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Pourquoi le Kenya intervient-il en Somalie ?

Depuis octobre 2011, le Kenya conduit une opération militaire dans le sud de la Somalie. Pour Nairobi, l'objectif officiel est de nettoyer la région des combattants d'Al-Shabaab, un mouvement islamiste qui s'est livré à des attentats et des rapts de ressortissants étrangers en territoire kenyan. Il semblerait néanmoins que ces plans militaires s'inscrivent dans une stratégie d'affirmation de la puissance régionale kenyane.

Déchirée au cours des années 1990 par la guerre civile, la famine et la prédation des chefs de guerre, la Somalie est aujourd’hui une zone grise dont l’État a disparu. Selon le Failed States Index 2011, la Somalie est l'État qui s'est le plus affaibli, bien qu’un Gouvernement fédéral de transition (GFT) ait été mis en place en 2004. Mais celui-ci ne contrôle qu'une partie limitée du pays.

Au nord, la République du Somaliland et l'État du Punt s’affirment comme entités politiques–sécessionniste depuis 1991 pour la première et autonome depuis 1998 pour la seconde.

Au sud, le mouvement islamiste Al-Shabaab milite pour l'instauration de la charia. Al-Shabaab est l'émanation du courant le plus radical de l'Union des tribunaux islamiques, organisation qui avait durant quelques mois contrôlée Mogadiscio, avant que l'intervention éthiopienne de décembre 2006 ne chasse ses combattants de la capitale.

Al-Shabaab dispose aujourd'hui de 7 à 9 000 hommes qui tiennent le sud de la Somalie, incluant la ville côtière de Kismayo, son bastion à partir duquel le mouvement se ravitaille et capte des dizaines de millions de dollars de taxes chaque année.

À Mogadiscio, Al-Shabaab a abandonné ses dernières positions en octobre à l'occasion d'une offensive conduite par les forces du GFT et de la Mission de l'Union africaine en Somalie (Amisom). Déployées en Somalie dans le cadre d'un règlement régional de la crise, les forces de l'Amisom parviennent difficilement à s'imposer au-delà de Mogadicsio, où elles ont pour principale mission de protéger les institutions gouvernementales.

Al-Shabaab se revendique de la mouvance Al-Qaeda et figure à ce titre sur la liste américaine des organisations terroristes. Il faut dire que le mouvement compte à son actif plusieurs attentats et enlèvements en Somalie comme au Kenya. Et dernièrement, c'est le rapt de ressortissants étrangers commis par Al-Shabaab sur le territoire kenyan qui a poussé Nairobi à intervenir militairement.

Pour le Kenya, créer une région semi-autonome au sud de la Somalie

Le Kenya est engagé militairement dans le sud de la Somalie depuis le 16 octobre 2011. Objectif de l'opération Linda Nchi ("protéger le pays") : éliminer la menace que pose Al-Shabaab pour la sécurité nationale du Kenya. Les actions militaires mises en oeuvre et planifiées : nettoyer le sud de la Somalie jusqu'à la rivière Juba, prendre la ville côtière de Kismayo – véritable centre névralgique du mouvement – et, enfin, établir durablement une zone tampon d'une centaine de kilomètres. Cette zone permettrait de limiter les actions d'Al-Shabaab tout en désengorgeant les camps de réfugiés situés au nord du Kenya pour les relocaliser au sud de la Somalie.

Le Kenya invoque l'article 51 de la Charte des Nations Unies pour une opération militaire présentée comme de la légitime défense. "Notre intégrité nationale est compromise par de graves menaces de terrorisme, nous ne pouvons pas tolérer que cela se produise", déclarait ainsi George Saitoti, ministre kenyan de la sécurité intérieure, au moment où s'enclenchait l'opération Linda Nchi.

Depuis le lancement de son offensive, le Kenya soutient ainsi que ce sont les incursions d'Al-Shabaab sur son territoire qui légitiment une réponse militaire contre le mouvement somalien. Néanmois, plusieurs éléments indiquent que des plans militaires existaient déjà depuis plusieurs mois.

Ainsi en 2010, suite aux attentats de Kampala (Ouganda) qu'Al-Shabaab avait revendiqués, l'Intergovernmental Authority on Development – une organisation régionale regroupant les pays de la Corne de l'Afrique – avait dessiné les contours d'une intervention étrangère en Somalie.

D'autre part, des câbles diplomatiques publiés par Wikileaks révèlent que le Kenya disposait de plans d'offensive depuis au moins 2010, que les États-Unis s'étaient proposés d'en faire l'évaluation tout en se montrant réservés quant à la faisabilité d'une intervention kenyane dans le sud de la Somalie.

Enfin, les autorités kenyanes ont reconnu que l'option militaire était depuis longtemps sur la table. "Une opération de cette ampleur ne se planifie pas en une semaine", déclarait ainsi fin octobre Alfred Mutua, porte-parole du gouvernement.

Le sud de la Somalie : point de fixation des intérêts régionaux du Kenya

Il ne faut donc pas se tromper sur les intentions du Kenya en Somalie. Loin d'être uniquement militaire, l'opération Linda Nchi a aussi un volet politique qui devrait se traduire par la création d'une région autonome, voire sécessionniste au sud de la Somalie. Et c'est vraisemblablement là que réside le véritable objectif des opérations pour Nairobi : confier le sud de la Somalie à un allié local qui pourra défendre ses intérêts.

En effet, le contrôle du sud de la Somalie revêt des enjeux qui touchent tout autant aux intérêts économiques du Kenya qu'à sa sécurité intérieure. Dans le cadre de sa stratégie "Kenya Vision 2030" visant à bâtir un pays à revenu intermédiaire d'ici 2030, le Kenya veut capitaliser sur l'indépendance du sud-Soudan. Parmi ses projets : l'établissement d'un réseau d'infrastructures routières, ferrées et énergétiques partant de la zone côtière de Lamu pour relier l'Ethiopie et le sud-Soudan. Nairobi prévoit notamment de construire un terminal à hydrocarbures au port de Lamu afin d'évacuer le pétrole sud-soudanais.

Or les populations du nord-est du Kenya pourraient bien voir leurs terres confisquées et ne bénéficier que de façon très limitée des retours économiques de ce vaste projet. Pour Nairobi, cette région est particulièrement instable, d'autant plus qu'une importante population somali réside dans la zone frontalière avec le risque qu'elle collabore avec les réseaux d'Al-Shabaab implantés au Kenya.

Dans ce contexte, le Kenya a tout intérêt à stabiliser et contrôler le sud de la Somalie, ce que confirmait fin octobre un officiel kenyan : "le Kenya ne peut pas réaliser les objectifs économiques qu'il s'est fixé avec une situation telle que celle de la Somalie, particulièrement à Kismayo".

Quels alliés pour contrôler le sud de la Somalie ?

La position du Kenya en Somalie n’est pourtant pas facile. Sur le front politique, Nairobi devra s'appuyer sur un allié local, mais qui ? Pour le Kenya, ce choix pour contrôler le sud du pays est hautement stratégique quand on sait l'instabilité chronique de la Somalie et la facilité avec laquelle les alliances changent.

On sait que le Kenya est proche de Mohamed Abdi Mohamed, alias "Gandhi". Franco-somalien, anthropologue de formation, ancien chercheur à l'Université de Besançon et ministre de la Défense de la Somalie en 2009-2010, Gandhi est l'actuel président de l'Azania, une province qui couvre une partie du sud de la Somalie. Son objectif est évidemment de se maintenir à cette position une fois Al-Shabaab totalement vaincu, et pourquoi pas de changer le statut de l'Azania vers plus d'autonomie.

Reste que Gandhi doit faire face à des oppositions internes, d'autant plus qu'il n'a jamais été un chef de guerre et qu'il ne dispose pas d'une influence suffisante sur les notables locaux. À cela s'ajoute l'enjeu du contrôle du sud de la Somalie, et plus particulièrement du port de Kismayo qui alimente les convoitises pour son potentiel économique. En Somalie, la guerre n'est pas que la continuation de la politique par d'autres moyens. Elle est aussi un vecteur d'appropriation des ressources économiques.

Gandhi est ainsi en concurrence avec Ahmed Mohamed Islam, alias "Madobe". Leader du groupe Ras Kamboni qui combat Al-Shabaab, Madobe dispose d'un bon réseau au sein de la hiérarchie militaire kenyane et collabore déjà avec les forces gouvernementales somaliennes. Comme Gandhi, il veut contrôler le sud de la Somalie une fois qu'Al-Shabaab sera vaincu. Mais surtout, Madobe a l'avantage de diriger une milice locale sur laquelle l'armée kenyane pourrait s'appuyer lors de son assaut sur Kismayo.

Kenya/Ethiopie : le choc des puissances régionales

La dernière difficulté pour le Kenya, c'est l'Ethiopie car elle représente un concurrent régional. Les forces éthiopiennes sont en Somalie depuis le 20 novembre, officiellement pour soutenir le Kenya dans la lutte contre Al-Shabaab. Pour l'instant, l'Ethiopie se limite à multiplier les contacts locaux et à conduire des patrouilles transfrontalières avec le soutien de l’Ahlu Sunna wal Jamaa, une milice alliée qui combat Al-Shabaab.

L'Ethiopie a reçu fin novembre l'aval de l'Intergovernmental Authority on Development pour participer aux opérations en Somalie. Militairement, l’ouverture d’un deuxième front par l’Éthiopie devrait compromettre le déploiement des renforts d’Al-Shabaab face au Kenya, particulièrement autour de la ville côtière de Kismayo.

Mais politiquement, la volonté éthiopienne d'ouvrir un deuxième front en Somalie a tout l'air d'une affirmation de puissance régionale. Pour Addis-Abeba, il ne faut pas laisser le champ libre au Kenya dans la gestion de la crise somalienne.

En effet, l'Ethiopie n'accepte pas l'éventualité d'une région somalienne contrôlée par le Kenya. Une des raisons tient au fait que Gandhi comme Madobe appartiennent au clan Ogadeni, le clan majoritaire dans la région éthiopienne de l'Ogaden. Frontalière de la Somalie, l'Ogaden est majoritairement peuplée de musulmans somalis, ce qui alimenta d'ailleurs entre 1977-1979 la guerre entre l'Éthiopie et la Somalie. Or, pour Addis-Abeba, l'initiative kenyane au sud de la Somalie pourrait raviver les velléités autonomistes de l'Ogaden.

En éliminant Al-Shabaab, l'Ethiopie veut enfin contrer son ennemi historique : l'Erythrée. L’Ethiopie et l’Erythrée entretiennent des relations qui sont structurellement conflictuelles et trouvent en Somalie un terrain d'affrontement indirect. On sait d'ailleurs que l'Erythrée soutient Al-Shabaab, ce que confirme notamment un rapport des Nations unies mentionnant les liens de l'Ambassade de l’Érythrée à Nairobi avec des agents d’Al-Shabaab au Kenya.

Internationalisation ou régionalisation de la crise somalienne ?

Militairement, la position kenyane n'est pas facile, d'autant plus que le scénario d'un enlisement a été très tôt annoncé. Si les fortes pluies et la boue ont été invoquées par Nairobi pour expliquer la stagnation de l’offensive, il semble que l’armée kenyane rechigne à s’enfoncer en territoire somalien. Elle craint notamment de devoir affronter une guérilla Al-Shabaab connue pour sa mobilité et symbolisée par sescolonnes de technicals, ces jeeps surmontées d’une mitrailleuse.

Les échanges entre les forces kenayes et les combattants d'Al-Shabaab sont donc limités. La faible progression du Kenya s'explique aussi vraisemblablement par l'attente d'une plus grande implication militaire américaine. Reste que dans la Corne de l'Afrique, le dispositif militaire américain révèle clairement qu'une intervention directe n'est pas à l'ordre du jour. Il se limite pour l'instant à du soutien dans le cadre d'une "proxy war", voir à des frappes ciblées réalisées par des drones américains stationnés dans la région.

Dernière inconnue : l'implication des forces de l'Amisom. Celles-ci font un travail remarquable et extrêmement difficile en raison d'un manque chronique de moyens et d'hommes. L'Amisom dispose actuellement de 9700 soldats des contingents burundais et ougandais et devrait être renforcée prochainement par 3000 militaires, ce que le Kenya attend avec impatience avant de lancer son offensive sur Kismayo. On sait déjà que Djibouti et le Kenya vont rejoindre l'Amisom.

C'est donc dans un cadre régional que la gestion de la crise somalienne devrait s'inscrire. Reste qu'en Somalie, ce scénario est d'autant plus menacé que la régionalisation concerne aussi le jeu concurrentiel des puissances régionales, celles-ci utilisant la Somalie comme terrain indirect d'affrontement.

Cet article a été publié sur leplus.nouvelobs.com le 30 décembre 2011.

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