8- Je suis d'accord avec vous pour réfléchir davantage à notre rapport aux idéaux...mais je ne parviens pas aux mêmes conclusions que vous. Par définition un idéal n'existe que dans la pensée et non dans le réel. Comme l'être humain aspire à réaliser son idéal, il y a forcément de l'inachèvement dans ce mouvement et de l'absurde... Cet inachèvement, certes inconfortable relance le désir, stimule l'attention et la critique du réel, et perpétue la dynamique de la vie. Lorsque l'on a atteint l'état désiré, il y a forcément détumescence du désir et immobilité.

9- Je crois que Camus montre avec Sisyphe que le bonheur n'est pas dans l'achèvement, mais dans le mouvement...dans le fait qu'il y a toujours quelque chose à découvrir, à tenter...que cela se situe dans l'action et dans le présent

qui défend des idéologies totalitaires ?

Vous pensez que la philosophie vaccine des idéologies totalitaires ? Que penser de Heidegger quil vote pour le parti national-socialiste (NSDAP) en 1932, y adhère l'année suivante et y reste jusqu'en 1945. Le 21 avril 1933, il est élu recteur de l'Université de Fribourg trois mois après l'avènement de Hitler comme chancelier du Reich (le 10 janvier 1933). Il prononce le fameux Discours du Rectorat, qui lui sera constamment opposé. Je n'ai toujours pas compris la logique et la rationalité qui a poussé Heidegger à ce choix. Que penser des philosophes qui ont défendu Staline, puis le maoïsme, etc... ?

ce qui vous amène à conclure qu'il faut considérer toute la philosophie phénoménologiste et/ou nihiliste de Heidegger, en passant par Husserl, Hegel, Kierkegaard, dans la lignée de Kant et jusqu'à Sartre, comme synonymes des idéologies totalitaires dont vous m'imputez implicitement la défense ? - faire un tel raccourcis ne peut qu'amener à conclure que quelquesoit l'appartenance de Heidegger au sein du Reich, cette philosophie qui engendra le totalitarisme est malheureusement encore aujourd'hui celle à l'oeuvre dans notre monde moderne sous des formes différentes et moins nocives que ne le fut le nazisme. - Les différentes philosophies qui ont précédé ou soutenu des régimes totalitaires ne sont pas moins des composantes de l'ensemble de notre héritage philosophique, dont la phénoménologie et la pensée nieztschèenne ou de l'héritage de la philosophie kantienne.

Non, cela ne m'amène pas à conclure... lisez moi mieux jlamo... et je ne vous impute rien... je dis simplement que l'engagement de Heidegger interroge sur sa philosophie, dont par ailleurs de grands philosophes humanistes rationnels et logiques se réclament...

" je dis simplement que l'engagement de Heidegger interroge sur sa philosophie, dont par ailleurs de grands philosophes humanistes rationnels et logiques se réclament... " - c'est à dire ? je ne comprend toujours pas trés bien ou nous souhaitons en venir ? - Heidegger ou sa philosophie représentent pour vous par conséquent une conception plutot " utile " et permettant d'améliorer notre conception philosophique, - ou au contraire, une idéologie expressement nuisible malgré que de grands philosophes se disant humanistes et rationnels ne s'en réclament. - Je perçois plutot l'idée que selon vous cette forme de rationnalité, en faisant un parallèle avec l'engagement politique de ces philosophes, ne soit pas la pensée avec laquelle vous sembliez le plus à l'aise, le plus en phase, voire même plutot en opposition avec cette forme de rationnalité. - j'ai peut-être mal compris ce que vous souhaitiez dire en parlant du rapprochement entre Heidegger et l'Allemagne de Hitler, mais cela me semble plutot pencher à l'évidence dans le sens d'une critique de cette philosophie et de ce philosophe.

S'il y a hiatus entre l'engagement de Heidegger dans le parti nazi de 1932 à 1945 et sa philosophie où se trouve-t-il ? Comment se fait-il qu'un philosophe dont la fonction est de manifester "l'amour de la sagesse" et de s’interroger sur "la vérité et ses problèmes" par le truchement de la "logique" et de la "raison" en vienne à adhérer au parti nazi ? Mais je ne suis pas obligé de m'en tenir à Heidegger. Il y a d'autres philosophes problématiques. Pour comprendre le sens de cette question, il vous faut relire ma réponse 2 à Marc Lefrère. Et peut-être même tout le dialogue qui la précède et qui la suit. Bonne lecture

Sur ce point précis qui est ici évoqué, ce n'est certes pas moi qui prendrait la défense d'un Heidegger avec lequel je suis, même sur ses considérations métaphysiques, en grande opposition. Ce qui pose un autre problème, car je ne pense pas qu'il suive correctement la raison. Il se trompe, comme d'autres (et moi peut-être) peuvent se tromper tout en croyant suivre correctement leur raison. Mais, sur votre réponse 2, je ne crois pas que vous m'ayez bien compris : il y a plusieurs discours philosophiques comme il y a plusieurs discours psychologiques. Mais il y a à chaque fois des points communs qui permet d'appeler les uns "psychologiques" les autres "philosophiques". La différence tient à la fois à l'objet abordé et à la manière de l'aborder. Et le risque que je soulignais (sans vouloir dire qu'il était de fait réalisé et général) était que la fixation sur l'objet de l'étude conduise à tout considérer comme issu de cet objet. On tient une méthode explicative et on veut ainsi la généraliser. (En ce sens, d'ailleurs, on peut sans doute croire "tout savoir", non pas au sens où on aurait tout de suite réponse à tout, mais au sens où on aurait la méthode pour tout expliquer - vous voyez que je me rapproche de votre position sur ce point). La psychanalyse étudie les pulsions inconscientes et les conflits de ce type qui influencent notre comportement. Et elle a parfois tendance à tout réduire à ce jeu d'influences. Or c'est ce que je retrouvais dans votre discours : la rationalité n'est qu'un processus mis en place par la conscience pour réduire l'angoisse de manière efficace. Et ce n'est pas pour rien à mon sens si l'un des fondateurs du pragmatisme (William James) fut aussi d'abord un psychologue. Je pense qu'il y a bien une relation directe, mise en place par celui-ci, entre le discours psychologisant et l'affirmation qu'il n'existe pas réellement de vérité objective, car notre pensée (issue de simples nécessités pulsionnelles tout à fait subjectives) est toujours trop emprunte de son origine pour voir ce qui est en soi. Cela ramène la raison à un processus purement subjectif, ou psychologique, qui rend donc ensuite tout à fait problématique (voir impossible) l'existence d'un discours objectif qui en serait issu. C'est contre ce type de "psychologisme" que lutta, si mes souvenirs sont bons, Husserl.

1- Je ne pense pas que la psychanalyse réduise « tout » au jeu d'influence des conflits inter et intra psychiques, parce que je ne pense pas que « tout » puisse être englobé par quelque théorie que ce soit. Je parle comme vous de la raison et de la logique comme d'un processus offrant la possibilité d'organiser la pensée, d'objectiver l'objet d'étude, et d'accéder au savoir. Mais cela part de deux postulats : a- la raison et la logique constituent le sujet (or il y a toujours aussi de l'irrationnel, du subjectif, du désir, chez le sujet et la psychanalyse parle d'une logique cachée) b- la raison et la logique organise le monde (or il apparaît que le monde échappe aussi au rationnel, ou que s'y cache une logique cachée, pour le moment inaccessible)

2- Lorsque vous dites que Heidegger ne suit pas correctement la raison et qu'il se trompe (peut-être, comme vous ou moi) en croyant la suivre, vous évoquez mon premier postulat : du subjectif, de l'irrationnel, du désir peuvent s'infiltrer aussi dans le discours rationnel. Si je place ce constat en perspective avec votre argumentation je m'interroge sur la fonction de la philosophie, dans la mesure ou la logique et la rationalité qui la constituent dans la recherche de la vérité, ne parvient pas à empêcher ce débordement... Et je m'interroge sur ce que nombre de philosophes appréciables, dont Hannah Arendt, percevaient chez Heidegger pour en faire un maître en philosophie. Le postulat sur la raison la logique et le monde est un parti pris métaphysique.

le coeur a ses raisons que la raison ne connait pas

3- Cela ne ramène pas la raison à un processus purement subjectif. La raison est au contraire un processus d'objectivation, qui vise à délaisser le sujet. Mais l'on constate que le sujet raisonnant et logique est lui-même en proie à une lutte psychique interne où le souci d'objectiver le monde se heurte à sa subjectivité, à tel point que, sans le savoir (inconsciemment), il peut laisser infiltrer du subjectif dans son raisonnement Cela ne rend pas impossible l'existence d'un discours objectif, issu de la raison...et sans doute existe-t-il des méthodes pour repérer le subjectif et l'évacuer. Mais nous constatons, notamment en philosophie que sur un même objet d'étude, plusieurs discours rationnels et logiques existent et se contredisent. On voit qu'il n'y a pas ici « psychologisme », mais plutôt un questionnement portant sur les limites de la raison à partir d'un constat posé sur une réalité problématique. Il ne s'agit pas de dire que quelque chose d'autre est supérieur à la raison dans la recherche de la vérité, mais que la raison elle même, pure produit de l'être humain porte en elle les limites de l'être humain Enfin, je ne vois toujours pas en quoi la psychanalyse serait par définition illogique et irrationnelle, par opposition à la philosophie, qui elle le serait. Et je rappelle que les psychologues cliniciens dont je me réclame (Daniel Lagache et Juliette Favez-boutonnier), étaient aussi des philosphes

La phénoménologie est un terme philosophique, auquel on attribue quatre sens différents : Tout d'abord pour Fichte, la phénoménologie est la doctrine de l'apparition, dans le concept, ou la phénoménalisation, du savoir absolu (qui n'est pas le savoir d'un objet, mais savoir du savoir). La phénoménologie est une partie essentielle de la doctrine de la science (voire elle se confond avec celle-ci) parce que sans elle, le savoir absolu n'aurait pas d'"existence". Pour Hegel en 1807, c'est une approche de la philosophie qui commence par l'exploration des phénomènes (c'est-à-dire ce qui se présente consciemment à nous) afin de saisir l'Esprit absolu, logique, ontologique, métaphysique qui se manifeste dans les phénomènes. Pour Hegel, contrairement à Fichte, le phénomène désigne un moment d'apparition d'une détermination du savoir. Ensuite pour Edmund Husserl, la phénoménologie prend pour point de départ l'expérience en tant qu'intuition sensible des phénomènes afin d'essayer d'en extraire les dispositions essentielles des expériences ainsi que l'essence de ce dont on fait l'expérience. La phénoménologie est la science des phénomènes, c'est-à-dire la science des vécus par opposition aux objets du monde extérieur. La phénoménologie husserlienne se veut également une science philosophique, c'est-à-dire universelle. En outre, elle est une science apriorique, ou eidétique, à savoir une science qui énonce des lois dont les objets sont des « essences immanentes ». Ce caractère apriorique oppose la phénoménologie de Husserl à la psychologie descriptive de son maître Franz Brentano, qui en fut néanmoins, à d'autres égards, un précurseur. Cela constitue la « phénoménologie transcendantale ». Sa philosophie fut ensuite développée par entre autres Maurice Merleau-Ponty, Max Scheler, Hannah Arendt, Suzanne Bachelard, Dietrich von Hildebrand et Emmanuel Levinas. Pour Martin Heidegger la vision phénoménologique d'un monde d'êtres doit être déviée vers l'appréhension de l'Être en tant qu'être, comme une introduction à l'ontologie mais qui reste une ontologie critique face à la métaphysique. C'est la « phénoménologie existentielle ». Le conflit phénoménologique entre Husserl et Heidegger a influencé le développement de la phénoménologie existentielle et l'existentialisme en France comme on peut le constater avec le travail de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir ; la phénoménologie de Munich (Johannes Daubert, Adolf Reinach) et Alfred Schütz ; et la phénomènologie herméneutique de Paul Ricœur. _______________ le mythe de la caverne de Platon réactualisé donc, pour sortir du labyrinthe nous n'avons pas d'autres moyens que de le faire en observant et en transformant la nature ( science ), pour accéder au vrai ? - les croyants de toutes les religions reconnaissent cela comme la blessure la plus rapprochée du soleil et vous diront que cela est impossible, voué à l'absurde de la condition humaine.

1 - Il n'y a en effet aucune logique à s'attacher à un travail inutile et sans espoir. Sauf si vous arrivez à expliquer pourquoi vous faites malgré tout ce travail, qui, par là-même, devient logique et n'était qu'en apparence "inutile". 2- "La raison et la logique, qui ne sont que des élaborations humaines, portent en elles les limites de l'homme... " ==> Sur ce point, à nouveau, je ne peux pas être d'accord avec vous. La raison n'est pas une élaboration humaine, ou alors ça l'est au sens où "marcher" est le fruit d'une élaboration humaine. C'est l'exercice d'une faculté psychique dont l'homme doit apprendre à se servir (et c'est difficile), mais qu'il n'invente pas en tant que tel. (vous comprendrez que je me méfie de toute expression qui tend à trop relativiser le travail rationnel, cad à le ramener à une forme d'invention ou de fantaisie qui s'ignorerait elle-même). 3- "Je ne sais pas ce que signifie psychanalyser la logique": "psychanalyser la logique" c'est considérer que les règles de la logique et les énoncés obtenues par elles ne sont que des contenus psychologiques comme les autres, dont il faut donc rechercher la raison d'être, non pas dans la raison elle-même (qui se réduit elle aussi au jeu des autres instances psychologiques), mais dans une forme d'expression des pulsions et des désirs. Je conteste cette approche parce qu'elle conduit inéluctablement à saper de manière générale toute la prétention de la raison à ouvrir sur de l'objectivité. Ce qui parait logique n'est plus ce qui s'impose par la nature des concepts, mais ce qui me parait efficace pour résoudre mon angoisse. Et si mes propos sont simplement l'expression de la manière dont j'essaie de résoudre mes désirs conscients ou inconscients, alors il n'y a plus à juger de leur logique, mais à interpréter derrière eux les désirs qui s'expriment pour les mettre au jour et prendre ainsi conscience de ce qui se joue. Et cela peut avoir deux conséquences : d'abord, qui pourra venir me dire que je me trompe? Où sera la vérité? Chaque manière de résoudre ses conflits psychologiques est en elle-même légitime et singulière : ma logique vaut la votre. La "vérité" qui chercherait à être imposée à tous serait donc une simple normalisation sans raison d'être, un pure convention sociale ou politique. Ensuite, comme il faut malgré tout une telle convention, et que la société doit d'une manière ou d'une autre la faire partager aux autres, il va falloir développer une manière d'imposer "la vérité" aussi temporaire fut-elle. Mais au lieu de tenir un discours rationnel pour expliquer en quoi le contenu de l'énoncé est faux (et faire appel à la logique ou à la raison - qui de toute façon est subjective), on pourra alors faire venir des psychanalystes pour essayer de traiter le complexe à l'origine de cette pensée. Le "penser faux" devient une forme de maladie mentale, dont nous ne sommes plus que les victimes et qu'il faut traiter. Et le premier moment de ce traitement est sans aucun doute de montrer combien l'impression que j'ai que mon discours est logique (qui est l'élément qui "résiste" au traitement) est relative -et donc combien la raison elle-même est subjective. Il y a là aussi le danger d'une forme de totalitarisme (et on sait que des "sectes" modernes ont aussi intégré beaucoup du discours psychanalytique). ==> N.B. : je ne prétends évidemment pas que vous assumez cette déviance. Cependant, il faut en avoir conscience pour éviter peut-être certaines erreurs inaperçues.

1- Sur votre point 1, je crois que nous sommes d'accord. Votre point 2 fait apparaître un questionnement : si la raison est l'exercice d'une faculté psychique dont l'homme doit apprendre à se servir, n'est-elle pas celle d'un être soumis à des limites qui définissent sa condition ?

2- D'après la définition que vous en donnez, je ne psychologise pas la raison. Dire que l'exercice de la raison rassure en ce qu'elle est promesse de connaissance, alors que la question sans réponse ne laisse pas tranquille, n'est certainement pas psychologiser la raison au sens où vous l'indiquez. Refuser de voir qu'il y a un conflit en l'homme entre le rationnel et l'irrationnel pour trouver au plus vite ce qui pourrait combler la faille du non-savoir, n'est-ce pas être dans la négation du réel ? Confronté au mystère un croyant peut se donner des réponses irrationnelles et les croire vraies, et il peut parfaitement dans le même temps être logique, rationnel et grand chercheur scientifique, dans le domaine où la raison peut faire avancer la connaissance de la vérité. Je ne mets pas en cause "la valeur de la raison" lorsque je dis que toute activité de pensée vise à apaiser l'angoisse. La raison et la logique me semblent être les moyens (aussi limités soient-ils) d'accéder à la connaissance ou à la vérité objective à laquelle l'homme peut prétendre. Ce n'est pas le cas de l'irrationnel qui colmate la brèche avec des leurres subjectifs Je milite j'en suis sur avec autant de passion que vous contre le "penser faux" Que la psychanalyse ait été infiltrée par "des sectes", me semble relever de la rumeur...qu'elle ait été vulgarisée, dénaturée, galvaudée...je dirais que de cela, nulle science n'est à l'abri...

A propos de l'Idéal, et puisque l'idée de Dieu est par excellence l'idée d'un être en qui se réalisent tous les idéaux, il est peut être aussi éclairant de constater que Dieu est créateur. Sa perfection, sa richesse infinie de toute chose loin de le rendre stéril et sans agir fait de lui au contraire l'être dont l'action ne cesse jamais, est la plus complète et la plus parfaite. Camus termine en écrivant : il faut imaginer Sisyphe heureux. On pourrait aussi imaginer Dieu heureux, ne pensez-vous pas?

Sourire...je pense ne pas avoir besoin de l'hypothèse de Dieu

Et je ne crois pas en l'existence de Sisyphe, mais ce n'était pas réellement la question...

@Renarblanc Voilà bien un vrai moment de délice sur Camus et l'absurde. Grâce aussi aux intervenants, je salue là tout particulièrement la "vigueur" (rigueur?) des arguments de Marc Lefrere et ceux de pfsim... Pour mieux, à loisir s'enrouler dans les mots de l'autre billet, celui du sensible-résistant René Char. Mais pourquoi occulter le débat sur le spirituel... je vous cite : "Sourire...je pense ne pas avoir besoin de l'hypothèse de Dieu" et pourtant... pour faire "face au manque et à l'incomplétude", il y a aussi l'idée de dieu. Concept peut-être, mais concept millénaire. Je n'aime pas Dolto, mais elle s'est risquée à en débattre bien qu'elle ce soit surtout attachée aux Evangiles. "L'énigme reste...Les questions peuvent être sans réponse...c'est bien ce qui entraîne l'inachèvement de la quête"... bon ben si vous le prenez comme ça... alors moi aussi "je ne "crois pas" en sisyphe"... Et si ce n'est peut-être ici la question, puis-je espérer un autre roulement de pierre jusqu'au sommet? Et de quel Pierre s'agira-t-il alors?

Peut-être d'un festin de pierre ? sourire...Je pense effectivement Brocéliande, que la question de Dieu et des questions sans réponses est essentielle...

@à Marc Lefrere "A propos de l'Idéal, et puisque l'idée de Dieu est par excellence l'idée d'un être en qui se réalisent tous les idéaux, il est peut être aussi éclairant de constater que Dieu est créateur. Sa perfection, sa richesse infinie...." Peut-être vous faudrait-il développer quelque peu l'idée de Dieu et reprendre là l'angle de ce billet au risque de la psychanalyse. .. s'il vous semble qu'elle puisse rendre Sisyphe heureux.

ce qui signifie que vous avez résolu la question de votre existence ? - c'est lorsque je lis votre message, rien d'autre que cette étrangeté qui s'exprime, et votre illusion certes de pouvoir vous passer d'une réfléxion métaphysique. - mais si vous n'avez pas besoin de vous poser l'hypothèse de vos origines, cela signifie soit que vous vivez sans vous poser de questions, ou que vos convictions vous permettent de croire inconsciemment détenir ces réponses

L'énigme reste...Les questions peuvent être sans réponse...c'est bien ce qui entraîne l'inachèvement de la quête

Je n’ai nulle part opposé la philosophie à la psychanalyse comme la logique à l’absurde (ce sont les pulsions qui sont a-logiques, pas ce qui cherche à en rendre compte). Je dis seulement qu’il y a un certain discours psychologisant qui, sans s’en apercevoir parfois, ou en l’assumant, réduit la valeur de la raison, c.-à-d. sa capacité à être objective et donc à atteindre le réel. Cela n’est pas de ma part une condamnation sans appel de toute espèce de psychologie, ni une affirmation d’une confiance absolue en tout espèce de discours philosophique. Il y a des discours philosophiques, dont les uns sont faux, et des discours psychologiques dont les uns sont, à mon avis, tout aussi faux. Dénoncer la fausseté de ceux-ci ne signifie pas défendre la vérité de ceux-là. En outre, j’ai également précisé qu’il peut y avoir des motifs psychologiques aux erreurs que l’on commet. Il peut tout à fait y avoir de l’irrationnel qui s’infiltre dans le discours rationnel – sinon tout discours serait toujours parfaitement logique et ciselé et, donc, formellement vrai. Ce n’est pas cela que je conteste. Par ailleurs, il est toujours risqué de réduire une pensée à ses erreurs : même si je n’ai aucune affinité avec Heidegger, il ne faut pas aller trop loin dans « l’apparence historique » des choses. Ce n’est pas parce qu’il a adhéré au nazisme que sa pensée se réduisait à la pensée nazie. Sans quoi il est d’ailleurs impossible qu’Arendt, que l’on ne peut guère suspecter d’amitié nazie, ait malgré tout pu trouver en sa philosophie de quoi nourrir sa propre pensée. Vous vous étonnez que la philosophie, et la rationalité dont elle se revendique, ne parviennent pas à empêcher le débordement de l’irrationnel. Mais vous ne devriez pas (et, somme toute, je pourrais vous retourner l’argument à propos de la psychologie qui, à ma connaissance, n’aurait encore aucun « traitement » à proposer à Heidegger). Il y a à cela des explications nombreuses et toutes valables : le fait que la raison est une faculté qu’il est fort malaisée de maitriser, le fait qu’elle procède par concepts, qui sont généraux, alors que la vie est faite de cas particuliers, le fait que même si l’on sait ce qui est vrai, les désirs peuvent nous pousser dans d’autres directions… Bref le fait que nous ne sommes pas de naissance une pure raison pleinement consciente et totalement maitre d’elle-même. Mais le remède valable en dernier ressort à un discours faux est toujours de mettre au jour la contradiction pour montrer l’irrationalité et la corriger. Je ne dis pas que d’autres éléments ne soient pas utiles (par exemple faire preuve de « psychologie » pour ne pas heurter de front l’orgueil de celui qui se trompe – ce qui risque de le rendre sourd à l’argument), mais que cet élément là est le principal sans lequel rien n’est légitime. En un sens, les considérations psychologiques ne doivent servir qu’à « préparer le terrain » à l’argument rationnel ; elles ne sauraient ni se substituer à lui, ni même l’engendrer – suivant une fausse interprétation de la maïeutique : il ne suffit pas de « mettre en condition » subjective pour que la connaissance naisse en nous. Travail psychologique et travail rationnel sont donc bien deux domaines distincts (ce qui ne veut pas dire qu’ils seraient incompatibles. Seulement ils ne sont pas au même niveau dans le rapport à la connaissance et au savoir). Vous dites : « nous constatons, notamment en philosophie que sur un même objet d'étude, plusieurs discours rationnels et logiques existent et se contredisent. » Permettez-moi de penser que s’ils se contredisent, c’est que l’un d’entre eux au moins n’est pas si logique et cohérent qu’il en a l’air. Sans quoi, la raison pourrait se contredire elle-même, et, pour le coup, la logique ne serait plus garante de rien. Ensuite, vous faites, je crois, un glissement : de ce que l’homme (qui n’est pas que raison) « préfère » parfois le désir et l’émotion à la logique, vous en déduisez que la raison connait des limites. Ce raisonnement est inexact : on peut en déduire que la force de persuasion de la raison est variable (et sans doute fonction de l’habitude de l’usage que l’on en a) mais pas que la raison en elle-même aurait une capacité limitée à saisir le réel. Ce n’est pas parce que je préfèrerais marcher sur les mains que sur les pieds que mes pieds manifesteraient par là leur inadéquation à la marche ! Vous posez enfin la question suivante : si la raison est l'exercice d'une faculté psychique dont l'homme doit apprendre à se servir, n'est-elle pas celle d'un être soumis à des limites qui définissent sa condition? Question fort intéressante, car elle suppose que l’homme est définie par sa condition (qui resterait à définir), et que la raison est donc limitée par cette condition humaine. Mais c’est bien la manière dont on l’emploie qui est influencée par les conditions qui entourent le sujet humain, et non sa capacité, qui demeure, à former des énoncés vrais. Ce n’est donc pas la raison en elle-même qui est soumise à l’inconscient, sans quoi toute pensée que j’ai serait déterminée par là, et il n’y en aurait plus aucune que je ne pourrais soupçonner d’être ainsi déterminée – de sorte qu’encore une fois c’est la capacité foncière de la raison à atteindre l’objectivité qui serait mise à mal. Vous dites : « Je ne mets pas en cause "la valeur de la raison" lorsque je dis que toute activité de pensée vise à apaiser l'angoisse. » Mais je suis obligé de vous dire qu’à mes yeux du moins cela la dévalorise grandement car cela revient à n’en faire qu’un simple instrument de réconfort. Or, aussi paradoxal que cela puisse vous paraître, je pense que la connaissance ne doit pas avoir pour première fonction de servir. Car alors elle serait conçue dès le départ dans une sorte de visée utilitariste – et donc fortement teintée de subjectivisme et de relativisme – qui remettrait encore en cause sa qualité d’objectivité. Par ailleurs, vous dites que «La raison et la logique me semblent être les moyens (aussi limités soient-ils) d'accéder à la connaissance ou à la vérité objective à laquelle l'homme peut prétendre. » Là encore, il vaut mieux préciser : ce qui est limité ce n’est pas leur capacité à atteindre l’objectivité (car, en soi, un énoncé est ou objectif ou subjectif. Mais il n’est pas d’une « objectivité limitée »). J’en conclus que vous vouliez dire que c’est leur facilité d’usage qui est limitée. Enfin, à propos du rapport entre sectes et psychanalyse, cela ressort, si je me souviens bien, du dernier rapport de l’assemblée. C’est que les nouvelles sectes ont compris que la recherche du bien-être a remplacé chez beaucoup la recherche d’un au-delà. Il y a eu bien des abus de ce côté aux E.U., avec des méthodes de « cures » fort curieuses. Ceci dit, je ne prétends pas que la psychanalyse mène à la secte. Je parle toujours de tendances, de courants et de certains discours. De même que vous me parliez d’Heidegger.

1- Pardonnez-moi, il m'avait semblé, sur un autre fil, que vous considériez la psychanalyse comme comme étant "hors logique" et comme un exemple du « penser faux ». Je me retrouve donc avec vous. Si les pulsions sont a-logiques ce qui cherche à en rendre compte pour faire émerger une logique cachée dans l'incohérence du comportement humain ne l'est pas. S'il s'agit de dénoncer le faux aussi bien dans la philosophie que dans la psychanalyse, je ne vois pas ici ce qui peut nous séparer

2- Nous sommes également d'accord, me semble-t-il pour reconnaître la complexité de l'être humain, doué d'une capacité de raisonnement logique, mais également soumis à des mouvements irrationnels, à sa subjectivité, à ses désirs, à ses fantasmes et à son imaginaire.

3- Je ne réduis pas une pensée à ses erreurs... Je ne connais pas suffisamment la pensée de Heidegger pour pouvoir en parler. Je ne fais que souligner un hiatus... Si le philosophe dont la pensée doit manifester l'amour de la sagesse et la quête de la vérité en exerçant sa capacité de raisonnement logique, peut adhérer au parti nazi de 1932 à 1944, sans gros problèmes de conscience, et si de véritables philosophes humanistes se retrouvent quand même dans sa pensée, c'est qu'il y a un hiatus... disons une incohérence ou une logique cachée... Cela montre que l'être humain est aux prises avec les conflits internes inconscients dont nous avons parlés, et qu'il est porté par une ambivalence. Nous faisons donc le même constat. C'est ce que Freud résume dans cette phrase : « Le Moi n'est pas le maître dans sa propre maison ».

4- Les « considérations psychologiques », comme vous dites ne préparent pas le terrain à l'argument rationnel ni ne se substituent à lui. Elles permettent de mettre à jour, à partir de l'observation de faits réels, avec un raisonnement logique et cohérent, une vision de l'homme et de son rapport au monde. Vous me donnez l'impression de croire que décrire le réel d'une manière qui ne correspond pas à votre désir, sonnerait la victoire de l'irrationnel, et aurait valeur apologétique de la fausse pensée. Pardonnez-moi de vous dire que cela me semble une vision caricaturale. Il s'agit bien d'observer le réel tel qu'il est (complexe, ambivalent), et non tel que je voudrais qu'il soit (cohérent et sans hiatus), pour pouvoir le penser rationnellement et logiquement.

5- Lorsque vous dites que deux discours rationnels et logiques ne peuvent pas se contredire, vous envisagez la raison et la logique comme étant sans limite, j'entends ici comme un absolu ou comme un infini. C'est précisément là-dessus que nous divergeons, et cela n'a rien à voir avec la psychanalyse. Je pense qu'il n'y a pas d'absolu, que la raison comme la logique, renvoie aux limites de la condition humaine.... Car si nous parlons de philosophie, la pluralité des discours ayant pour objet la quête de la sagesse et de la vérité, ne signent pas forcément la supériorité logique d'un discours sur un autre. Je pense qu'aucun discours aussi rationnel et cohérent soit-il, ne peut englober la totalité du réel. Je me construis donc une pensée philosophique aussi cohérente et logique possible, en fréquentant les discours philosophiques multiples et en les confrontant à ma propre expérience, tout en les passant au crible de la raison et de la logique.Mais je pense aussi que le raisonnement logique est le meilleur moyen d'approcher la vérité tout en affirmant que quelque chose de la vérité échappera toujours...L'absurde est là...

6- La condition humaine me paraît parfaitement représentée par le mythe de Sisyphe...Les réflexions philosophiques sur le temps, sur la liberté, sur la mort, sur le savoir, par exemple, portent sur les limites de la condition humaine. Le fait que l'homme ne puisse pas être Dieu, renvoie à ses limites. Même la raison ne peut rendre l'homme égal à Dieu. Je ne dis pas que la raison est soumise à l'inconscient, je dis que le raisonnement logique est exercé par un sujet soumis lui même à deux forces contradictoires, l'une qui le pousse au raisonnement logique et à l'objectivation, l'autre qui le pousse à la fantaisie, à l'imaginaire et à la subjectivité. Ce n'est pas la capacité foncière de la raison à arriver à l'objectivité qui est mise à mal, c'est la difficulté de la raison à arriver à l'objectivité qui est soulignée.

7- Dire que la raison vise aussi à apaiser l'angoisse c'est dire que du subjectif peut se glisser dans la raison. C'est mettre en garde contre un mauvais usage de la raison, mais cela ne me semble pas mettre en cause la « valeur de la raison »

8- Je n'ai pas connaissance de ce dernier rapport de l'Assemblée sur la relation entre sectes et psychanalyse. Formulé comme vous le faites cela ressemble à une rumeur. Que les sectes utilisent les connaissances de la psychanalyse pour manipuler des sujets c'est certain. Tout savoir peut servir à exercer une emprise sur celui qui ne sait pas. Et il faut interroger ici ce que nous avions abordé sur sur un autre fil, la relation du savoir au pouvoir et la place du sujet vulnérable soumis au désir d'emprise. Mais la psychanalyse n'a certainement pas cet objectif là.

Je l'ai retrouvé. C'est un rapport de la Miviludes (mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires). http://www.miviludes.gouv.fr/-Rapport-2008-?iddiv=3 Il y est question, notamment, des pratiques de certains psychothérapeutes. Il va de soi que la psychanalyse, comme telle, n'a pas comme objectif de servir à cela.

Cher Marc, Vous me donnez la référence, mais je ne peux vraiment pas accéder au contenu...Je ne peux donc que vous répéter ce qui est inscrit plus haut, dans mon point 8 : "Que les sectes utilisent les connaissances de la psychanalyse pour manipuler des sujets c'est certain. N'importe quel savoir peut servir à exercer une emprise sur celui qui ne sait pas. Et il faut interroger ici ce que nous avions abordé sur sur un autre fil, la relation du savoir au pouvoir et la place du sujet vulnérable soumis au désir d'emprise. Mais la psychanalyse n'a certainement pas cet objectif là." L'invocation de la science comme invocation de la vérité (qu'elle soit science humaine ou science de la nature), porte son poids d'autorité. Elle est fondée sur la valeur opératoire de la logique de la raison, de l'expérience répété, et du lien de cause à effet. Les discours politiques se parent alors d'avis de spécialistes scientifiques pour légitimer leur choix. Cette autorité en "vérité" de la science est servie par son caractère ésotérique. les initiés sont peu nombreux et un tout petit nombre de spécialistes en comprennent le langage. Pour les autres, le discours scientifique, porteur de vérités, prend les allures du discours des magiciens ou des sorciers, qui savent lire les signes, venus du monde du secret, qu'ils sont allés chercher de l'autre côté de l'ombrelle (l'ombrelle est une référence à Gilles Deleuze) Le danger se trouve : 1- dans la vulgarisation et le détournement des concepts, apportant une vision caricaturale, réductrice et simpliste de la science humaine (ici la psychanalyse) 2- dans la pulsion d'emprise qui transforme les savants en gourous, et détourne la science en secte

Vous n'avez pas pu accéder au contenu? Pourtant le rapport est librement téléchargeable sur le site. Ceci dit, j'admets volontiers avec vous qu'il s'agit là d'un point accessoire sur notre discussion. Il ne servait qu'à mettre en parallèle les errances de certains "philosophes" et les errances de certains "psy" - mais dans un cas comme dans l'autre cela ne doit pas faire abandonner l'idéal qui se cache derrière la philosophie et derrière la psychanalyse.

Par ailleurs, sur la "relativité" de la psychanalyse freudienne, je vous renvoie aussi à l'ouvrage polémique "Le Livre Noir de la Psychanalyse".

« Le livre noir de la Psychanalyse » est un livre idéologique, politique, populiste – cherchant à évacuer la complexité et à colmater la blessure narcissique ouvert par Freud avec la psychanalyse (« Le moi n'est pas le maître en sa propre maison ») Je le situe dans la lignée de la critique du darwinisme par les créationnistes, cherchant à évacuer la blessure narcissique infligée par Darwin avec la vulgate « L'homme descend du singe » Je vous répondrais donc avec Elisabeth Roudinesco « Le but de cet ouvrage au titre racoleur n'est pas de critiquer la psychanalyse, mais de nuire à une discipline et à ses représentants, dans un contexte de crise. Freud y est traité de menteur, faussaire, plagiaire, dissimulateur, propagandiste, père incestueux. Il est présenté comme une sorte de dictateur ayant trompé le monde entier avec une doctrine fausse. La plupart des grandes figures de la psychanalyse, Melanie Klein, Anna Freud, Jacques Lacan, Bruno Bettelheim, Françoise Dolto, sont brocardés. Dans une langue pauvre et vulgaire, et à coups d'affirmations fausses et sans fondements. » www.lexpress.fr/actualite/sciences/sante/elisabeth-roudinesco-contre-attaque_484675.html www.oedipe.org/fr/actualites/critique%20communiste 10. Et je vous invite à lire le livre d'Elisabeth Roudinesco : « pourquoi tant de haine ? Anatomie du livre noir de la psychanalyse » éd. Navarin www.decitre.fr/livres/Pourquoi-tant-de-haine-Anatomie-du-Livre-noir-de-la-psychanalyse.aspx/9782951916999

Les principaux auteurs du Livre Noir (qui est évidemment polémique) sont : • Jean Cottraux, psychiatre des hôpitaux, thérapeute cognitivo-comportemental, directeur de l'Unité de traitement de l'anxiété au CHU de Lyon • Didier Pleux, docteur en psychologie du développement, psychologue clinicien et directeur de l’Institut français de thérapie cognitive • Jacques Van Rillaer, Professeur de psychologie à l'Université de Louvain-la-Neuve et aux Facultés universitaires Saint-Louis, practicien des thérapies comportementales et cognitives. Parmi les autres collaborateurs, on peut noter : Tobie Nathan, professeur de psychologie clinique et pathologique à l'Université de Paris VIII Allan Hobson, professeur de psychiatrie à la Harvard medical School et directeur du laboratoire de neurophysiologie au Massachusetts Mental Health Center. Jean-Jacques Déglon, psychiatre suisse spécialisé dans l'étude de la toxicomanie.

OUI..Les cognitivo-comportementalistes ayant du sujet une vision mécaniciste, digne d'un ordinateur, veulent éliminer du champ de la psychologie, celle qui prend en compte les affects...La présence de Tobie Nathan, ici ne m'étonne pas...

@Marc Lefrère : "le coeur a ses raisons que la raison ne connait point" [Blaise Pascal] "l'homme ne peut choisir la raison qu'en ayant éprouvé lui-même la déraison et en s'en étant détaché " [Michel Foucault] http://www.girafe-info.net/jean_lacroix/foucault.htm En d'autres termes, pour appuyer Renarblanc, ce n'est parce qu'on fait le constat de l'absurdité du monde que l'on doive s'en contenter.

"S'il s'agit de dénoncer le faux aussi bien dans la philosophie que dans la psychanalyse, je ne vois pas ici ce qui peut nous séparer" ==> Rien ne nous sépare dans l’intention, en effet. Mais je voulais prévenir le risque d’une erreur que vous sembliez ne pas voir (notez que, sur ce point, mon jugement est forcément limité aux informations que j’ai sur ce que vous pensez, qui sont nécessairement très limitées aussi). "et si de véritables philosophes humanistes se retrouvent quand même dans sa pensée, c'est qu'il y a un hiatus... disons une incohérence ou une logique cachée... Cela montre que l'être humain est aux prises avec les conflits internes inconscients dont nous avons parlés, et qu'il est porté par une ambivalence." ==> Ceci est sans doute vrai pour Heidegger, mais la manière dont vous le formulez pourrait laisser penser que si Arendt se retrouve dans sa pensée c’est aussi pour des raisons inconscientes. Je préfère donc préciser que sur ce point cela n’est sans doute pas exact. ==> Ce qui me ramène à cette remarque : s’il peut y avoir de l’inconscient à l’origine de telle ou telle pensée, ce n’est pas l’étude de l’inconscient qui permet de distinguer le vrai du faux dans la pensée. Renvoyer donc à ces désirs inconscients ne suffit pas pour expliquer la pensée et laisse même de coté l’essentiel de ce qui fait une connaissance objective. Encore une fois, donc, la question de savoir si l'existence est absurde ou pas me semble étrangère à l'étude de l'inconscient. "Vous me donnez l'impression de croire que décrire le réel d'une manière qui ne correspond pas à votre désir, sonnerait la victoire de l'irrationnel, et aurait valeur apologétique de la fausse pensée. Pardonnez-moi de vous dire que cela me semble une vision caricaturale. Il s'agit bien d'observer le réel tel qu'il est (complexe, ambivalent), et non tel que je voudrais qu'il soit (cohérent et sans hiatus), pour pouvoir le penser rationnellement et logiquement." ==> Je ne vois vraiment pas ce qui peut vous donner cette impression. Vous voyez, je présente des arguments, des distinctions logiques. Ici, vous me répondez, non pas en analysant l’argument pour en montrer l’erreur, mais en psychologisant le sujet que je suis : « vous êtes manipulés par votre désir et ne voulez pas votre la réalité en face ». La question, sincère, que je pose alors est : si je suis ainsi aux prises à mon inconscient et que cela asservit la logique dont je me sers (au point de la disqualifier), que reste-t-il à discuter ? Que reste-t-il, surtout si vous-mêmes pouvez fort bien être le jeu de ces pulsions ? Bref, qu’apporte dans la recherche de la différence entre le vrai et le faux, l’argument psychologique ? (Et comprenez bien que ce n’est pas mon cas personnel qui importe ici, mais qu’il s’agit bien toujours du fond de notre discussion). ==> Vous supposez que le réel porte en lui de l'incohérence. Mais comment le savez-vous ? Ce que l’on constate est qu’il y a des choses que l’on ne comprend pas. Non pas qu’il y en a qui, par nature, sont incompréhensibles. Je pourrais donc en effet tout autant vous dire que, dans la conclusion que vous défendez, vous voudriez que le monde soit comme vous le désirez. Mais avancerions-nous?

1- Merci à vous de souligner pour moi les risques d'une erreur que je semblais ne pas voir. Peut-être que de mon côté je ne fais que souligner également les risques d'une erreur que vous sembliez vous même ne pas voir : la question du rapport entre savoir et pouvoir, la pulsion d'emprise, la tentation totalitaire de la raison, etc...

2- Je ne pense pas dire que Hannah Arendt se retrouve dans la pensée de Heidegger seulement pour des raisons inconscientes. Hannah est une disciple d'Heidegger et nul n'ignore la fascination amoureuse qu'a exercée le maître sur Hannah Arendt et réciproquement. Leur correspondance de 1925 à 1975, le montre. Il y a donc aussi des raisons philosophiques. Mais cela laisse intacte l'énigme du hiatus

Je trouve assez étonnant votre raisonnement : Arendt éprouvait une fascination amoureuse pour Heidegger donc il y a des raisons philosophiques pour qu'elle se retrouve dans sa pensée... J'aurais tendance à croire que vous faites là de l'ironie (en fait, je l'espère)...

je n'ai pas mis le "donc" que vous y voyez

3- Pour la psychanalyse, il y a de l'inconscient et du conscient dans tous discours, puisque le sujet qui prononce le discours est constitué lui-même de conscient et d'inconscient. En disant ce que je dis d'Hannah Arendt, je n'ai pas la prétention d'expliquer sa pensée, mais d'interroger ce qui m'apparaît être une énigme, une faille dans le déroulement tranquille de la logique.

4 - Enfin, ai-je posé le problème en ces termes : « la question de savoir si l'existence est absurde ou non est liée à l'étude de l'inconscient ? » Je réponds par la négative. J'éprouve l'absurde de la condition humaine (expérience personnelle) et je retrouve ce ressenti dans le texte de Camus où se déploie une philosophie de l'absurde. Ce faisant, je constate que la psychanalyse qui décrit une vision de l'homme et de son rapport au monde, parle de l'absurde avec d'autres mots. Je m'autorise donc à faire le lien. C'est prendre le risque de la pensée. Ce lien n'est absolument pas marqué du sceau de l'illogisme.La psychanalyse nous dit que le sujet est à la poursuite d'un objet perdu qu'il ne peut pas retrouver. Camus nous dit que l'homme est comme Sisyphe condamné à travailler pour atteindre un but inaccessible parce qu'interdit par la divinité... Nous sommes là dans le même absurde. Je ne dis pas autre chose

5- Pardonnez-moi de m'interroger sur votre approche de la psychanalyse et sur les arguments rationnels et logiques que vous avancez... notamment en citant « le rapport sur les sectes » et « le livre noir de la psychanalyse », ou en réduisant mes propos à ce qu'ils ne disent pas. Nous sommes tous susceptibles vous comme moi de nous détourner de la recherche de la vérité, pour construire un réel conforme à nos désirs. « Qu'apporte dans la recherche de la différence entre le vrai et le faux l'argument psychologique ? », dites-vous. Cela oblige à être attentif à la qualité de la logique et des arguments que nous employons et à nous méfier de nous mêmes. Vous êtes d'ailleurs parfaitement en droit de me retourner l'argument. « Vous supposez que le réel porte en lui l'incohérence. Mais comment le savez-vous ? » je vous réponds tout de suite je ne le sais pas. J'éprouve, en utilisant la logique, que la logique ne peut pas englober la totalité, parce qu'aucune théorie ne peut prétendre à cet absolu. Il existe donc peut-être une logique cachée, non encore découverte (la quête d'une logique cachée est bien ce qui anime la psychanalyse), mais cela renvoie à l'inachèvement. Les textes par exemple peuvent s'interpréter à l'infini. Ce que vous lisez de moi, par exemple, m'interroge. Est-ce que je reconnais bien ce que vous dites de mon discours ? Pas toujours...Et j'éprouve pourtant un plaisir à discuter avec vous... Il n'y a pas de but...je ne cherche pas à convaincre...je cherche à exprimer au mieux la vérité de ma pensée et de ma quête de vérité. Vous m'y aidez. Je rencontre un autre discours qui m'interroge (semblable et différent) exactement à l'endroit où se situe l'énigme. Dans les ajustements, dans les contradictions se travaillent la rigueur, la précision, la raison. J'éprouve donc l'absurde. Non pas que ce soit mon désir...Qui pourrait désirer l'absurde ? Mais comme une condamnation, celui du péché originel, dit Pascal. L'homme n'a pas accès au savoir de Dieu, qui seul pourrait tarir la source des pourquoi...et il court après ce savoir...

"Lorsque vous dites que deux discours rationnels et logiques ne peuvent pas se contredire, vous envisagez la raison et la logique comme étant sans limite, j'entends ici comme un absolu ou comme un infini. C'est précisément là-dessus que nous divergeons, et cela n'a rien à voir avec la psychanalyse. Je pense qu'il n'y a pas d'absolu, que la raison comme la logique, renvoie aux limites de la condition humaine...." ==> Je dis que la raison ne peut pas se contredire elle-même, c.-à-d. qu’avec les mêmes éléments de base, si deux discours se contredisent, l’un des deux au moins ne suit pas correctement la raison. Dans le cas contraire, cela signifierait que la raison peut soutenir indifféremment deux positions contraires et donc qu’elle n’est plus capable de faire la différence entre le vrai et le faux. ==> Je n’ai pas écrit que l’homme pouvait englober la réalité dans sa totalité. Je pense même le contraire. Mais l’incapacité où il est ne tient pas à ce que vous dites. La « dépendance » (ou la « relativité ») de la raison tient à une seule chose : elle doit recevoir de l’extérieur « son carburant », précisément parce que, bien que faculté psychique, intérieure, elle ne doit pas inventer ce qu’elle pense. Mais, de ce fait, la faiblesse de la raison pour décrire correctement la réalité ne tient pas tant à elle qu’à sa source d’informations et à sa source d’orientation (on ne cherche pas toujours à tout savoir, et donc on ne cherche pas toujours à exercer notre raison sur toute question possible). ==> De ce fait, l’incapacité de l’homme à tout connaitre ne signifie pas que le monde soit absurde. ==> L’absurde serait que toujours quelque chose échappe par nature à la compréhension. Or ce qui échappe à la compréhension y échappe par accident : c’est seulement parce que notre appréhension du réel est limité, et non parce que le réel porte en lui-même de l’incompréhensible.

Le réel ne porte pas en lui-même de l'incompréhensible ? Et sur quoi donc, bute actuellement la science du réel "matériel", la physique nucléaire ? Que nomme, exactement, le terme (en est-ce un, ou pas?) d' "antimatière"? Et celui de "trou noir", en astrophysique ? Le son et la lumiére (et la matière) en concrétion de vibrations... Certes. Mais qu'est ce qui vibre ? Où donc s' abolit ce qui "disparait" ? (Et d'où est venu ce qui "apparait") . Ne s'agit-il pas là, en tout cas, de l'apparition d'une méta-physique fondée sur une connaissance (toujours en mouvement) de la "phusis" ?

Vous avez la réponse à vos interrogations : "sur quoi bute ACTUELLEMENT...?" Si c'est un obstacle temporaire à la compréhension, ce n'est pas ce que j'appelle de l'incompréhensible par nature.

L'actualité de cet "actuellement " est toujours actuelle... depuis très longtemps. Depuis "l'invention" de la science . Elle butait avant sur la connaissance de la molécule, puis de l'atome, puis du proton, etc.(nous en sommes au "gluon", je crois: quelque chose dont l'existence est bizarre) La physique actuelle bute sur un terme, un point, un noeud. Elle butait avant sur un autre. Et demain, sur quoi butera-t-elle ? Demain, sur quoi POURRA-t-on dire qu' "elle bute ACTUELLEMENT" ? Mon frére est docteur en physique nucléaire (Polytechnique de Montréal). Il m'explique l'origine du monde (le Big Bang, et toutes ces choses.) Deux molécules se rencontrent, etc. Je le désespére toujours en lui demandant d'où viennent ces deux molécules ? Et pourquoi me décrit-il le monde connu comment étant le seul monde connaissable. Jusqu'à quel point de l'infini faut-il remonter pour placer un début. Et, la question qui tue : s'il y a quelque chose qui est, qui existe, comment peut-elle provenir de rien ; le corollaire : s' il faut, forcément, qu'il y ait quelque chose qui existât auparavant pour qu'existe maintenant ce que nous connaissons comme notre monde (le monde connaissable par nous) ne peut-on pas parler d'infini ? Et si on peut parler d'infini, ici commence le domaine d'une méta-physique.

Eh bien vous lui posez de très bonnes questions, à votre frère! ^^

Quel dommage que lui, le scientifique, ne m'en pose pas. Nous pourrions ainsi parler des limites du savoir, évoquer les fonctionnement du cerveau, et les processus de créations logiques et/ou intuitives. Nous pourrions convoquer les limites du langage, et les possibilités de franchir ces limites en travaillant la langue.

Il me semble donc que nous faisons deux hypothèses différentes : Vous dites : « ce qui échappe à la compréhension y échappe par accident » Je dis : « l'homme est condamné, tel Sisyphe à courir après une compréhension totale qui lui est interdite » Vous dites : « disant cela, pourquoi chercheriez vous à comprendre et à savoir, pourquoi ne vous suiciderez vous pas, pourquoi ne vous réfugiez-vous pas tel Don Quichotte dans la folie ? » Je vous répond : « parce qu'il y a du plaisir à goûter l'insolence de chercher en utilisant la logique et la raison, et en sachant que la quête est sans fin, et que toute parcelle de vérité trouvée ne tarit pas la plaisir de la quête d'une autre parcelle » Il y a donc deux raisonnements logiques rationnels et cohérents fondés sur deux postulats différents...et la vérité de l'un ou l'autre postulat ne peut être validé par la raison, puisque nous touchons là au cœur du mystère... ici, donc compte "l'éprouvé"

Vous avez raison de dire que nous partons d'hypothèses différentes, ce qui conduit logiquement à des conclusions différentes (même si vous caricaturez quelque peu mon objection... Et en réalité les deux propositions de départ telles que vous les présentez ne sont pas incompatibles). En revanche que la raison ne puisse valider ni l'une ni l'autre de ces hypothèses, cela n'est pas certain. (Et votre argument "puisque nous touchons là au coeur du mystère" présuppose en réalité que c'est votre hypothèse qui est vraie). Quant à votre conclusion : "ici donc compte "l'éprouvé"".. Qu'est-ce à dire sinon que la raison doit s'humilier pour laisser place au sentiment... et au psychologique? (A moins que le mot "éprouvé" désigne pour vous ce qui a été éprouvé, cad prouvé - car le mot est polysémique. Mais, au risque de me tromper, il ne me semble pas que ce soit ce sens que vous vouliez lui donner). Personnellement, je préférerais conclure sur : "mais méfions-nous de nos ressentis!"

Disons que la raison ne peut valider ni l'une ni l'autre des hypothèses ACTUELLEMENT (au sens développée plus haut par Pierre Ferron) parce que nous sommes au cœur du Mystère (au sens évoqué plus haut par Brocéliande et Pierre Ferron. Ici donc, « l'éprouvé ». J'aime la polysémie du mot, parce qu'il est vrai dans les deux sens. Puisque la raison n'a pas encore démontré la validité de l'une ou l'autre hypothèse, je peux m'interroger sur mon choix...pourquoi mon choix se porte-t-il sur une hypothèse plutôt qu'une autre ? Parce que l'une est plus proche du ressenti de mon expérience dans ma relation au monde...et parce qu'il me faut également l'éprouver pour en vérifier la validité... Et vous, votre postulat, il résulte d'un raisonnement logique, sans doute et peut s'affirmer en toute vérité ? Où voyez-vous humiliation de la raison ? Je vous rejoins sur votre conclusion préférée : méfions-nous de nos ressentis

Cher Marc Lefrère, Merci à vous, Renard blanc et tous, pour vos échanges. Plusieurs fois, cher Marc, vos idées m'ont interpellé. Votre approche de la raison m'incline à la définir comme la reconnaissance d'une cohérence entre une cause et ses effets. La direction qui irait de l'une vers les autres étant comprise comme un sens. Une cause reproduisant toujours les mêmes effets dans des conditions égales. La raison répond donc à une logique. Cette reconnaissance d'une cohérence, est fonction de la capacité de la produire d'un sujet, en face de son objet. Capacité qui est elle-même fonction d'un certain nombre de facteurs, physiologiques, psychologiques et culturels. L'absurde est la reconnaissance d'une incohérence, entre une cause et ses effets, l'absence de direction qui conduit de l'une aux autres, ou même la manifestation d'une direction inverse, à celle attendue, provoquant l'absence de sens. Il faut bien séparer l'absurde de l'ignorance. L'ignorance est la limite du savoir, l'absurde est l'expression d'un non-sens. Dès lors que vous assimilez un non-sens à l'ignorance, vous niez la possibilité de l'absurde. L'absurde est-il une réalité, ou une manifestation d'ignorance? On n'en sait rien, dans un monde à l'expérience forcément inachevée, tout est possible. Il faut reprendre le raisonnement en fonction du sujet. Les choses peuvent-elles paraître absurdes? Le débat se déplace alors vers l'objectivité et la subjectivité, où il devient beaucoup plus facile. L'objectivité qui se place entre plusieurs orientations a la sienne propre. Elle devient donc subjective, un sujet. A partir de la manifestation, de l'existence, l'objectivité devient impossible dans toute forme d'action. Seul le sujet agit.. Cela tient à la relation entre tout ce qui est, et qui se met à faire, cela tient au regard, par exemple, entre un observateur et un observé, qui établissent une tension, dans laquelle un sens se détermine, par rapport au point de vue de l'observateur, ne se vérifiant chaque fois que par les conditions exactes de l'observation. Y a-t-il possibilité de non sens? Pour un sujet, bien sûr, en fonction du sens qu'il peut reconnaître habituellement. Et pour l'objet? L'objet ne se préoccupe pas du sens, à partir de là, tout est à jamais normal pour lui. La raison appartient-elle au sujet ou à l'objet? Passons la raison subjective, puisque par la loi de l'avantage recherché, et la relativité des points de vue, cette raison peut manquer d'être retenue. Qu'en est-il de la raison objective? Un objet, soumis à l'action, ne peut être sujet, qui fait l'action. Le faire, c'est établir un non-sens. La raison objective est un non-sens, et pourtant, on ne s'empêche pas de la pratiquer. Ce qui est, objectivement, absurde. Cet absurde là est intéressant. Parce qu'il va fonder une représentation cohérente d'une suite de cause et d'effets. Qui, objectivement, ne devraient pas être reliés. Si je n'existe pas, le monde n'existe pas. Faux me dit-on, sauf que si je n'existe pas, alors, c'est vrai pour un moi qui n'est pas là, il n'y a pas non plus de monde. Objectivement, j'appartiens au monde, en tant que partie, le monde n'est pas, sans moi, et je ne suis pas, sans lui, donc je n'existe pas, seul le monde existe. L'existence, par elle-même offre la cohérence absolue, le sujet définitif. Et l'objectivité une chose absurde, impossible, en soi. Pourtant, les raisonnements les plus fulgurants vont s'établir sur le principe. En tant qu'individu, j'introduis par la séparation, un hiatus, et une fracture qui sont impossibles. Là est l'absurde, où naît la raison particulière. Tant qu'il y a une conscience pour la prendre en compte. Une conscience elle-même absurde. Le monde est, qu’a-t-il à faire d’une conscience ? Lui, rien, mais moi, tout. La conscience disparue, et plus de cohérence absolue, puisque’il faut une conscience pour reconnaître. A partir de cet instant, ce n'est plus la raison qui nous intéresse, mais la conscience. La conscience est une erreur de perception. On se trouve séparé de l'ensemble, alors que c'est faux, seul le défaut de capacité de retourner à la globalité, dont nous sommes issus, introduit cette idée. Cette perception parce qu'elle est sensible en fait une vérité. Le raisonnement va s'établir sur une vérité sensible, et ignorer celle qui ne l'est pas. Sanctionnant définitivement la séparation. Raisonner, c'est se séparer. Parce que l’existence ignore la raison. Moi, non. Indépendamment de la reconnaissance consciente par l'homme, se peut-il que le monde soit conscient de lui-même? On se déplace alors de la conscience vers la perception? Pour le règne animal, c'est l'évidence, pour le règne végétal, aussi. On adhère à l'idée de perception par la manifestation d'une réaction en fonction d'un stimulus. A partir du moment où il y a une perception, y a-t-il un sujet? Oui. Raisonne-t-il, non, il ressent. Est-il conscient, oui, forcément, dès lors qu'il y a une réaction à un stimulus, il y a une manifestation de conscience. Nous avons un sujet capable de ressenti, et de conscience, au sens ou le ressenti traduit la perception d'un stimulus, mais pas de raisonnement. Nous pouvons séparer séparer la conscience du raisonnement. Nous ne pouvons pas séparer la conscience de la perception. Qu’est-ce donc que ce raisonnement qui apparaît en relation de causes incompréhensibles ? Le raisonnement, lui-même, est l’achèvement le plus parfait de l’absurdité du monde qui se satisfait de se rencontrer, sans jamais se trouver. Voilà quelques idées inachevées, qui peuvent construire un vision sans plus aucune certitude, en avançant uniquement, sur ce qui est prouvé, à l'instant où on le pose. Ce qui fait des hypothèses, par définition, une incohérence, et de leur vérification, un coup de chance. Et finalement, n'est-ce pas le monde, une série de coup de fortune, bonne et mauvaise?

je pense que la meilleure façon de faire face à l'absurde demeure l'intelligence.

Dans "Les racines du ciel" de Romain Gary, que je suis en train de lire, tous les personnages semblent avoir une conscience aigue de l'absurde, mais certains, à l'image de Morel, rescapé des camps de la mort et qui s'est mis en tête de défendre les éléphants, éprouvent le besoin de tirer leurs conclusions vers le haut, comme Sysyphe poussant sa pierre, d'autres surveillent, le fusil à la main, que la définition proposée de l'homme ne soit pas de nature (ou de taille) à les exclure... Je suis très intéressé par votre texte (et le texte pour moi est bien fait pour chacun d'entre nous de toute sa culture) et je continue à me demander comment, avec les mêmes ingrédients, humour, poésie, engagement politique, création artistique, insolence, les uns concluent au triste et à l'infiniment petit du tous contre tous et d'autres gardent un souffle de grandeur, une exigence, l'envie de sortir un joker partageable de sous les cartes de l'absurde.

Merci pour ce questionnement Serge Koulberg...Vous pointez du doigt l'énigme... L'absurde, en tant que « conscience toujours maintenue d'une fracture en le monde et mon esprit » peut conduire au pire (nihilisme, cynisme, suicide, folie) ou au meilleur. Camus pense que l'homme est condamné à l'absurde et qu'il doit faire avec...Le bonheur est alors à chercher, non dans ce qui est inaccessible (l'effacement total de l'écart entre mon esprit et le monde), mais dans la quête elle-même vers cet effacement. Mais il faut, pour cela, avoir fait le deuil du but, afin de se concentrer sur le plaisir de la quête, tout en rêvant à l'inaccessible. Et il faut travailler la beauté de son geste vers l'inaccessible. Ce détachement là permet l'humour, la poésie, la création et la révolte... C'est le sentiment d'un destin commun, qui permet l'engagement éthique dans la révolte. Le bonheur de Sisyphe est un magnifique pied de nez aux dieux qui l'ont condamné et c'est la dignité de l'homme

" (l'effacement total de l'écart entre mon esprit et le monde), mais dans la quête elle-même vers cet effacement. Mais il faut, pour cela, avoir fait le deuil du but, afin de se concentrer sur le plaisir de la quête, tout en rêvant à l'inaccessible. Et il faut travailler la beauté de son geste vers l'inaccessible. Ce détachement là permet l'humour, la poésie, la création et la révolte... " - non - C'est le sentiment d'un destin commun, qui permet l'engagement éthique dans la révolte. Le bonheur de Sisyphe est un magnifique pied de nez aux dieux qui l'ont condamné et c'est la dignité de l'homme - non plus, non définitivement non, désolé.

"Pour la psychanalyse, il y a de l'inconscient et du conscient dans tous discours, puisque le sujet qui prononce le discours est constitué lui-même de conscient et d'inconscient." ==> Précisément, je pense que ceci mérite d’être mis en doute. Lorsque un prof explique à ses élèves que 2+2=4, je me demande bien quel part d’inconscient peut se trouver dans le contenu de son discours. "En disant ce que je dis d'Hannah Arendt, je n'ai pas la prétention d'expliquer sa pensée, mais d'interroger ce qui m'apparaît être une énigme, une faille dans le déroulement tranquille de la logique." ==> Mais quelle est la faille ? Qu’elle ait pu trouve intéressant Heidegger ? Pour s’en étonner, il faut supposer que toute pensée qui a pu adhérer au nazisme est totalement et irrémédiablement, sous tous les aspects et dans tous les domaines, vide et inutile. En ce cas, en effet, pour expliquer pourquoi Arendt a pu s’y intéresser, il faut revenir à des arguments psychologiques, comme la fascination amoureuse. ==> Mais il est aussi possible qu’il y ait réellement des considérations intéressantes d’un point de vue rationnel chez Heidegger, et que la fascination amoureuse soit même la conséquence de cette découverte (loin d’être une cause explicative). Pour résumer, je m’oppose à votre billet sous deux aspects (qui parfois s’entremêlent il est vrai, ce qui ne rend pas les choses toujours très claires) : contre vous et Camus, je ne pense pas l’existence absurde. Contre vous, je ne crois pas exact le lien que vous faites entre l’affirmation de l’absurdité de l’existence elle-même de Camus et la sensation de l’absurde dans la psychanalyse. L’absurde de Camus est lié à un jugement logique : l’existence n’a pas de sens, pas de signification ; c’est le domaine d’une contingence irréductible – mais ce n’est pas à dire qu’il soit impossible de lui en « trouver » un, simplement il n’est pas prédéterminé. C’est à nous, par nos choix, de le lui donner. Ce jugement n’est pas fondé sur l’écart psychologique entre désir et réalité (je ramène le monde à mes désirs). Vous expliquiez alors, avec raison, que vous ne prétendiez pas que Camus se fondait sur des considérations psychologiques, mais que vous aviez vous-même fait ce lien. Et vous en avez parfaitement le droit. Mais, de ce fait, j’ai été conduit à développer ma critique en m’élevant contre cette tendance devenue fréquente de faire partout des liens avec le domaine psychologique, et donc de partout faire primer le jugement psychologique, alors que celui-ci ne permet pas de faire distinguer le vrai du faux (voir également plus bas) – et, lorsqu’il est employé à contretemps, peut donc participer à l’impression de l’absurdité du monde. "Pardonnez-moi de m'interroger sur votre approche de la psychanalyse et sur les arguments rationnels et logiques que vous avancez... notamment en citant « le rapport sur les sectes » et « le livre noir de la psychanalyse », ou en réduisant mes propos à ce qu'ils ne disent pas. Nous sommes tous susceptibles vous comme moi de nous détourner de la recherche de la vérité, pour construire un réel conforme à nos désirs." ==> Je suis assez peiné que vous n’ayez retenu de mon argumentation que ce qui en est tout à fait marginal (ces références étaient purement indicatives ou illustratives, comme pouvait l’être votre référence à Heidegger ; ce n’était donc pas des arguments au sens propre, qui sont à chercher ailleurs). J’aurais pu ne pas en parler du tout que ca n’aurait rien changé à mon argumentation. "J'éprouve, en utilisant la logique, que la logique ne peut pas englober la totalité, parce qu'aucune théorie ne peut prétendre à cet absolu. Il existe donc peut-être une logique cachée, non encore découverte (la quête d'une logique cachée est bien ce qui anime la psychanalyse), mais cela renvoie à l'inachèvement." ==> Donc la logique est affaire de ressenti ? ==> Je suis obligé de constater que nous n’arriverons sans doute pas à nous accorder sur la différence entre argument logique et argument psychologique, et sur le caractère secondaire du second. L’argument psychologique n’oblige pas à être attentif à la qualité logique. C’est tout simplement le constat d’un désaccord qui y oblige. L’argument psychologique, s’il intervient avant de savoir où est le faux, n’apporte rien à la recherche : car il est réversible, comme je l’ai précisé ; chacun peut l’utiliser aussi bien contre l’autre sans faire avancer d’un poil la discussion, et même peut conduire à clore la discussion avant que le fond soit abordé. Ainsi, par exemple, la question de savoir quel degré de fascination amoureuse a éprouvé Arendt n’apporte aucun éclaircissement sur la vérité de ses positions philosophiques, et peut pourtant donné l'impression d'avoir fait le tour ("oui, bon, l'amour rend aveugle, passons."). En fait, ce n’est qu’après que l’on aura su mettre au jour des erreurs communes à elle et à Heidegger, et pour chercher la cause de cette communication de l’erreur, que l’on peut se demander si cela ne vient pas de l’aveuglement de la fascination amoureuse. Mais présenter l’argument avant d'avoir prouvé l'erreur, c’est en quelque sorte nier a priori sa capacité de s'abstraire de ses sentiments, et c'est supposer insidieusement que ce n’est pas par l’usage de sa raison qu’elle a développé ses théories – c’est donc dès le départ jeter non seulement le soupçon mais le discrédit, pour de mauvaises raisons. ==> Enfin, je vais tout de même vous poser une dernière question : vous parler de la « totalité », de l’ « absolu », pour bâtir là-dessus des raisonnements fort intéressants. Mais pourrais-je vous demander ce que c’est que « la totalité » de la réalité ? ou la réalité « absolue » ?

1- Ah ! Si tous les discours étaient aussi simples que 2+2=4 je serais en total accord avec vous... Ah ! Si je pouvais mettre le réel dans une équation ! Les mathématiques se distinguent des autres sciences par un rapport particulier au réel. Elles sont de nature purement intellectuelles, basées sur des axiomes déclarés vrais (c'est-à-dire que les axiomes ne sont pas soumis à l'expérience mais ils en sont souvent inspirés notamment dans le cas des mathématiques classiques) ou sur des postulats provisoirement admis. Un énoncé mathématique – dénommé généralement théorème, proposition, lemme, fait, scholie ou corollaire – est considéré comme valide lorsque le discours formel qui établit sa vérité respecte une certaine structure rationnelle appelée démonstration ou raisonnement logico-déductif. L'inconscient de votre discours? Tout le réel pourrait se réduire à une formule mathématique

Tout le réel pourrait se réduire à une formule mathématique - oui - Ah ! Si je pouvais mettre le réel dans une équation ! - le réel est une équation.

Cher Renard, Vous disiez "il y a de l'inconscient dans tous discours". Je vous prouve simplement que dans la logique (les mathématiques sont par excellence l'illustration de la logique), il n'y en a pas. Tout ne se réduit pas à une formule mathématique. Mais toute connaissance doit être logique.

potentiellement, tout peut se réduire à une formule mathématique, du moins c'est mon avis. - enfin, c'est un des moyens les plus basiques pour l'homme de prendre possession du réel, ou de créer des repêres. - même les sentiments sont l'oeuvre de la chimie, et rien d'autre, la psychologie également voir le livre de Hélène Vincent " l'amour dure trois ans ". - la causalité, - mais ce n'est pas pour autant que si l'on parvient à expliquer pourquoi la pesanteur, pourquoi la gravité, pourquoi l'énergie, l'espace-temps, que une pensée ou une réfléxion ne prenne sa naissance dans le fonctionnement électrique du cerveau, et que l'on explore l'inifinment petit pour tenter d'en percevoir la partie qui serait la base de ce fonctionnement que l'on parviendrait également à en comprendre le pourquoi de ce mécanisme. - on ne ferait qu'en observer le fonctionnement, mais sans doute en observant ce fonctionnement on en comprendrait mieux les raisons. - d'ou notamment, la recherche de la théorie de l'unification et la compréhension de l'ensemble des mécanismes qui sous-tendent le réel, dont les rêgles de fonctionnement nous permettent de mieux comment comprendre nos décisions et d'évoluer vers une potentielle compréhension globale et émancipatrice.

Les mathématiques sont tout de même un objet de pensée bien spécifique, qui définissent plutôt des rapports idéaux. Je ne pense pas que l'univers puisse se résumer à une équation de ce type, sauf à le prendre de manière symbolique. On ne peut pas déduire des mathématiques seules les propriétés de la matière (en revanche les mathématiques nous aident à comprendre ces propriétés). Et même sans aller jusque là comment réduire la nature de l'espace à une équation? D'ailleurs une équation a toujours besoin d'unités de base de plusieurs types. En revanche, je vous rejoins tout à fait dans la nécessité de rechercher à unifier la compréhension. C'est même tout le processus réel de la science : découvrir l'unité cachée derrière la pluralité apparente.

Prouvez-vous, cher Marc ? Vous faites le pari que le monde est une formule mathématique et que l'être humain est une mécanique aussi cohérente qu'un ordinateur. S'il n'y a pas d'inconscient (formellement) dans les mathématiques eux-mêmes, qui articulent entre eux des objets idéaux – hors du réel – il y a de l'inconscient chez le sujet aux prises avec les mathématiques. Dire cela n'est en rien dévaluer les mathématiques Tout sujet, qu'il soit élève, professeur de mathématiques ou mathématicien, établit avec les mathématiques une certaine relation d'objet, c'est-à-dire que le sujet a, avec les mathématiques, une relation «qui est le résultat complexe et total d'une certaine organisation de la personnalité, d'une appréhension plus ou moins fantasmatique des objets et de tels types privilégiés de défense » (Laplanche, Pontalis. p. 404) www.pedagopsy.eu/hypothese_recherche.htm

2- La faille est là : il y a des « considérations intéressantes d’un point de vue rationnel » chez Heidegger, et ces considérations intéressantes, sont admises par un grand nombre de philosophes humanistes, dont Hannah Arendt. - Première faille : une pensée intéressante, du point de vue rationnel ne vaccine donc pas contre le fait de s'inscrire au parti nazi - Deuxième faille : le fait d'être inscrit au parti nazi, n'entraine pas les philosophes humanistes à se dégager de la pensée de Heidegger. Heidegger reste, donc, un « grand philosophe respectable » amoureux de la sagesse et chercheur rationnel et logique de la vérité, dont l'égarement nazi est « excusé »...Comme si la pensée philosophique n'avait strictement rien à voir avec l'action réelle du philosophe et avec sa présence au monde

3- Effectivement je pense contre vous qu'il y a de l'absurde dans la condition humaine : au sens de Camus : l'existence est le domaine d'une contingence irréductible au sens de la psychanalyse : la contingence irréductible amène l'homme à désirer ce qui se heurte à ses limites Dans les deux sens l'absurde se traduit par un « travail inutile et sans espoir » Sur l'absurde, je vous accorde que nous partons l'un et l'autre sur une hypothèse différente, ce qui ne remet pas en cause la rationalité logique de nos arguments. Mais ce qui n'a pas été abordé, lors de nos échanges et qui pourtant me paraît essentiel, au point d'être devenu le titre du billet c'est la manière de faire face à l'absurde. C'est, me semble-t-il la grande leçon de Camus

4- Je ne vois pas quelle logique vous permet de tirer de ce que je dis que "la logique est un ressenti". Ce que j'éprouve, c'est qu'aucune théorie ne peut englober le réel alors qu'elle a pour finalité de l'englober en faisant coïncider mon esprit et le monde...Bien entendu je reviens ici à mon postulat de départ sur l'absurde. Ce postulat de départ est un ressenti, "une conscience toujours maintenue" ; iil ne peut pas se démontrer. La phrase « ce que j'éprouve, en utilisant la logique... » signifie que j'éprouve quelque chose en utilisant la logique, non que la logique est un ressenti. Vous n'éprouvez rien, vous en utilisant la logique ?

5- Je ne vois pas ce que vous appelez un argument psychologique. Je ne vois pas pourquoi la philosophie se priverait de l'apport de la conception du sujet initié par la psychanalyse. Une telle conception retentit sur notre représentation de l'altérité, de la liberté, de la quête du savoir, etc... qui sont autant de thèmes philosophiques.

6- Je vous accorde que la question de la fascination amoureuse d'Hannah Arendt pour Heidegger est totalement secondaire. J'y ai certes fait une allusion, mais ce n'est pas sur elle que je me suis attardé et résumée ainsi, ma pensée se trouve bien appauvrie. Je me suis intéressé au fait qu'une pensée intéressante, du point de vue rationnel ne vaccine pas contre le fait de s'inscrire au parti nazi... Et au fait qu'être inscrit au parti nazi, n'entraine pas les philosophes humanistes à se dégager de la pensée de Heidegger. Heidegger reste, donc, un « grand philosophe respectable » amoureux de la sagesse et chercheur rationnel et logique de la vérité, dont l'égarement nazi est « excusé »...Comme si la pensée philosophique n'avait strictement rien à voir avec l'action réelle du philosophe et avec sa présence au monde

7- Englober la totalité de la réalité, c'est « supprimer la fracture entre le monde et mon esprit » au point de voir entre l'un et l'autre une totale harmonie

Kant ne dit pas exactement que « la réalité est déterministe », mais plutôt qu’on ne peut appréhender la réalité autrement que de façon déterministe. La loi de causalité est une condition a priori de toute connaissance : une représentation est objective si elle obéit à cette loi (par opposition à une représentation subjective, telle qu’une hallucination). La loi de causalité est nécessaire a priori pour construire l’objectivité de la connaissance. Le monde en tant que représentation, la réalité phénoménale, est déterministe, parce que nos représentations ne sont objectives que dans la mesure où elles obéissent à une règle, nécessairement. Dans ce sens, on peut affirmer que dans le monde phénoménal (celui de notre expérience) « rien n’arrive sans cause ». Cela s’applique à tous les domaines de la connaissance : par exemple la mécanique quantique relève du déterminisme, malgré son prétendu « indéterminisme », de même les théories du chaos ; toutes ces théories continuent à fournir des régularités (et peut-être aussi des irrégularités), elles ne s’écartent jamais du « si ceci est, alors cela est ». Notons que notre expérience directe ne nous donne jamais des "causes", mais uniquement des "effets" : la cause n'existe que dans notre esprit. Affirmer que la réalité (connaissable) serait indéterministe n’a pas de sens ; que les modèles de description de la réalité adoptés par les théories actuelles soient les meilleurs ou soient les seuls possibles est une autre question, toujours ouverte ; qu’une indétermination apparaisse dans le cadre du modèle est davantage le problème du modèle (création de notre esprit) que celui de la réalité (qui existe hors de notre esprit mais que nous ne pouvons connaître que dans notre esprit et au moyen de notre esprit). De la même façon, Ludwig Wittgenstein affirme que la loi de causalité ne nous dit rien sur le monde, mais sur la manière dont on ne peut que l’appréhender : c’est une structure incontournable de notre représentation, pas de la réalité. Telle est donc la position de l’idéalisme transcendantal : nous ne pouvons connaître sans faire abstraction de la loi de causalité ; quant à la « réalité » en elle-même (la « chose en soi »), on ne peut affirmer qu’elle soit déterministe ou non causale. Les discours métaphysiques sur la Réalité n’appartiennent pas à la science ou à la philosophie rationnelle, mais sont rejetés dans la croyance (qui garde ainsi tous ses droits, il faut le souligner). Le réalisme empirique[2] est la conséquence pratique de l’idéalisme transcendantal : les phénomènes, constitués par les formes a priori de la sensibilité que sont l’espace et le temps, représentent une réalité que l’on peut connaître, dans le cadre de la loi de causalité et compte-tenu de la distinction sujet/objet qui intervient dans toute connaissance (et qui de fait peut constituer une limitation à cette connaissance, Kant ne voyant pas, par ailleurs, de relation possible entre sujet et objet[3]). Notre connaissance se ramène à un ensemble de liens entre les divers phénomènes qui nous sont donnés. Quelle place alors pour la liberté humaine ? La liberté n’est pas prouvable, mais c’est une croyance rationnelle (elle résulte d’une hypothèse de la « raison pratique » selon Kant), ou bien (ce qui revient à peu près au même) elle est rejetée dans la « chose en soi », c’est-à-dire dans l’être plutôt que dans sa manifestation phénoménale (Schopenhauer). Elle n’est donc pas abolie par le déterminisme, mais, comme elle ne peut faire l’objet d’aucune démonstration ni perception, elle recouvre une apparence résolument métaphysique. Notre comportement est entièrement déterminé par des motifs, et le déterminisme est un principe explicatif valide (et inévitable), mais notre « être » le plus intime pourrait bien être libre. - http://www.wikiberal.org/wiki/D%C3%A9terminisme

Cher Renard, Je reprends ici (sous une forme plus logique, me semble-t-il) ma réponse à votre 1, puis j'enchaine avec les suivants. 1- Tout le réel ne se réduit pas à une formule mathématique. Mais toute connaissance doit être conforme à la logique pour être bien fondée et donc vraie. Or l’exemple des mathématiques, qui est l’illustration par excellence de la logique, montre qu’il n’y a pas de contenu inconscient dans le discours logique – en tant qu’il est logique. Vous n’aviez donc pas tout à fait raison de dire, et la psychanalyse avec vous si elle le dit effectivement, qu’il y a « de l’inconscient dans tous discours ». La logique n’est pas motivée par l’inconscient. 2- A propos de la 1ière faille : ==> c’est très précisément ce qui fait toute l’importance des leçons à tirer du nazisme : les adeptes du nazisme ne furent pas tous des sauvages décérébrés, loin de là. ==> Une pensée, surtout si elle est globalement fausse, n’est jamais d’un seul bloc. Certains aspects peuvent donc être intéressants, oui. Surtout qu’il y a tout de même une différence entre la pensée nazie et la pensée de Heidegger : on peut adhérer à un parti sans en partager toutes les vues. Il ne fut pas un «idéologue nazi ». ==> Encore une fois, aussi difficile que ce soit à admettre, les nazis n’étaient pas des non-humains. A propos de la 2ième faille : ==> La pensée a un lien avec le choix politique. Mais elle n’est pas épuisée par ce choix. D’ailleurs l’essentiel de la pensée heideggérienne n’est pas d’ordre politique. ==> On constate donc que la réflexion rationnelle est difficile et que des gens capables ont grandement errés. Mais qu’en concluez-vous ? Pourquoi revenez-vous toujours à cet exemple ? 3- "Mais ce qui n'a pas été abordé, lors de nos échanges et qui pourtant me paraît essentiel, au point d'être devenu le titre du billet c'est la manière de faire face à l'absurde. C'est, me semble-t-il la grande leçon de Camus" ==> Je ne dirais pas avec vous que cette question n’est pas abordée. Elle traverse notre discussion. Seulement, je développe une autre réponse qui n’est pas évoquée : « face à l’illusion de l’absurdité, on peut s’efforcer d’en sortir » (ceci est une version un peu provoquante ; la plus neutre serait : « face à l’impression d’absurdité, il faut mettre à l’épreuve sa vérité »). 4 - Notez que j’ai simplement posé une question : je me demande si, avec de telles prémisses, la conclusion ne serait pas que la logique se réduirait à une forme du sentiment. ==> Mon raisonnement est le suivant : le jugement sur les capacités de la logique est fondé sur un ressenti. (C’est comme chercher à bâtir un château sur du sable mouvant). Car un ressenti est subjectif et changeant. Donc la valeur de la logique sera elle-même subjective et changeante. Chacun pourra avoir le sentiment d’être logique et pourtant ne pas du tout s’accorder avec les autres, et il n’y aura aucun moyen de décider qui a raison et qui a tort, car il n’y a pas de logique qui ne soit pas fondé sur le ressenti. Bref, il y a de graves conséquences à cette position. 5 - Dans le cadre d’une discussion à propos de tel ou tel jugement, l’argument psychologique consiste à chercher à la défendre ou à la réfuter en analysant non pas le contenu-même du jugement, mais les motivations personnelles et subjectives que peut avoir eu l’auteur pour l’énoncer. ==> La philosophie ne se prive de rien. Mais elle n’accepte rien sans le soumettre à l’épreuve. La philosophie s’est toujours préoccupée de l’étude du psychisme. Et la psychanalyse est évidemment légitime à l’étudier, puisque c’est son objet. Ce qui est en question ce n’est pas cela, mais l’usage qui est fait ensuite de ses conclusions. ==> La psychanalyse freudienne a elle-même assumée l’ère de l’argument psychologique (qu'elle n'a pas inventé) en prétendant que les opposants à ses théories ne manifestaient par là rien d’autre que la force de résistance de l’inconscient (et vous en avez donné une illustration en disant que les auteurs du Livre Noir cherchait « à colmater la blessure narcissique ouvert par Freud avec la psychanalyse »). Ce faisant, discréditant par avance toute objection, elle se place en dehors de toute falsification possible, ce que lui reprocha entre autres Karl Popper. ==> Enfin, je ne dis pas que la recherche des motivations pour lequel untel porte tel jugement n’est pas intéressante en elle-même mais qu’elle ne devrait pas intervenir dans la phase où il s’agit encore de savoir si le jugement est bien ou mal fondé en raison. ==> Par exemple, tout enseignant a des motivations subjectives de dire que 2+2=4 (sinon il ne dirait rien). Mais ces motivations ne sont pas la cause qui explique que 2+2=4 : les motivations personnelles expliquent le fait qu’il porte un jugement à ce moment là, mais n’expliquent pas le contenu du jugement. En revanche, s’il dit que 2+2=5, les motivations personnelles peuvent éventuellement expliquer non seulement pourquoi il a porté un jugement, mais aussi pourquoi il a donné ce contenu précis – qui n’est plus alors justifiable par la raison. La recherche des motivations changent donc d’ampleur en fonction de la valeur du fondement rationnel du jugement qui est porté. Ce n’est que si le jugement est mal fondé que cette recherche peut en expliquer le contenu. ==> L’argument psychologique prétend expliquer le contenu dans tous les cas, et donc suppose indirectement qu’il est mal fondé, et dénie par avance le droit à l’interlocuteur d’être autre chose que le jouet de ses motivations subjectives.

Cher Marc, 1- Si « tout le réel ne se réduit pas à une formule mathématique » et que dans le même mouvement vous pouvez affirmer que « toute connaissance doit être conforme à la logique pour être bien fondée donc vraie », c'est que vous reconnaissez «implicitement » que la connaissance ne peut pas englober la totalité du réel... Et cela n'est rien d'autre que ce que je dis.

2- La pensée philosophique prétend, par le truchement de l'argumentation logique, énoncer la voie de la sagesse et approcher la vérité. La philosophie a commencé par s’assurer de sa fonction de "maîtresse de vérité", en posant l’ordre de la pensée comme le sien propre et en faisant de cette appropriation le titre autorisant son hégémonie politique dans la constitution de la cité, enfin conforme à son idée. Socrate a bu la cigüe pour la défense de la vérité et de ses idées. L'exemple d'Heidegger nous montre une pensée philosophique (rationnelle, cohérente) prétendant énoncer la vérité et la sagesse, en désaccord avec l'engagement dans la cité (irrationnel, incohérent) sans aucun rapport avec la sagesse et la vérité. Je ne reviens pas « toujours » sur cet exemple. Je n'y reviens que parce que vous m'y invitez. La question serait plutôt, "pourquoi avez-vous éprouvé le besoin de citer cet exemple ?" Il faut revenir au contexte. Ma question était : « Si certains discours psychanalytiques, déconsidèrent la psychanalyse, il se pourrait bien que certains discours philosophiques déconsidèrent la philosophie...Comment peut-on, au nom de la logique et de la rationalité, quand on est philosophe et que l'on cultive l'amour de la sagesse, défendre des idéologies totalitaires ? » Heidegger est apparu parce que Jlamo a exigé un exemple.

3- Sourire... Je préfère votre version un peu provoquante : « face à l'illusion de l'absurdité, on peut s'efforcer d'en sortir »... Encore faudrait-il « prouver » par le logos philosophique que l'absurdité n'existe pas (elle ne serait qu'une illusion) ce qui n'est pas une mince affaire. Et une fois démontrée (par l'absurde ?) la réalité de cette illusion, il serait vain de s'efforcer d'en sortir, puisque nous n'y serions déjà plus. Je souligne l'incohérence de votre formule provoquante : si je sais que je fais face à l'illusion de l'absurdité, je n'ai pas besoin de m'efforcer à en sortir. Mais partisan de l'absurde, il ne me déplait pas de mettre à l'épreuve sa vérité tout en sachant que je ne pourrais le faire...En chemin, je trouverais bien des petites vérités et je gouterais fort, le plaisir de la recherche

4- Si, je dis que l'absurde est la conscience toujours maintenue d'un ressenti concernant la réalité de mon rapport au monde, deux solution s'offrent à moi : - soit je peux mettre à l'épreuve la vérité de ce ressenti en le passant au crible de la raison et de la logique - soit je pense que la raison ne peut venir à bout de cette « illusion », parce qu'il lui manque quelque chose pour cela Dans un cas la raison est un absolu pour dire le vrai, dans l'autre, il manque à la raison un « Je-ne-sais-quoi » ou un « Presque-rien » qui l'empêche d'englober la totalité. Si bien que votre raisonnement semble encore être porteur d'une faille logique. Après avoir dit qu'il ne « fallait pas humilier la raison » et qu'elle pouvait dans son absolu, « englober tout le réel», vous expliquez que le ressenti vrai de mon rapport au monde ne peut plus être contrarié par la raison.

5- Je ne vois dans votre vision de mon argumentation qu'une caricature. Vous y mettez en avant ce que vous appelez « l'argument psychologique » pour y déprécier mon jugement, non en analysant le contenu lui-même, mais par la dénonciation de surface d'une pseudo « psychologisation », en l'évacuant. Dire que l'activité de penser, donc de raisonner, est une manière de faire face à l'angoisse provoquée par l'écart irréductible entre le monde et moi, ce n'est pas psychologiser la raison, mais exprimer une vision de l'homme confronté à ses limites. Dire que la raison en elle-même est confrontée à ses propres limites en ce qu'elle ne peut pas englober la totalité du réel, est un parti pris philosophique. Surtout lorsqu'il s'agit d'une raison qui s'appuie sur une logique binaire, incapable de prendre en compte la complexité (au sens d'Edgar Morin), imaginant les liens de causalités linéaires, comme si concernant l'humain, une même cause ne pouvait avoir plusieurs effets et notamment des effets contraires et comme si le même effet ne pouvait avoir plusieurs causes diverses et variées. -- Enfin lorsqu'il s'agit d'un livre « politique » « idéologique » et « polémique », à « prétention scientifique » il importe d'en connaître les intentions politiques, idéologiques dont il tire sa source, pour en dénoncer la non scientificité... C'est le cas du « Livre noir de la psychanalyse » dans lequel les tenants d'une conception de l'homme déshumanisé (privé d'affects), essentiellement mécaniste, réduisant l'éducation au conditionnement pavlovien, entrent en cohérence avec les néo-conservateurs américain et le néo-libéralisme actuel. On comprend qu'une conception du sujet, personne globale (cognitif, affectif, symbolisant, social, historique, limité, confronté continuellement à des choix, divisé entre conscient et inconscient), menant un travail pour surmonter ses divisions et ses limites, pour les assumer ou, tout au moins pour pouvoir composer avec elles dans une recherche d'identité, minimale et cohérente, dérange politiquement en colmatant de manière totalement démagogique « la blessure narcissique » introduite par la psychanalyse (« Le moi n'est pas le maître en sa propre maison »)

"7- Englober la totalité de la réalité, c'est « supprimer la fracture entre le monde et mon esprit » au point de voir entre l'un et l'autre une totale harmonie" Je déduis donc de votre réponse que, pour vous, l'expression "totalité de la réalité" n'est pas dénué de sens ni de rapport avec la réalité. Cela suppose qu'au moment où vous écrivez cette expression, vous saisissez, par votre pensée, cela même qu'elle signifie. En ce cas, vous avez donc une certaine capacité à penser la totalité de la réalité, qu'en pensez-vous?

j'aurais tendance à répondre qu'entre le fait de formuler le concept de " totalité de la réalité " et d'être capable d'en prendre conscience rationnellement sont des choses quelque peu différentes.

De deux choses l'un, ou bien l'idée de "totalité de la réalité" correspond à une réalité et alors je ne vois pas comment on pourrait dire que, en ayant cette idée, je n'ai pas la preuve que par la pensée je peux embrasser la totalité. Ou bien je ne peux pas embrasser la totalité de la réalité, mais alors l'idée de totalité de la réalité n'existe pas, et cette expression "totalité de la réalité" ne signifie rien. En revanche, avoir une connaissance discursive de l'ensemble des aspects de la réalité, dans son infini diversité, cela, certes, ma raison ne pourra jamais me l'offrir pour une raison fort simple : sa discursivité demande du temps. Même si j'étais le plus grand des génies, il faudrait donc un temps infini pour explorer chaque recoin du réel. Penser rationnellement la totalité du réel est donc possible; c'est discourir exhaustivement sur le détail du réel qui ne l'est pas.

" de deux choses l'un, ou bien l'idée de "totalité de la réalité" correspond à une réalité et alors je ne vois pas comment on pourrait dire que, en ayant cette idée, je n'ai pas la preuve que par la pensée je peux embrasser la totalité. " - ===> dans ce cas de figure, disons qu'il sagit d'un concept qui renferme une somme d'informations que notre connaissance ne connait peut-être pas rationnellement. - on peut formuler l'idée, de la " totalité " , de l'espace, de l'infini sans toutefois comprendre de quoi il en ressort concrêtement, je peux observer une voiture sans en connaitre la totalité, l'ensemble du fonctionnement, mais je perçois vaguement l'idée de ce qu'est la voiture. - " Ou bien je ne peux pas embrasser la totalité de la réalité, mais alors l'idée de totalité de la réalité n'existe pas, et cette expression "totalité de la réalité" ne signifie rien. " - ===> cette idée tout comme cette réalité existent sans doute, mais pour autant demeure difficile dans sa totalité d'accés à notre connaissance ou observation. - " En revanche, avoir une connaissance discursive de l'ensemble des aspects de la réalité, dans son infini diversité, cela, certes, ma raison ne pourra jamais me l'offrir pour une raison fort simple : sa discursivité demande du temps. Même si j'étais le plus grand des génies, il faudrait donc un temps infini pour explorer chaque recoin du réel " - ===> sans doute, mais pour reprendre l'exemple un peu simple d'une voiture que l'on observe, rien ne vous oblige à observer et prendre conscience de chacune de ses partie pour être capable d'observer son fonctionnement et prendre conscience de sa globalité. - " Penser rationnellement la totalité du réel est donc possible " ===> oui et certainement pas absurde - " c'est discourir exhaustivement sur le détail du réel qui ne l'est pas." ===> il sagit alors de subjectivité, qui ne peut mener à rien d'exhaustif certes, dès lors que l'on reste dans le domaine de l'opinion personnelle, et non d'une vision philosophique qui tente de comprendre ou de théoriser de façon objective.

Cher Marc J'ai effectivement une capacité à penser la totalité de la réalité, mais pas à "l'englober totalement dans ma pensée pour en évacuer l'énigme" malgré les efforts de la raison

Cher Marc J'ai effectivement une capacité à penser la totalité de la réalité, mais pas à "l'englober totalement dans ma pensée pour en évacuer l'énigme" malgré les efforts de la raison

Cher Marc J'ai effectivement une capacité à penser la totalité de la réalité, mais pas à "l'englober totalement dans ma pensée pour en évacuer l'énigme" malgré les efforts de la raison

le déterminisme donc , nous sommes de toute façon enfermés dans un système qui possède ses lois et notre seule liberté est de construire l'illusion de dépasser ou de sortir de ce système , ou de le comprendre pour le mettre à profit. - je ne vois pas d'autres issues à ce débat que de poser les bases du déterminisme, et de la part de liberté, qui peut conduire à considérer l'existence comme relativement absurde, et en même temps de tenter de comprendre que au sein d'un système déterministe nous possédons une part de liberté faite de l'inconscient et de la part consciente appelée raison pour permettre de renouveller et de promouvoir ce système. - nous ne sommes libres que d'aprés la compréhension de certaine rêgles, ce qui peut sembler absurde est de vouloir ignorer et se départir de ces rêgles qui nous construisent, mais en revanche de considérer que ces rêgles représentent le moyens de construire de la nouveauté, de réinventer du toujours pareil mais toujours différent, du semblable et du singulier, on dépasse la simple question des frontières ou limites de nos libertés, vouées à un recommencement perpétuel, pour faire de ce recommencement sans cesse quelquechose de nouveau.

Je ne vois pas bien en quoi l'inconscient nous offre une part de liberté. En quoi puis-je être libre dans un domaine qui échappe à ma conscience?

Et pourtant vous n'arrêtez pas, cher Marc Lefrère, "En quoi puis-je être libre dans un domaine qui échappe à ma conscience? " Vous posez librement depuis le début du fil des hypothèses que vous ne vérifiez jamais, mais dont par un curieux tour de passe-passe vous faites des vérités. Ce décalage, peu évident, est chaque fois lourd de conséquence. En fait, il vous faut "réduire" le monde.

étonnant, que vous ne fassiez allusion à aucun moment dans votre raisonnement à la question du déterminisme, qui pose le problème du libre-arbitre, donc de considérer que l'esprit humain fonctionne au sein d'un système déterminé, et que nos actes, sentiments, pensées, pulsions ou raison sont également relatifs à ce système, dont la part de liberté demeure difficile à définir.

C'est que cette question complexifierait encore notre discussion... D'autant plus qu'il faut s'entendre sur le déterminisme. La raison suit des règles déterminées (la logique). Mais ce "determinisme" là n'est pas contraire à la liberté, c'en est au contraire la condition : est libre celui qui peut suivre sa raison. Vous allez me dire : mais par quoi sont déterminés ces règles? Bien malin qui répondra.

je pense que la raison et les sentiments sont liés, la raison se construit par un ensemble de processus logiques, relatifs également à la psychologie de base de la contrainte, satisfaction, ou répulsion, de l'apprentissage, de la peur du danger, de la compréhension des mécanismes du réel, qui progressivement échaffaudent notre logique en adéquation avec notre équilibre psychologique. - la raison et le discours logique se construisent d'aprés ce qui nous semble permette de répondre à nos manques, de créer des moyens de combler ces manques, d'ou le rapprochement entre passion et raison, qui semblent distincts, mais se rejoignent pour comprendre par l'esprit et sa rationnalité ce que le corps appelle par ses manques ou ses désirs. - le déterminisme pose l'idée, que pour répondre rationnellement à ces manques ou combler nos désirs nous ne pouvons que tenter de comprendre rationnellement ces mécanismes qui sont en quelquesorte la partie visible de l'iceberg de notre moi inconscient et parfois irrationnel ou en manque de réponses rationnelles lui donnant une stabilité qui se construit par la raison et tente de réduire notre animalité ou nos désordres. -

Si vous fondez ainsi la raison et la logique sur l'inconscient, le désir, le ressenti, etc., vous fonder de l'objectif sur du subjectif, de l'absolu ("2+2=4" est d'une vérité absolue) sur du relatif, de l'universel sur du singulier, bref un château sur du sable mouvant (ou encore vous essayez de faire une tarte aux pommes avec des poires). Comment le subjectif peut-il produire de l'objectif? Comment le relatif peut-il produire de l'absolu? Comment ce qui n'est qu'impression singulière peut-elle produire de l'universel? C'est impossible. Il reste deux conclusions : Soit l'hypothèse de départ est fausse. Soit la raison n'est pas réellement objective, capable de produire des discours d'une vérité absolue et universelle.

disons rapidement pour ma part, que je considère que l'inconscient fonctionne d'aprés des schémas absolus et universels qui définissent notre fonctionnement et dont notre raison prend conscience progressivement, la part de liberté étant ce qui en quelquesorte bascule de l'inconscient individuel ou collectif vers la part de conscient ou de logique de défini et identifié par la raison. - d'aprés l'architecture de notre cerveau, les fonctions primaires sont définies par le cerveau reptilien qui organise nos instincts, à cela s'ajoute différentes sommes d'expériences, qui de génération en génération complexifie le fonctionnement du cortex et du néo-cortex, étant capable de produire du sens et un système de communication de symboles, de mots, d'images, de théories qui permettent de partager et de créer un espace permettant la sociabilisation et donc l'humanisation, la culture ne représente rien d'autre que la négociation, le compromis entre l'ensemble de nos instincts individuels et la tentative de mettre en évidence notre inconscient collectif.

1) J’avoue ne pas comprendre comment vous tirez cette conclusion à partir de ces prémisses. Par ailleurs, que l’homme ne puisse décrire l’ensemble de la réalité dans le moindre détail, j’en suis d’accord. Mais la question est : faut-il en déduire que l’on a raison de trouver pour cela le monde absurde ? (Car il y a une différence entre dire : le monde est absurde, et dire : ma faiblesse m'empéche de toujours saisir tout le sens). 2) Heidegger ne fut pas l’incarnation vivante de la Philosophie. De sorte que son échec à trouver la voie de la sagesse est l’échec non pas de la philosophie en elle-même, mais de son effort personnel pour être vraiment philosophe selon l’idéal porté par ce terme. 3) La formule provocante suppose en effet que c’est une illusion et donc que l’on s’en est déjà rendu compte. C’est donc plutôt « une formule pour les autres », et c’est en cela qu’elle est provocante. Pour cette raison, la plus exacte est la seconde. Notez que votre réponse a la même défaut que ma formule provocante : « en sachant que je ne pourrais le faire » - donc vous savez déjà qu’il ne s’agit pas d’une illusion. 4) C’est sur ce point (« il manque quelque chose à la raison pour mettre à l’épreuve la vérité du ressenti de l’absurde ») que je m’oppose à vous. Il n’est pas nécessaire que la raison soit d’une puissance infinie et absolue pour qu’elle puisse dire le vrai. Il suffit qu’elle remplisse son rôle, qui est d’être capable d’objectivité. Je crois que vous vous méprenez sur le raisonnement que j’ai présenté : c’est celui qui me semble découler de votre hypothèse (si la valeur de la logique dépend du ressenti, elle est subjective et relative), mais c’était de ma part un raisonnement par l’absurde, pour montrer que cette hypothèse n’était pas valable – et était une humiliation de la raison. 5) Dénoncer une erreur logique, c.-à-d. une erreur formelle dans la méthode argumentative, ce n’est pas faire « une dénonciation de surface ». Je n’ai pas prétendu que l’ensemble de votre argumentation tenait en des arguments psychologiques, mais que vous en usiez malgré tout. Lorsque vous définissez la nature de la raison pour, à partir de là, montrer qu’elle ne peut englober la réalité, c’est un bon argument d’un point de vue formel. Lorsque vous affirmez que la raison est le moyen de faire face à l’angoisse, vous psychologisez : vous introduisez dans la recherche des causes ce qui n’est qu’une motivation accidentelle. Chez certains, l’activité rationnelle est au contraire facteur d’angoisse. Connaitre les intentions des auteurs d’un livre ne permettra jamais d’en démontrer la non-scientificité, laquelle ne tient pas à des intentions, mais à des procédés et à des méthodes d’exploration et de raisonnement. Je suis obligé de constater qu'il y a là encore une manière de remplacer (voire de soumettre) l'argument logique par une sorte d'argument psychologique. A propos de votre bon argument sur la nature de la raison (elle repose sur une logique binaire donc elle ne peut correctement appréhender la complexité du réel), j’y vois malgré tout une contradiction : est-ce donc la logique binaire de la raison qui lui aurait permis de se rendre compte que la complexité du réel ne lui convient pas ? 6) Qu’appelez-vous « l’énigme » ? Ce qui actuellement n’est pas connu ou ce qui est inconnaissable par nature ? De ce que l’on peut penser la totalité de la réalité, on peut y voir encore au moins un indice, sinon une preuve, qu’il n’y a rien qui soit inconnaissable par nature. L’ensemble du réel peut être conçu de deux manières : soit comme une somme d’objets dont la liste serait inépuisable ; soit comme un ensemble intégré (non pas une somme d’objets juxtaposés, mais comme une intégrale de tous) dont tout objet serait comme une « dérivation » (en terme mathématique). Dans le premier cas, en effet, on ne peut faire le tour de l’ensemble. Dans le second, il n’y a pas de raison que l’on ne puisse embrasser cette intégralité, dont l’idée même de « totalité du réel » (avec tous les raisonnements que l’on peut tenir à son propos) est déjà un aperçu.

@ Marc 1- Ce n'est pas le monde qui est absurde, c'est la "conscience toujours maintenue de l'écart irréductible entre mon esprit et le monde" et ce qui en résulte pour l'homme : le désir de réduire cet écart. Il s'agit là d'un travail inutile et sans espoir. Pour faire face à cet absurde, Camus propose de se concentrer sur le plaisir du cheminement, le travail de la démarche, la beauté du geste, le rigueur du raisonnement logique, au même titre que pour les stoïciens, l'archer doit se concentrer sur la perfection de son geste, et non sur le fait que la flèche atteigne la cible.

2- Admettons qu'Heidegger ne soit pas l'incarnation vivante de la philosophie. Notons cependant que ce n'est pas "n'importe quel philosophe", mais un maître reconnu aux multiples disciples. Au-delà de son échec personnel à trouver la voie de la sagesse, la pensée du philosophe peut-elle se dissocier de son « être dans le monde » ? Que vaut une pensée qui conduit à cet engagement politique, irrationnel, dans lequel s'exprime le mépris de l'homme, de la vérité, de la sagesse, et de la culture ? Quel est le rôle de la philosophie si elle n'est même pas un frein à un tel engagement et si pour donner de la "valeur scientifique" à une idéologie barbare, elle s'en porte caution ?

3- "Mais partisan de l'absurde, il ne me déplait pas de mettre à l'épreuve sa vérité tout en sachant que je ne pourrais le faire". Il n'est pas incohérent d'assumer l'absurde pour le combattre, en sachant le combat inégal, pour le plaisir de l'insolence, pour la révolte, pour la légèreté : parce qu'il s'agit de "bien faire l'homme" (Montaigne)

4- On peut dire que l'on n' a pas conscience de l'absurde et que l'on croit à la possibilité de réduire totalement l'écart entre son esprit et le monde, par le truchement de la raison. Mais il s'agit encore d'une croyance, et non d'un savoir. Cette croyance est formulée comme hypothèse...l'absurde aussi...expliquer que la conscience de l'absurde résulte de l'épreuve d'un « éprouvé » (dans les deux sens) lié à mon expérience à être dans le monde, n'est certainement pas une humiliation de la raison. Il vous est pour le moment impossible de montrer par la logique ou par l'absurde que votre hypothèse est plus vraie que la mienne et inversement

5- Je dis que l'acte de penser (raisonner, rêver, imaginer, croire, parler) est une manière de faire face à l'angoisse suscité par l'écart entre mon esprit et le monde. Il y a plusieurs manière de faire face à cette angoisse...S'agiter..fuir se dérober, dénier le réel, s'aveugler, s'empêcher de penser...Car à une même cause, peut se relier plusieurs effets, dont certains peuvent être totalement opposés. Disant cela, je ne psychologise pas la raison...j'expose une compréhension clinique du sujet... La raison a pour fonction d'éliminer le sujet pour construire de l'objectif et rechercher du vrai, reconnu par tous...Il n'y a ici aucune humiliation de la raison. Comme il n'y a aucune humiliation de l'être humain à reconnaître que « le moi n'est pas le maître en sa propre maison », que la terre n'est pas le centre du monde, que le soleil ne tourne pas autour de la terre, etc... --- La logique binaire de la raison ne parvient pas à prendre en compte la complexité du réel, c'est pourquoi la tentative d'Edgar Morin m'apparaît davantage porteuse de vérité. Edgar Morin définit trois principes pour aider à penser la complexité : a- le principe "dialogique", permet de maintenir la dualité au sein de l'unité en associant les deux termes à la fois complémentaire et antagoniste b- le principe de "récursion organisationnelle", en rupture ave l'idée linéaire de cause/effet, de produit/producteur, de strucute/super-structure, puisque tout ce qui est produit revient sur ce le produit dans un cycle lui-même auto-constitutif, auto-organisateur et auto-producteur ; ainsi, le langage produit le sujet qui produit le langage. d- le principe "hollogramatique" selon lequel non seulement la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie "l'idée de hologramme dépasse le réductionnisme, qui ne voit que les parties, et le holisme, qui ne voit que le tout". Edgar Morin, "introduction à la pensée complexe"1990 --- "Connaitre les intentions des auteurs d’un livre ne permettra jamais d’en démontrer la non-scientificité, laquelle ne tient pas à des intentions, mais à des procédés et à des méthodes d’exploration et de raisonnement". Sauf que : la scientificité se doit d'objectiver les faits et non de projeter ses désirs idéologiques ou politiques sur les faits observés. En se drapant dans l'apparence de la science et en donnant à son travail la caution de la science dans une intention politique on ressemble à ces médecins qui cautionnaient la folie des opposants politiques sous Staline, ou à ces philosophes qui donnaient au régime nazi la caution de la philosophie.

Marc Lefrère disait : « Comment le subjectif peut-il produire de l'objectif? Comment le relatif peut-il produire de l'absolu? Comment ce qui n'est qu'impression singulière peut-elle produire de l'universel? C'est impossible. » Bien sûr que c’est possible. Le moi sujet, s’abstrait, s’examine et s’observe, et devient son objet. Comment le relatif , la partie, peut-il produire l’absolu, le tout, de la même façon, il s’abstrait, l’individu se voit assimilé au groupe, l’électeur au parti, l’homme à l’humanité. Une impression singulière, devient universelle dans l’amour. Dans la sympathie, dans le rire, la peine. Tous les sentiments peuvent se répandre, et toutes les passions. M.L. « Il reste deux conclusions : Soit l'hypothèse de départ est fausse. Soit la raison n'est pas réellement objective, capable de produire des discours d'une vérité absolue et universelle. » C’est exactement cela, la raison est incapable de produire une vérité absolue et universelle. J’avais défini plus haut, 15/06/2009 14:44Par pfsim , la raison comme la reconnaissance d'une cohérence entre une cause et ses effets. La direction qui irait de l'une vers les autres étant comprise comme un sens. Wikipedia nous donne entre autres : la raison, ensemble de principes directeurs de la connaissance ou de l'action . c’est bien ce qui m’intéressait. Une cause reproduisant toujours les mêmes effets dans des conditions égales. La raison répond donc à une logique. Cette reconnaissance d'une cohérence, ensemble de principes directeurs, est fonction de la capacité de la produire d'un sujet, en face de son objet. Capacité soumise à des influences variées. L'absurde est ce qui est dénué de tout sens reconnaissable, l’ incohérence, entre une cause et ses effets, l'absence de direction qui conduit de l'une aux autres, ou même la manifestation d'une direction inverse, à celle attendue, provoquant le non sens. La raison, cela n’existe pas, pour faire la raison, il faut un raisonnant. Un sujet. Le sujet va tenter d’abstraire ses motifs, pour former une raison objective. C’est impossible. La matière même, le raisonnement, ne l’est pas, puisque la tension de la manifestation, l'intention, se fait dans un sens donné. Une volonté de découvrir, de créer, de formaliser, de faire, ou même d’être. Ce qu’on appelle la raison objective ne connaît que ses motifs. Un autre sujet apparaît. Mais on peut admettre. Et mentir. C’est l’hypothèse. Elle doit être vérifiée, sauf qu’en matière de raison, on ne s’interrogera pas, et on ne l’interrogera pas beaucoup. Qui questionne la fourchette qui le nourrit? Sauf sielle est trop courte, ou trop petite. Il faut savoir revenir au temps où l'on ne mangeait pas avec des fourchettes. On arrive ainsi assez vie à cette fameuse fin qui justifie les moyens. Celle que Camus tuera définitivement, en demandant : qu’est-ce qui justifie la fin ? La raison n'est pas raisonnable, d'abord parce que nous la portons. La raison objective est un non-sens, et pourtant, on ne s'empêche pas de la pratiquer. Ce qui est, objectivement, absurde. En fait, l’objectivité elle-même est absurde. Or nous y sommes, et tout Camus est là. Dans l'objet. Pour le monde, le sens du monde, « Je », moi, n’est qu’un objet. Cette confrontation est explosive. Et il faut la résoudre. Dans un monde absurde, ce qui ne l’est pas moins, c’est que nous soyons doué de cette faculté, la raison, qui permet de donner du sens. Notons bien que vouloir donner du sens, à toute force, peut devenir absurde. Il existe des tas d’autres attitudes plus cohérentes, celles des primitifs par exemple. Mais cet absurde là est intéressant. Parce qu'il va fonder une représentation cohérente d'une suite de cause et d'effets. Je l’avais dit plus haut. Cause et effets qui, objectivement, ne devraient pas être reliés. De là on passe à d’autres incohérences : Si je n'existe pas, le monde n'existe pas. Sans spectateur, pas de spectacle. Il y a bien un phénomène, mais ce n’est pas un spectacle. pourtant, on e place toujours dans un monde idéal, qui n'existe pas. Etc. Peut-on nier l’absurde ? Bien sûr, à chacun sa propre façon de le résoudre, et quoi de plus séduisant que de ne pas avoir le problème ? Cher Marc Lefrère, vous évacuez, semble-t-il, assez facilement, ce qui ne vous convient pas.

Normalement, vous allez vous interroger, cher Marc, sur quel point je pourrais penser vous voir évacuer ce qui ne vous convient pas. Un exemple. Renard blanc avait dit: "7- Englober la totalité de la réalité, c'est « supprimer la fracture entre le monde et mon esprit » au point de voir entre l'un et l'autre une totale harmonie 15/06/2009 23:08Par Renarblanc " Bien, pour ma sensibilité, cette phrase est parfaite. En supprimant la fracture entre le monde, et mon esprit, en me laissant aller, en me libérant de ce qui me tient en un point précis, je deviens le monde, en étant simplement moi. Il suffit de s'oublier, d'une certaine manière. C'est d'ailleurs la meilleure façon de vivre, et une aventure, puisqu'il s'agit bien de brûler toute sa vie à chaque instant, et dans chaque expérience. Chose très difficile, puisque nous nous arrêtons toujours sur un point de rupture, qui brise alors l'harmonie de la réussite. On englobe bien la totalité de la réalité, tel que peut le faire un pilote de formule un, qui prend une foule de paramètres en compte, en se laissant aller à se servir pleinement de tous ses sens, et aussi, de son esprit. En ne s'arrêtant jamais sur aucun. L'harmonie suprême va en faire un as des as. Tout d'un coup, vous, vous donnez un sens qui n'existe pas à la proposition de Renard B., mais qui sert votre propos. M. L. "De deux choses l'un, ou bien l'idée de "totalité de la réalité" correspond à une réalité et alors je ne vois pas comment on pourrait dire que, en ayant cette idée, je n'ai pas la preuve que par la pensée je peux embrasser la totalité. Vous réduisez le problème à deux choses: Vrai, ou faux. La raison en marche. En cela vous appliquez une méthode passe partout, bonne ailleurs, mais qui vous fait planter sur le cas précis. Entrer dans sa réalité, totalement, est subjectif. A vouloir l'objectiver vous faussez l'affaire. On ne peut pas se souvenir de faire partie du même ensemble que la dernière constellation de la dernière galaxie du dernier je ne sais quoi... Mais en étant bien dans ses pompes, on est le mieux là bas. L'objectivité que vous préconisez est ici absurde. Ensuite vous posez quelque chose qui est une hypothèse, et va le rester dans toute votre démonstration: la preuve par la pensée? C'est exactement l'inverse. La pensée masque la réalité, elle en fait une représentation, c'est l'attitude de "sans penser", qui vous fait y entrer. Exemple du tireur à l'arc. Réfléchir à tous les paramètres est impossible, il faut du ressenti, et laisser disparaître la pensée discursive. Ce qu'on appelle concentration, c'est en fait chasser les pensées. On est dans la même réalité que la cible, point. Surtout aucune autre qui serait "pensée". Pareil pour le joueur de billard qui peut réfléchir longtemps, mais stoppe au moment de jouer. M.L."Ou bien je ne peux pas embrasser la totalité de la réalité, mais alors l'idée de totalité de la réalité n'existe pas, et cette expression "totalité de la réalité" ne signifie rien." Oui, vous avez évacué le premier point, vous évacuez le second. La totalité de la réalité n'existe pas, parce qu'on ne peut pas l'embrasser par la pensée. Mais c'est votre idée, et votre développement, sur votre hypothèse, non démontrée, qui n'ont rien à voir avec la proposition que vous faisait Renard Blanc. M.L. "En revanche, avoir une connaissance discursive de l'ensemble des aspects de la réalité, dans son infini diversité, cela, certes, ma raison ne pourra jamais me l'offrir pour une raison fort simple : sa discursivité demande du temps. Même si j'étais le plus grand des génies, il faudrait donc un temps infini pour explorer chaque recoin du réel." CQFD, vous avez évacué complètement le point de vue original de R.B., restez sur le votre qui est sans intérêt, par rapport au sujet, qui est de vivre. Votre cheval raison semble toujours avoir besoin d'un papier, et d'un crayon, ou de beaucoup de salive. "Penser rationnellement la totalité du réel est donc possible; c'est discourir exhaustivement sur le détail du réel qui ne l'est pas." Quant à votre conclusion, elle est encore plus décalée. Et bien sûr fausse. Penser rationnellement la totalité du réel est impossible, puisqu'on se retrouverait à courir après l'éternité. Quant à discourir exhaustivement sur le détail du réel, c'est la seule chose que peut faire la raison, délimiter un champs, s'y appliquer, et ne pas en sortir, sous peine de rencontrer tout de suite l'absurde. Dans ce champs précis, elle va au bout de son sujet. Et c'est ainsi que se résoud le problème de Sisyphe, à chaque pas, son effort, on évite la considération de l'ensemble. Et l'on se satisfait de voir sa victoire, un pas après l'autre. Chaque saison, un nouveau labour. Et le père regarde d'un œil bienveillant son fils qui n'a pas la moindre idée de l'identité de l'ancêtre des cinquante générations qui précède. Cela, c'est d'un autre champs du réel. Bien à vous.

@A Renard, 1) Pour Camus, s’il y a un écart entre mon esprit et le monde, c’est non pas parce que je n’arriverai jamais à tout connaitre du monde (qui est la manière dont vous réinvestissez la notion d’absurde) - ce qui serait un absurde par accident, si j'ose dire, mais parce que le monde est bel et bien dénué de sens, et donc en lui-même absurde, sans signification, sans raison d’être. Notre existence n’a pas de pourquoi (au sens d’une finalité ou d'une valeur préétablies). 2) Pouvez-vous me dire à quelle moment « la philosophie » s’est portée caution de la barbarie nazie ? Vous commettez des glissements regrettables. 3) Je n’ai pas prétendu que mon hypothèse était plus vraie que la votre, mais qu’elle se défend tout aussi bien et que c’est donc une autre manière possible de faire face à l’impression d’absurdité du monde. 5) "Il n'y a ici aucune humiliation de la raison. Comme il n'y a aucune humiliation de l'être humain à reconnaître que « le moi n'est pas le maître en sa propre maison », que la terre n'est pas le centre du monde, que le soleil ne tourne pas autour de la terre, etc..." ==> Excusez moi par avance de ce que je vais vous dire (qui va sans doute vous choquer, mais prenez le pour un peu d’humour de ma part (et qui bene amat bene castigat) car je préviens tout de suite que cette fois c’est moi qui psychologise et que cela ne fait donc pas du tout un bon argument sur le fond) : j’ai parfois l’impression, à vous, lire d’un «curé » qui récite son bréviaire freudien… Cela faisait longtemps que l’on n’avait plus rencontré en effet les «blessures narcissiques » (qui, si elles existent, s’accompagnent d’ailleurs forcément d’un sentiment d’humiliation, soit dit en passant). Mais vous en aurez sans doute tout autant pour moi : un « rationaliste » rassis incapable de s’ouvrir à la compréhension nouvelle des ressorts de notre conscience profonde. ==> Sur le fond, je ne répéterai pas ce que j’ai déjà écrit : si vous voulez dire qu’il arrive que nous utilisions la raison pour nous rassurer (à titre de motivation accessoire du point de vue de la raison elle-même), très bien. Mais si vous voulez fonder toute activité rationnelle sur ce désir, alors il s’agit bien d’une remise en cause de la valeur même du travail rationnel (qui devient purement instrumental et subjectif), pour toutes les raisons que j’ai développées. 6) A propos de ce que vous écrivez de la logique binaire et de la pensée complexe d'Edgar Morin : ==> Admettons, mais comment va-t-il faire pour penser tout cela ? Il ne va tout de même pas congédier la raison, si ? Comme il ne va pas le faire, soit il se contredit lui-même, soit vous le faites se contredire. ==> La faiblesse de la raison (que je ne sacralise d’ailleurs pas : je ne suis pas réellement un « rationaliste »), ce n’est pas de ne pas être fondé sur une logique « complexe » (le « binaire » correctement développé permet de penser le complexe, comme Edgar Morin l’illustre lui-même – ou comme l’illustre d’une autre manière le développement de l’informatique). Sa faiblesse est de ne pas être suffisamment « pure » et « simple » pour pouvoir présenter directement le vrai sans erreur possible. Je dirais donc qu’à la limite sa logique est déjà trop complexe pour saisir complètement ou facilement l’unicité du réel derrière sa complexité. (C’est une autre interprétation possible de la faute d’Adam : la pomme donne la connaissance « binaire », et discriminante, là où auparavant il avait une connaissance « simple » et directe). 7) sur la valeur du jugement sur l'intention de l'auteur dans le jugement à porter sur le contenu de son discours : Il ne suffit pas de dire « il a de mauvaises intentions » pour prouver que le contenu de son discours n’est pas scientifique. L’intention de l’auteur ne suffit pas à savoir s’il a simplement « projeté ses désirs » sur les faits. Tout le monde a des intentions. Même les vrais scientifiques. Et il y eut des scientifiques qui se sont efforcés de lutter contre la religion par la science. Les religieux avaient donc raison de dire : « Ne le croyez pas ! Il a de mauvaises intentions athées ! » ? Mais il y a aussi des scientifiques qui ont pensé le contraire, et qui ont écrit sur des découvertes tout en les enrobant d’une intention plutôt religieuse. Faut-il donc jeter tout cela à la poubelle et rechercher le scientifique sans intention ? Faut-il rejeter tout psychanalyste qui écrirait avec l’intention de défendre la « paroisse » freudienne ? Tout ceci pour dire que le jugement sur l’intention de l’auteur ne renseigne en rien sur la valeur des arguments que ce dernier présente, qu’il nécessite en outre, avant de juger enfin de ces arguments, de déterminer si cette intention est totalement disqualifiante ou pas, etc. Est-il totalement disqualifiant de vouloir totalement remettre en cause le freudisme ? J’avoue que cela ne m’apparait pas avec évidence. Sauf cas évident (nazisme, etc.), il vaut mieux combattre directement les arguments eux-mêmes. Car sinon vous n’aurez « impressionné » que les impressionnables et persuadés que ceux qui l’étaient déjà de l’infréquentabilité de l’adversaire. Et je suis bien certain que tel n’était pas l’intention.

Cher Marc Je réponds ici à votre point 6, précédant, concernant l'énigme, sur lequel je n'ai pas eu le temps de m'attarder hier soir. L'énigme est l'ensemble de ce qu'il reste à connaître pour accéder à la connaissance du « tout » ; et le « tout » vient ici répondre en miroir à votre « rien » : « il n'y a rien qui ne soit connaissable par nature ». C'est dire que j'appelle énigme aussi bien « l'inconnaissable par nature » ou « le Mystère », que ce qui n'est pas encore connu. Le fait de penser la totalité de la réalité n'est ni une « preuve », ni « un indice » de ce que vous dites ! Je m'insurge contre cette prétention (logique ? rationnelle ?) à parler de preuve ou d'indice de preuve. En effet, le fait de penser la totalité me renvoie simplement à l'expérience vécue et répétée à l'infini du manque (de savoir) dans la confrontation au réel, et à mon désir de le combler. Ma représentation de la totalité est donc un fantasme...Elle relève de l'imaginaire. A la lecture de vos deux propositions, j'opte pour la deuxième : la totalité serait un ensemble d'objets intégrés aux relations multiples et complexes. Mais bien entendu, je ne parviens pas à la même conclusion que vous. D''où tirez-vous cette affirmation : « si nous pensons que la réalité est un ensemble d'objets intégrés, il n'y a pas de raison que l'on ne puisse embrasser la totalité du réel »? Un ensemble intégré est composé comme un puzzle, à ceci près que c'est le système de relations entre les objets qui le constitue, pas seulement les objets eux-mêmes, et que ces objets ne se déploient pas sur une surface plane, mais dans les trois dimensions de l'espace. Dés lors, les bribes de vérité élaborées, peuvent prendre un sens différent lorsque d'autres bribes de vérité élaborées sont mises en relation avec elles et ainsi de suite. Le postulat selon lequel « il existe une part irréductible d'inconnaissable » ne pouvant être « démontré par la preuve », les bribes de vérité ne peuvent mener à la connaissance de l'ensemble.

@ A Marc 1- Le mythe de Sisyphe décrit « la condition humaine » : Sisyphe est condamné par les dieux à un travail sans espoir et désespéré. Adam est chassé du jardin d'Eden, pour avoir voulu en goutant le fruit de l'arbre de la connaissance, accéder au savoir divin. Et Freud nous explique que le sujet pour sortir de l'illusion de la totalité doit vivre une « castration ». Sisyphe, Adam et le sujet, nous parlent de l'homme confronté douloureusement à ses limites, porté par le désir de repousser ces limites pour retrouver l'infini (la totalité). L'absurde de Camus se trouve là : être condamné à un travail inutile et sans espoir, alors que l'homme est porté par un souci de l'utile et de l'espérance. Adam est renvoyé à un travail inutile et sans espoir, puisqu'il lui est interdit d'être Dieu et, qu'il désire l'être – ici, accéder au savoir divin est porteur d'apocalypse (ἀποκάλυψις). Enfin, le sujet est condamné à courir après des objets leurres (partiels, médiats) alors qu'il cherche un objet (total et immédiat) L'absurde est donc la conscience toujours maintenue de la condition limitée de l'homme qui renvoie son désir d'emprise et de savoir illimité sur le monde à un travail inutile et désespéré, en créant un écart irréductible entre mon esprit et le monde. Ce qui est dénué de sens n'est pas le « monde en soi » ; mais le monde est dénué de sens pour l'homme en raison de sa condition.

2- Je ne dis pas que la philosophie dans son ensemble s'est portée caution du régime nazi, je dis que si Heidegger « grand philosophe » internationalement reconnu par ses pairs, s'inscrit au parti nazi et devient Recteur de l'université de Fribourg, « il » donne au régime nazi la caution de la philosophie, ce qui est un comble ! Dans son "Discours du Rectorat" Heidegger proclame que " l'essence de l'Université est la science... Il ne s'agit pas pour l'Université de fournir une formation professionnelle, mais de relever le niveau de spiritualité de l'Allemagne. Cette essence de la science s'est manifestée chez les Grecs et a été perdue de vue sous l'effet de l'obscurcissement de l'être par le règne l'étant. " Je dis qu'il y a là, pour moi un hiatus et que le soutien d'un philosophe (pas n'importe lequel) au régime nazi, lui apporte le soutien d'une prétention à dire le vrai et la sagesse...

3- Alors j'ai du mal vous lire. Je pense effectivement que "ne pas avoir conscience de l'absurde et croire à la possibilité de réduire totalement l'écart entre son esprit et le monde, par le truchement de la raison", est une autre manière de faire face à l'impression d'absurdité du monde.

4- Rire... merci pour les précautions de langage, et, bien entendu, comme vous le prévoyiez, j'en ai autant pour vous : j’ai parfois l’impression, à vous, lire d’un «curé » qui récite son bréviaire sur la déification de la Raison. --- Les blessures narcissiques concernent le sujet et non la raison. C'est dire que le sujet peut se sentir humilié et non la raison. En fait, si je comprends bien, vous voulez évacuer le moindre concept relevant du champ de la psychanalyse, pour penser l'être humain de manière rationnelle, logique et cohérente, dans sa relation au monde. Ce parti pris est-il une manière totalitaire de nier la pensée de l'autre, pour le réduire ? J'entends par manière totalitaire la manière de faire comprendre que votre discours, englobant la totalité du réel, pourrait se passer du discours de l'autre... Nous sortirions ici du souci philosophique de la quête de la vérité --- Sur le fond : je répète que l'acte de penser (raisonner, rêver, imaginer, croire, parler) est une manière de faire face à l'angoisse suscité par l'écart entre mon esprit et le monde. Mais cela ne dit strictement rien sur la valeur de la raison, malgré les raisons que vous avez développées. Le travail rationnel ne devient pas seulement un travail subjectif. C'est un travail d'objectivation dans lequel peut s'infiltrer du subjectif et qui nécessite pour cela la confrontation aux autres et à la réfutabilité. Car il y a des perversions possibles de la logique et de la raison (voire les sophistes), il y a des enjeux idéologiques et politiques (dans la construction d'une réalité plutôt que d'une autre), il y a des enjeux narcissiques et il y a des enjeux purement ludiques. D'autre part, comme le discours rationnel ou logique, notamment en philosophie, peut partir d'un postulat erroné, ce n'est pas seulement la faille dans la logique ou dans la raison qui peut falsifier le discours, mais également le postulat de départ

5- J'aime beaucoup votre autre interprétation de la « faute » d'Adam : « la pomme donne la connaissance « binaire », et discriminante, là où auparavant il avait une connaissance « simple » et directe ». La connaissance simple et directe n'a que faire de la raison et de la logique. La transgression de l'interdit, qui vise à accéder au savoir d'Elohim (qu'on se souvienne des paroles du serpent tentateur), condamne l'homme à un travail illusoire puisqu'il s'agit de passer par la raison binaire pour retrouver la co-naissance simple et directe, du jardin d'Eden

6- Il y a des historiens négationnistes. Ces historiens, hélas, ont été reconnus historiens par leur pairs. Au nom de l'Histoire, ils falsifient l'Histoire. Il y a des philosophes nazis. Ces philosophes sont reconnus philosophes par leur pair. Leur discours porte l'autorité de la vérité et de la sagesse et, ils sont nazis. Bien sûr, je peux analyser la non scientificité de la démarche des auteurs du « livre noir » en les réfutant points par points, comme vous pouvez certainement prendre le temps de m'expliquer ce qui fait faille dans le raisonnement d'Heidegger pour aller chercher la sagesse, la spiritualité et la vérité chez Goebbels et ses comparses. Je ne me revendique d'aucune" paroisse", qu'elle soit freudienne ou autre. Outre la plaisanterie, le choix du mot paroisse, n'est pas innocent. Il prétendrait réduire la pensée psychanalytique à une "croyance" voire à une secte dont Freud serait le gourou. La psychanalyse dérange, donc. Mais sa démarche est scientifique. Pour revenir aux auteurs du "livre noir" : l'utilisation de la science comme critère d'autorité pour dire le vrai, est associé, ici à un détournement des principes et de la rigueur scientifique pour établir des faits... www.psychasoc.com/Textes/Reaction-de-Mme-Roudinesco-au-Livre-noir-de-la-psychanalyse

A pfsim : 1) "M.L. « Il reste deux conclusions : Soit l'hypothèse de départ est fausse. Soit la raison n'est pas réellement objective, capable de produire des discours d'une vérité absolue et universelle. » C’est exactement cela, la raison est incapable de produire une vérité absolue et universelle." ==> J'en conclus donc que ce que, selon vos propres paroles, ce que vous écrivez n'est pas vrai. 2) Marc Lefrère disait : « Comment le subjectif peut-il produire de l'objectif? Comment le relatif peut-il produire de l'absolu? Comment ce qui n'est qu'impression singulière peut-elle produire de l'universel? C'est impossible. » Bien sûr que c’est possible. Le moi sujet, s’abstrait, s’examine et s’observe, et devient son objet. Comment le relatif , la partie, peut-il produire l’absolu, le tout, de la même façon, il s’abstrait, l’individu se voit assimilé au groupe, l’électeur au parti, l’homme à l’humanité. Une impression singulière, devient universelle dans l’amour. Dans la sympathie, dans le rire, la peine. Tous les sentiments peuvent se répandre, et toutes les passions. ==> Je demande : comment un chose peut-elle produire son contraire? Vous me répondez : elle cesse d'être elle-même et devient son contraire. Soit. Mais je continue à touver cela fort descriptif et fort peu explicatif. Par ailleurs, il faudrait bien préciser ce que signifie "subjectif" si vous voulez que nous approfondissions cela. 3) La raison n'a pas pour seule fonction de reconnaitre un lien entre cause et effet. On ne saurait donc la définir par cela. 4) "La raison, cela n’existe pas, pour faire la raison, il faut un raisonnant. Un sujet. Le sujet va tenter d’abstraire ses motifs, pour former une raison objective. C’est impossible." ==> Vous illustrez parfaitement tout ce à quoi je m'oppose, en effet. 5) "Dans un monde absurde, ce qui ne l’est pas moins, c’est que nous soyons doué de cette faculté, la raison, qui permet de donner du sens." ==> Je ne comprends plus très bien, par rapport à 4) : la raison, existe-t-elle ou n'existe-t-elle pas? 6) "Cher Marc Lefrère, vous évacuez, semble-t-il, assez facilement, ce qui ne vous convient pas. " Si vous pensez après toute cette discussion que 'j'évacue' le problème.... je trouve cela assez fort. Mais je vois que vous allez m'éclairer par le message d'après (que je n'ai pas encore lu - mais je m'y applique immédiatement!) 7) "Il suffit de s'oublier, d'une certaine manière. C'est d'ailleurs la meilleure façon de vivre, et une aventure, puisqu'il s'agit bien de brûler toute sa vie à chaque instant, et dans chaque expérience. " Si j'ai bien compris votre message précédent, ceci est pour vous impossible. 8) "Entrer dans sa réalité, totalement, est subjectif. A vouloir l'objectiver vous faussez l'affaire. On ne peut pas se souvenir de faire partie du même ensemble que la dernière constellation de la dernière galaxie du dernier je ne sais quoi... Mais en étant bien dans ses pompes, on est le mieux là bas. L'objectivité que vous préconisez est ici absurde." ==> J'avoue ne pas comprendre le sens de ces phrases. "Entrer dans sa réalité, totalement, est subjectif" : voulez-vous dire que pour Renard Blanc, "penser la totalité du réel" serait une expérience subjective possible? Je n'ai pas l'impression que ce soit sa position. D'ailleurs l'emploie même du mot "réalité" implique une volonté d'objectivité. Qu'est-ce que "penser la réalité" subjectivement, comme vous semblez y inviter? Il faut tout de même que le mot "réalité" ait un sens, ne croyez-vous pas? 9) Ensuite vous posez quelque chose qui est une hypothèse, et va le rester dans toute votre démonstration: la preuve par la pensée? C'est exactement l'inverse. La pensée masque la réalité, elle en fait une représentation, c'est l'attitude de "sans penser", qui vous fait y entrer. ==> Ce que vous appelez (assez joliement) "la preuve par la pensée" ne vient pas au début de mon échange avec Renard Blanc, tout de même, et ne hante donc pas toute ma démonstration. ==> Vous vous trompez lourdement à force de vous enivrer de mots, permettez moi de vous le dire avec la même légereté que vous usez à mon égard : par définition, tout ce qui existe EST dans la réalité. Je ne vois, dans le contexte où vous l'employez, que deux sens possibles à "entrer dans la réalité" (oui, c'est que j'en suis encore à une pensée binaire, il faut croire) : soit c'est tout simplement commencer à être, soit c'est commencer à se représenter dans l'être, donc prendre conscience de l'existence. Mais dans les deux cas, ce n'est certes pas l'absence de pensée qui produit cette entrée. Si la pensée masque toujours le réel par la représentation, comme vous dites, alors il n'y a rien à faire : nous ne pourrons jamais "entrer" dans la réalité car je ne vois pas comment l'absence de pensée peut permettre d'avoir conscience de la réalité. Il y a là une contradiction dans les termes. Et si c'est "entrer dans la réalité" selon le premier sens, alors, puisque nous vivons, que nous pensions ou pas, c'est déjà fait. ==> Les exemples que vous prenez ne sont pas des exemples d'absences de pensée. 10) "M.L."Ou bien je ne peux pas embrasser la totalité de la réalité, mais alors l'idée de totalité de la réalité n'existe pas, et cette expression "totalité de la réalité" ne signifie rien." Oui, vous avez évacué le premier point, vous évacuez le second. La totalité de la réalité n'existe pas, parce qu'on ne peut pas l'embrasser par la pensée. Mais c'est votre idée, et votre développement, sur votre hypothèse, non démontrée, qui n'ont rien à voir avec la proposition que vous faisait Renard Blanc." ==> Permettez moi de vous dire qu'à vous lire, j'ai l'impression que vous n'avez rien compris à ma position qui est tout l'inverse. La totalité de la réalité existe et nous pouvons en avoir une idée. 11) "M.L. "En revanche, avoir une connaissance discursive de l'ensemble des aspects de la réalité, dans son infini diversité, cela, certes, ma raison ne pourra jamais me l'offrir pour une raison fort simple : sa discursivité demande du temps. Même si j'étais le plus grand des génies, il faudrait donc un temps infini pour explorer chaque recoin du réel." ""Penser rationnellement la totalité du réel est donc possible; c'est discourir exhaustivement sur le détail du réel qui ne l'est pas."" ==> vous aurez remarqué qu'au moins entre ces deux déclarations, je ne me contredis pas! 12) "Quant à votre conclusion, elle est encore plus décalée. Et bien sûr fausse. Penser rationnellement la totalité du réel est impossible, puisqu'on se retrouverait à courir après l'éternité. Quant à discourir exhaustivement sur le détail du réel, c'est la seule chose que peut faire la raison, délimiter un champs, s'y appliquer, et ne pas en sortir, sous peine de rencontrer tout de suite l'absurde. Dans ce champs précis, elle va au bout de son sujet." ==> "Exhaustivement" me semble-t-il a un sens bien précis. ==> Je ne prétends pas être toujours simple à comprendre et à suivre. Loin de là. Mais vous auriez tout de même pu remarquer que je suis d'accord avec vous pour dire que la raison ne peut pas "courir après l'éternité"... De sorte qu'il y a peut-être quelque chose qui vous a échappé. 13) "Et c'est ainsi que se résoud le problème de Sisyphe, à chaque pas, son effort, on évite la considération de l'ensemble. Et l'on se satisfait de voir sa victoire, un pas après l'autre." ==> Certes, mais l'ennui est que, bien souvent, le sens se découvre dans la considération de l'ensemble. Puisque, dans cette hypothèse, le sens échappe, comment pouvons-nous dire qu'il y a des "victoires"? Sur quoi? Et en quoi est-ce une victoire? Pourquoi devons-nous être réjoui? Bien à vous également,

Cher Marc Lefrère, D'abord, merci d'avoir pris la peine de me lire. J'avais quand même fait la même chose. Vos développements sont inégaux, mais il en ressort inévitablement un fait. Vous avez raison. De nature. Et moi je m'interroge. C'est la mienne. Il faut de tout pour faire un monde.

Cher pfsim Merci pour le suivi de ce débat et pour vos longs développements. Vous n'êtes pas le seul à vous interroger. Il y a une communauté de destin. La conscience de l'absurde et de l'inachèvement place forcément dans cette interrogation. A celui qui dit "je trouve, je ne cherche pas", je préfère celui qui dit :" je cherche et je ne trouve pas". Cette démarche nous oblige à nous méfier non seulement de nous-mêmes (lorsque nous croyons avoir trouvé) mais aussi de ceux qui "prétendent avoir trouvé" et veulent nous imposer une vision totalitaire de leur vérité, fut-elle masquée par l'autorité de la raison, qui dans son égarement devient la négation de la raison de l'autre. Nous pouvons ainsi également nous consacrer au plaisir sans cesse renouvelé de la recherche, dont l'activité vaut par elle-même..

Cher Renard blanc, N'étant pas spécialement formé, je me prends à rechercher l'aisance. Pas la facilité. Mais quand quelque chose devient par trop laborieux, c'est à dire quand l'effort ne correspond plus au résultat qu'on en attend, j'évite de suivre. Ce n'est pas toujours heureux. Mais il y a de nombreuses questions sans réponses, qui se satisfont bien de rester des questions. On peut être heureux de simplement pouvoir questionner, dans les domaines où la réponse est une grâce. Ce qui nous conduit directement à la poésie. Et peut-être l'art. Comme grâce dans la représentation. Et la communication. Publié simultanément ici, et sur votre billet RenéChar...etc Bien à tous.

" Le but n'est pas le but, c'est la voie." Lao Tseu

J'aimerais à présent aborder le lien entre poésie et philosophie : de quelle vérité parle le poète et de quelle vérité parle le philosophe ? Cherchent-ils à dire la même chose par des langages différents ? Platon a chassé Homère mais la raison et la logique ne laissent-ils pas une place complémentaire au poète pour dire le vrai ? Nous pourrions nous retrouver pour en débattre autour de mon billet sur René Char et Albert Camus

Belle conclusion Renarblanc, mais peut-on conclure ? Si le philosophe a chassé le poète de sa République , poète au sens large car Homère était plutôt conteur que poète, c'est qu'il oppose la conscience du philosophe à l'inconscience du poète (l'aéde était aveugle et donc prescient, voyant ce que l'oeil nu ne peut pas voir). Ce que reproche Platon à Homère, c'est en fait d'être sous l'emprise de l'inspiration dans une sorte de transe où il perd le contact avec la réalité et la mesure pour se laisser aller à l'enthousiasme (mot-à-mot = laisser entrer Dieu en soi).

Je ne conclue pas, Lincunable...les deux versants du discours (muthos et logos) traduisent la dialogique entre "sapiens" et "demens" qui s'épousent en l'homme. L'inetlligence est corrélée à l'affect. Le logos cherchant à évacuer l'affect, peut-il avoir prétention à dire davantage le vrai que le muthos ? La raison et la logique dans leur souci de rationalisation ne peuvent-elles conduire à la déraison et à la folie. Ces questions veulent ouvrir le débat et non le clore. Bien à vous

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