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Bioéthique: un débat ni ouvert, ni démocratique
Le 23 juin, Nicolas Sarkozy clôturera, par un discours officiel, le débat public relatif à la révision des lois de bioéthique de 2004.
Il donnera son avis sur des sujets qui divisent comme la légalisation de la gestation pour autrui, l’ouverture aux gays, aux lesbiennes et aux célibataires de l’assistance médicale à la procréation, l’autorisation de recherches sur les embryons, la gratuité etl’anonymat du don de sperme et les conditions de la greffe d’organes. Les forums publics du mois de juin auront été les moments les plus originaux de ce débat. Trois « jurys de citoyens », de quinze membres chacun, ont auditionné des « grands témoins » (des personnalités publiques qui ont pris position sur ces questions) dans trois villes différentes.
L’avis de ces jurés s’ajoutera à celui du Conseil d’État, aux recommandations de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques et à celles de l’Agence de Biomédecine.
L’ensemble est supposé servir à informer et à inspirer le gouvernement, qui devrait déposer (en principe) une nouvelle loi de bioéthique en 2010.
Ce dispositif, pompeusement baptisé « États généraux de la bioéthique », a été présenté, par son promoteur Jean Leonetti, comme étant particulièrement démocratique, ouvert aux expériences de toutes sortes, en France mais aussi à l’étranger, exprimant la volonté du gouvernement de ne « pas passer en force ».
Mais, en réalité, il n’est ni ouvert, ni démocratique.
Un débat qui n’est pas ouvert.
On sait d’avance que le débat aboutira à laisser intact un dispositif qui n’a rien de spécialement permissif. En effet, il ne vise nullement à remettre en cause les grands principes, « dignité de la personne humaine », « respect de la vie humaine » et « non patrimonialité » du corps humain, car ces principes sont supposés intangibles (même s’ils sont vagues ou confus). Or ce sont ces principes qui interdisent, entre autres, aux donneurs de sang, de sperme ou d’organes de bénéficier d’une rémunération qui serait autre chose qu’une indemnisation limitée (alors que toutes les autres parties du processus médical sont bien payées). Par ailleurs, il était tacitement entendu que rien ne devait remettre en cause une certaine conception du bien des familles et de l’enfant : parents jeunes, formant un couple stable et, surtout, hétérosexuel. Or le respect de cette conception rigide du bien des familles et de l’enfant semble pouvoir suffire à justifier l’interdiction des mères porteuses et à exclure les gays, les lesbiennes et les femmes jugées « trop âgées» de l’assistance médicale à la procréation.
Un débat qui n’est pas démocratique
Dans ce débat, ce sont surtout des « personnalités » socialement prestigieuses qui ont eu la parole. Ainsi le Conseil d’État a fait défiler, lors de ses auditions, des sociologues et psychologues bien en vue (Irène Théry, Marie de Hennezel, Caroline Eliacheff), des médecins en grand nombre, certains très célèbres (René Frydman), un archevêque (Mgr Pierre d’Ornellas), des chercheurs canonisés (dont le prix Nobel Françoise Barré-Sinoussi), des philosophes reconnus, des juristes réputés, un ancien ministre (Jean-François Mattei), un ancien président du Comité consultatif national d’éthique (Didier Sicard). [1]
Rien que du beau monde (même s’il manquait un peu de pasteurs, d’imans et de rabbins), mais aucun des principaux concernés: mères porteuses à l’étranger, couples homosexuels qui voudraient voir s’ouvrir l’accès à l’assistance médicale à la procréation, donneurs potentiels d’organes qui ne font pas partie du cercle étroit de ceux qui sont légalement admis.[2] Apparemment, pour le Conseil d’État, la parole des simples personnes compte moins que celle des « personnalités ». Il est difficile de ne pas voir dans ce choix l’expression d’une certaine forme de paternalisme.
Par ailleurs, les législations d’autres États démocratiques en matière de gestation pour autrui, d’assistance médicale à la procréation, de prélèvement de sang, de sperme ou d’organes ont été examinées. On les a comparées à ce qui se fait en France, en laissant entendre que notre façon « kantienne » et cultivée de voir les choses était évidemment supérieure à toutes les autres.[3] On a recommandé d’éviter toute dérive vers le « moins disant éthique », c’est-à-dire vers des législations plus libérales.[4] Mais on n’a convoqué aucune personnalité étrangère qui aurait pu les défendre.[5] Il est difficile de ne pas voir dans ce choix l’expression d’une certaine forme de chauvinisme.
Le fait qu’on ait constitué ensuite des jurys citoyens ne change absolument rien à l’affaire. Parmi les jurés choisis, aucun ne devait faire partie, en principe, des personnes concernées, ce qui est légitime, afin de préserver l’impartialité. Mais, comme le Conseil d’État, les jurés ont auditionné principalement des « personnalités » soigneusement sélectionnés, françaises, célèbres et conservatrices sur ces sujets de préférence, ce qui est moins légitime. Même pour le jury citoyen, la voix d’une « personnalité » compte plus que celle d’une simple personne et celle d’un Français plus que celle d’un « barbare ».
Le résultat est un mélange de chauvinisme et de paternalisme, que Nicolas Sarkozy n’aura évidemment aucun mal à reprendre à son compte.
On aurait aimé que ces États généraux de bioéthique, les premiers et les derniers du genre probablement, puisque la loi ne devrait plus être systématiquement révisée, aient une conclusion un peu moins archaïque.
Ruwen Ogien
[1] Les études du Conseil d’État, La révision des lois de bioéthique, 6 mai 2009.
[2] Dans la soixantaine de personnes auditionnées, seule Martine Gross pourrait être considérée comme une « personne concernée » en tant que présidente d’honneur de l’association des parents gays et lesbiens.
[3] Les études du Conseil d’État, La révision des lois de bioéthique, p. 10.
[4] Ibid, p. 102.
[5] Ibid. liste des auditionnés, p. 109-111.


Tous les commentaires
Il était évident, dès lors que "cette grand messe" se faisait à l'initiative de notre président et sous la houlette de Mr Léonetti, qu'il ne fallait pas s'attendre à quelque chose de très démocratique, ni de très novateur! Des exemples antérieurs (ex: Etats Généraux de la Presse, révisison loi sur la fin de vie) nous ont bien montrés les limites de cette démarche, avec ces personnages.
De mon point de vue, je prédis donc l'accouchement d'une souris!
Reste que cela a été l'occasion, pour nous, le public, de prendre connaissance d'un certains nombre de données "utiles".
Donner les liens, renvoyer aux débats publiés, c'est toujours ça!
Nous connaissons tous l'extrème dynamisme de notre président, son esprit novateur, son désir de changement: il nous y a habitué depuis 2 ans!!!
Voir
http://www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/110609/quelle-societe-dessine-la-gestation-pour-autrui
Je ne me fais en effet pas d'illusions sur la manière de consulter les "gens" dans notre pays et aussi de tenir compte de leur avis.
Ceci dit votre billet soulève de façon implicite la question des axes de cette loi à venir et j'y discerne un penchant favorable à la rémunération des actes de "don" de sang, d'organes ...ainsi qu'à l'autorisation de la procréation pour autrui.
Jusqu'à ce jour, j'ai du mal à envisager que le don d'une partie de soi se trouve rémunéré, fasse partie de ce qu'on peut vendre et acheter. Vous me voyez venir : je désire profondément le maintien de la gratuité d'un certain nombre d'actes dans la société. Mais là n'est pas le débat ouvert par votre billet ; je vous remercie de nous avoir donné votre information sur le processus en cours.
@L'Auteur, Pouvez-vous expliquer en quoi consistent ces législations plus libérales et sur quelles philosophies elles reposent?
Je pense à celles de la Belgique, des Pays-Bas et de certains États canadiens et américains, moins paternalistes que le nôtre, en ce sens qu'elles permettent aux gens de disposer librement d'eux-mêmes et de leurs vie du moment qu'ils ne causent aucun tort grave et intentionnel aux autres. Ce qui fait qu'elles tolèrent ou encadrent seulement la gestation pour autrui ou l'homoparentalité etc..
Je pense à celles de la Belgique, des Pays-Bas et de certains États canadiens et américains, moins paternalistes que le nôtre, en ce sens qu'elles permettent aux gens de disposer librement d'eux-mêmes et de leurs vie du moment qu'ils ne causent aucun tort grave et intentionnel aux autres. Ce qui fait qu'elles tolèrent ou encadrent seulement la gestation pour autrui ou l'homoparentalité etc..
Ces législations moins paternalistes rencontrent-elles un écho dans la communauté scientifique que vous côtoyez?
non, pas spécialement. En morale, les scientifiques sont souvent aussi autoritaires que les philosophes et les religieux, mais ils sont peut-être plus ouverts aux bons arguments qui pourraient leur prouver qu'ils ont tort de l'être.
Eh bien, on est pas sorti de l'auberge....
En quoi un président, qui n'est finalement qu'un être humain comme les autres, aurait il plus de poids pour décider de ces choses ? Mais faut-il décider ? N'est ce pas à chaque individu libre de décider ce qu'il doit faire lorsque la question se pose à lui ?
alfe, Ce qu'il faut dénoncer et dénoncer encore, et dénoncer toujours, c'est un système, une stratégie de gestion des problèmes comme l'utilise notre président, conforté qu'il est de son efficacité. En deux mots: -il y a un sujet (presse, éthique, pub TV, civilisation, etc, etc) -notre président s'en empare, convoque une assemblée de journaliste, fait un beau discours, annonce la création d'une commission destinée à étudier le problème et à faire des propositions pour changer les choses, -a la tête de cette commission d'experts, il nomme un gars entièrement à sa botte et qui va gérer -au bout d'un temps, quand tout est dit, mélangé, retraité, manipulé, il fait publier un beau rapport (gros document, clé USB) en recevant à l'Élysée -le temps passe, tout se dissout, s'oublie et rien ou peu change! C'est ça la stratégie d'un bon politique!
bonjour pour une fois je pense que vous avez tort...souvenez vous "Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense." du débat Talonnette premier-Onfray. Je suis convaincu que l'on est au coeur de la pensée structurante de notre leader bien (et rien qu') à nous. Ce qui n'empêche pas l'opportunisme, of course!!! chris
"En morale, les scientifiques sont souvent aussi autoritaires que les philosophes et les religieux," c'est bien là le problème de ces commissions d'experts à qui on demande ès qualité d'être autoritaire. l'expert qui doute , qui nuance, qui invente des solutions nouvelles ne peut être considéré comme expert, c'est un rigolo. j'ajouterai qu'en bioéthique un expert qui n'est pas tolérant devant les abus de la pensée religieuse n'est pas un expert, c'est un bouffeur de curé démodé.
Ce serait pas mal, Ruwen Augien, d'ouvrir ici le débat sur les lois bioéthiques à venir ; pour l'instant n'est abordée que la manière française de le faire, manière peu démocratique avez-vous dit. Vous auriez une petite idée de ce que pense un certain lectorat plutôt diplômé, votant PS ou EE, d'âge plutôt moyen-avancé. Ca vous donnerait une idée et à moi aussi, d'ailleurs. Qu'en pensez-vous ?