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L'Etat moral et le droit au «laisser mourir»
La loi Léonetti de 2005 a instauré une sorte de droit au « laisser mourir ». Elle limite l’acharnement thérapeutique. Elle admet qu’on puisse provoquer la mort comme effet indirect dans certaines conditions assez clairement définies: maladie incurable, souffrances intenses, consentement personnel ou par délégation, etc. Elle continue cependant d’exclure toute « aide active à mourir », c’est-à-dire toute intervention médicale qui provoquerait directement la mort dans ces mêmes conditions.
Cette loi a été plutôt bien acceptée. Mais on se demande à présent s’il ne faudrait pas la réviser, trois ans seulement après sa mise en application.
L’émotion causée par le sort de Chantal Sébire, qui réclamait précisément cette « aide active à mourir » exclue par la loi, a certainement contribué à sa remise en question. Mais il existe beaucoup d’autres raisons , moins directement liée à cette réaction émotionnelle, de la réviser. Celles qui m’intéressent ne sont ni juridiques, ni psychologiques ou médicales. Elles sont politiques et morales.
À mon avis, la loi Léonetti devrait être révisée car elle ne rend pas justice à la diversité des conceptions morales qui s’expriment dans nos sociétés.
Dans les sociétés démocratiques, laïques et pluralistes, l’État est supposé être « neutre » à l’égard des grandes conceptions morales comme il l’est à l’égard des grandes conceptions religieuses. Ce n’est pas à l’État de décider s’il faut être kantien, stoïcien, aristotélicien, conséquentialiste ou rien de tout cela, pas plus que ce n’est à l’État de décider s’il faut être catholique, protestant, bouddhiste ou rien de tout cela. L’État est moraliste lorsqu’il privilégie l’une de ces conceptions morales au détriment des autres dans les raisons qu’il invoque pour justifier ses lois. Or c’est ce qui passe avec la loi Léonetti.
Cette loi est fondée sur des distinctions morales qu’on n’est pas obligé d’accepter. L’une de ces distinctions, qui semble relever du bon sens, oppose l’action de causer la mort de quelqu’un (en lui administrant une injonction létale par exemple), et le fait de le laisser mourir (en cessant de l’hydrater ou de l’alimenter par exemple), qui est une omission.
L’autre distinction est plus complexe. Elle s’inspire assez vaguement de la doctrine dite du « double effet » qu’on attribue à Saint Thomas d’Aquin . Selon cette doctrine, lorsqu’une action possède deux conséquences clairement prévisibles, l’une voulue par l’agent, comme soulager les souffrances horribles d’un patient, et l’autre non voulue par l’agent, comme entraîner la mort d’un patient, l’agent n’est responsable moralement que de celle qu’il a voulue.
Je ne vois pas très bien comment des citoyens qui ont des convictions morales de type conséquentialiste pourraient accepter ces deux distinctions, dont ils dénoncent systématiquement l’incohérence ou l’hypocrisie. D’après eux, ce qui compte ce n’est pas la distinction entre l’action et l’omission, mais entre les actions et les omissions dont le but est de provoquer la guérison du patient et les actions et les omissions dont le but est de provoquer sa mort.
La loi Léonetti contient toutes sortes d’autres idées morales controversées. Elle exclut toute dépénalisation du suicide médicalement assisté, qui n’est finalement qu’une sorte de contrat fondé sur le respect de la liberté individuelle et le consentement mutuel. Or ce refus revient à
admettre implicitement que le consentement libre ne suffit pas à garantir le caractère moralement licite d’une relation et que nous n’avons pas la liberté de faire ce que nous voulons de nos vies du moment que nous ne nuisons pas aux autres.
Je ne vois pas très bien comment un libertarien pourrait accepter ces deux idées qui vont complètement à l’opposé de ses propres conceptions.
Dans son état présent, la loi Léonetti ne respecte donc pas le principe de neutralité morale de l’État. Elle interdit à certaines personnes de vivre selon leurs conceptions morales. Elle ne laisse aucune place à l’expression des conceptions conséquentialistes ou libertariennes.
Les législations de certains pays (Belgique, Pays-Bas, Suisse, etc.) ne sanctionnent pas l’euthanasie active ou le suicide médicalement assisté lorsqu’ils sont pratiqués dans certaines conditions très strictement définies. Elles n’obligent évidemment personne à demander ces interventions. Mais elles n’interdisent pas non plus à certains citoyens, fussent-ils minoritaires, d’y recourir et de vivre ainsi selon leurs convictions morales. Elles vont dans le bon sens, celui du respect de la diversité des idées morales.
La démarche de Laurent Fabius, qui a rendu publique une proposition de loi instaurant une « aide active à mourir » dans l’esprit de ces législations devrait être approuvée pour les mêmes raisons.
(pour prolonger, on peut se reporter à Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes, Paris, Gallimard, 2007)


Tous les commentaires
Merci à vous pour ces réflexions, prise de position et article. Voici 15 ans, et durant 4 années, un de mes proches a été victime d'acharnement térapeutique. Au nom de la dignité humaine, je suis pour l'euthanasie. Pour le respect de l'humain. Pour le respect de la vie.
Bravo pour votre développement, auquel je souscrit totalement. La vie m’a été léguée par mes parents. Un don de vie qui est aussi un don de mort, car je n’ai heureusement pas vocation à l’immortalité. La finitude marque mon destin. Je vais prochainement transmettre à mes enfants, petits-enfants, arrière petits-enfants un héritage matériel et immatériel, qu’ils ne porteront pleinement qu’après ma mort, qui fait donc partie de ma vie. Je revendique en conséquence le droit inaliénable de maîtriser le fil de mon existence. Je respecte profondément ceux qui refusent, par conviction religieuse ou philosophique, toute action volontaire pour infléchir le fil des évènements qui marquent douloureusement beaucoup de fins de vie. Je leur demande en retour d’entendre mon choix, sans exercer des contraintes juridiques ou morales qui limiteraient ma liberté. Ma demande est celle du libre choix de clore ma vie. Elle ne s’adresse ni au médecin, ni au juge. Elle concerne le législateur auquel je demande instamment de préserver ce droit, car la loi à une vertu inégalable dans la défense de la liberté du faible et du malade contre le pouvoir des puissants et des clercs. Je ne demande donc ni un acte de soin, ni un acte médical : j’espère seulement un accompagnement respectueux et affectueux et la mise à disposition de moyens et de protocoles qui me permettront d’exercer dignement cette ultime décision. Tant que je suis lucide, je refuse de déléguer quelque décision que ce soit sur ma vie. Le médecin propose, je dispose. Je délie ainsi totalement de leur responsabilité médecins et soignants qui ne doivent pas avoir sur leur conscience la charge très lourde de trancher pour un autre. Cette volonté est consignée dans une déclaration écrite de ma main au cas où j’aurais perdu conscience.
Les débats concernant l’euthanasie reviennent régulièrement dès qu’une nouvelle affaire sensationnelle fait la une des médias. Ce type de contexte émotionnel dramatique n’est jamais bon pour traiter sereinement ce grave problème sociétal. En effet les problématiques autours de la fin de vie sont particulièrement complexes et le médecin que je suis et qui a vécu plus de 250 décès au cours de sa vie professionnelle peut en témoigner. Quand on est auprès d’un « autre soi même » au terme de sa vie on est bien loin des verbiages de types « kantien, stoïcien, aristotélicien, conséquentialiste ». Relisez la loi Léonetti et vous verrez qu’elle tient compte des situations les plus complexes, qu’elle protège le malade de tout arbitraire médical et garantit les principes fondamentaux de la personne humaine. Pour preuve, je rappellerai simplement l’article L.1110-10 : « les soins palliatifs sont des soins actifs et continus pratiqués par une équipe interdisciplinaire en institution ou à domicile. Ils visent à soulager la douleur, à apaiser la souffrance psychique, à sauvegarder la dignité de la personne malade et à soutenir son entourage ». Il est seulement nécessaire que cette loi soit connue et puisse être appliquée par les professionnels de santé.
Vos commentaires sont tout àfait pertinents, mais je m'interroge quand à la loi Léonetti: qu'en est-il de ces parents qui ont obtenu que l'on retire la sonde gastrique de leur fils en coma dépassé depuis des années...et qui n'a "bénéficié" d'aucune médication: leur témoignage de "l'agonie" de leur fils pendant 8 jours était bouleversant. Et pourtant, cette démarche s'était faite dans le cadre de la loi Léonetti... Médecin aussi, ayant, à sa demande, euthanasié mon épouse en fin de vie (cancer), je voudrais voir, dans la patrie des droits de l'homme, voir émerger un droit à mourir. Bien à vous
Réponse à Michel Philips Le dernier alinéa de l'article L. 1110 -5 de la loi Leonetti stipule que le médecin peut soulager la souffrance d'une personne, en phase avancée ou terminale d'une affection grave et incurable, quelle qu'en soit la cause, en lui appliquant un traitement qui peut avoir pour effet secondaire d'abréger sa vie. Dans l'exemple poignant que vous citez il y a donc eu une dramatique carence des équipes soignantes impliquées. Ce n'est pas la loi qui est en cause mais bien sa méconnaissance ou une mauvaise application ...
Par la démarche juridique engagée avant sa mort, madame Sébire demande à la société le droit de mourir comme elle l’entend. Elle nous oblige à traiter collectivement d’un choix personnel que d’autres avaient fait auparavant – sans le dire – et qui soulève une question morale délicate. Votre billet y répond, permettez moi de discuter de votre position sur deux ou trois points. La multiplicité des situations de la mort contemporaine doit nous prévenir contre les amalgames. La loi Léonetti concerne essentiellement le problème de l’acharnement thérapeutique et vise à assurer aux médecins une certaine garantie juridique pour leur exercice dans des conditions professionnellement difficiles, ce qui explique la référence spécieuse à la règle dite « du double effet ». Il est donc difficile d’y trouver des éléments de résolution du problème posé par madame Sébire, puisque le législateur ne pose dans ce texte ni la question de l’euthanasie, ni celle de l’aide active à mourir (que je préfère distinguer) sans que l’on puisse dire qu’elle les exclut explicitement. Mais votre réflexion pose la question de la neutralité morale de l’état. Dans le domaine qui nous intéresse aujourd’hui, celui de la vie, de la souffrance et de la mort, l’idée d’une neutralité me paraît risquée : nous savons que la majorité de ces situations délicates ne concerne pas des acteurs autonomes, conscients et maitres de leur vie, mais des personnes que le handicap, la maladie ou la vieillesse a rendues particulièrement fragiles, vulnérables. D’une manière générale, il me parait illusoire de postuler la possibilité d’une neutralité de la loi. Un texte de loi, traduit, illustre (privilégie ?) les visions du monde issues d’une histoire politique et philosophique située, il s’agit donc de travailler à ce qu’il fasse au maximum droit à l’expression de la pluralité des « conceptions morales qui s’expriment dans notre société ». Peut-on réunir les conditions d’exercice d’une responsabilité collective réfléchie ? Ouvrir un large débat national, donner toute leur place aux expériences et aux débats menés par les équipes soignantes, penser les modalités d’une expérimentation sociale qui transforme les conditions de production d’une loi, et anticipe les conditions de sa révision. La loi ne sera pas neutre, mais les conditions de son élaboration – sur un thème qui concerne l’ensemble des citoyens – permettront de prendre en compte la pluralité des convictions morales. P.S. Les deux premiers articles du texte de Laurent Fabius, concernant l’aide active à mourir pour les personnes gardant une « vraie autonomie » de réflexion et de volonté, auxquelles ne manquent que les capacités d’action est pertinent. Je trouve plus discutables les articles 4 et 5, puisqu’ils établissent une équivalence entre aide active à mourir et euthanasie : les personnes étant dans l’incapacité d’exprimer une demande libre et éclairée peuvent-elles être considérées comme ayant une capacité de décision qu’il suffirait d’aider ?
Effectivement, comme lu dans les commentaires, le débat sur l'euthanasie dite active revient périodiquement sur le tapis.... parce que les euthanasies actives perdurent malgré le caractére illégal de la pratique qui, de plus, en sous-estime vraisemblablement le chiffre réel car rares sont ceux qui font publicité d'une pratique illégale. Dans ces conditions, la question n'est pas de savoir si on est pour ou contre l'euthanasie active mais s'il est préférable d'avoir une loi qui encadre cette pratique ou si on préfére que la pratique sauvage persiste avec tous les risques de dérapage qui s'y rattachent; car les euthanasies continueront..... et raméneront réguliérement le débat sur l'euthanasie au premier plan de l'actualité. Pour ma part, je pense que c'est surtout le contenu de la loi qu'il est important de réfléchir à tête reposée et hors contexte émotionnel. NB: je suis moi aussi médecin (généraliste ayant eu une activité en soins palliatifs en hôpital) mais je n'ai jamais été confronté directement à cette demande de la part des patients.
Question: en milieu de soins palliatifs, le patient ne pense-t-il pas qu'il n'y a pas d'alternative, c'est à dire qu'il est dans un lieu où la question d'une demande active à la mort serait vécue comme un échec par l'équipe, une demande qu'il serait "malsain" de solliciter... Beaucoup de professionnels travaillant en soins palliatifs ont la même réponse: "pas de demande chez nous" C'est une réflexion que je me fais mais sans nullement contester la valeur de ces services.
Je pense m'être mal exprimé car j'ai eu pendant vingt-cinq ans une petite activité hospitalière en gériatrie et soins palliatifs les dernières années mais la majeure partie de mon activité était en cabinet rural classique avec pathologie tout venant; ensuite , à partir de 2005, j'avais une activité hospitalière à mi-temps dans le même service. Donc , ce n'est pas une question de spécialisation. J'ai bien précisé que je n'avais pas eu de demande "de la part des patients" car , à deux ou trois reprises , j'ai eu la demande d'une partie de la famille que j'ai réfutée (ce n'était pas le desiderata du malade). Il n'en reste pas moins que mon cas particulier n'a pas valeur d'étude (échantillon trop restreint) et que la demande , même si je pense qu'elle est réelle, est sans doute relativement confidentielle, ce qui n'empêche pas d'avoir une loi qui clarifie les modalités d'accession à l'euthanasie active pour les PATIENTS qui le souhaitent parce que je ne pense pas que les soins palliatifs résolvent tout.
Personnellement je n'ai pas connaissance d'un travail "sérieux" sur cette problématique évoquée. Je suis très étonné que des professionnels puissent répondre : "pas de demande chez nous". Cette demande active pour mourir est constante mais souvent non verbalisée aussi directement et fluctuante. Elle est l'essence même de la création des unités de soins palliatifs où l'on y doit "mourir autrement". Si la mort est vécue comme un échec par une équipe de ce type de soins alors il y a là un vrai problème de formation, d'encadrement, de recrutement, de préparation à l'accompagnement à la fin d'une vie! La souffrance, sous toutes ses formes, non ou mal soulagée est un échec, pas la mort. Nier la mort c'est nier la vie.
Bien d'accord. Comment comprendre l'agressivité de certains médecins spécialistes des soins palliatifs contre le droit de mourir dans la dignité par suicide assisté ? L'exemple nous en a été donné au cous d'une émission "C dans l'air" il y a peu. Quel tort leur cause-t-on à vouloir instaurer des règles proches de celles en vigueur chez nos voisins suisses, belges, néerlandais par exemple. S'il s'agit d'une position morale, elle est recevable mais halte à l'intégrisme. Si elle est corporatiste, je ne vois pas le danger pour ces praticiens : on manque encore cruellement d'unités de soins palliatifs — tout le monde ne souhaite pas se suicider, j'imagine. Si c'est pour se mettre en avant en tant que professionnels ultra-compétents, acceptons : nous avons un "ego".
Un médecin est un humain comme les autres avec un affect, une morale, qui peuvent "polluer ses actes". Par ailleurs le médecin exerce une profession (ce n'est pas la seule) réglementée : code pénal, code de la santé, code la sécurité sociale, code de déontologie, ..., qui l'obligent à agir selon des règles strictes dont, normalement, il ne peut se soustraire. C'est d'abord les règles et les lois qui doivent changer ...
Un médecin est aussi un mortel, certes! Quelles règles changer? Le serment d'Hypocrate, le Code de Déontologie Médicale? On est encore et toujours dans la morale, mais cette fois-ci dictée par le corps social des médecins. La loi de l'Etat doit être vérifiée (rôle de la Justice) sur le laisser-mourir, l'obligation des sions palliatifs .....et le non détournement de pratiques d'euthanasie par les proches de la victime. Au Benelux les vérifications sont très pointues; en Suisse le suicide assisté à visée mercantile est réprimé par les Cantons les plus "modernistes".
Je me souviens, le 12 aout 1972, que l'équipe médicale en charge du suivi de mon cousin de 21 ans, dans un coma profond et en situation de mort clinique à la suite d'un accident de voiture dont il était responsable, n'a pas cherché à relancer pour la nième fois, durant les 3 jours de son hospitalisation, son coeur défaillant, et ce, à la demande de sa mère qui avait compris les explications des médecins de la famille : "ton "petit" ne sera plus jamais autre chose qu'un légume". C'est ainsi qu'elle laissa partir son "petit", 12 ans après avoir enterré son père, mort dans un tremblement de terre. Elle était et reste profondément croyante. Chaque acte de cette espèce est un acte individuel, en conscience avec soi même et l'équipe médicale. Il s'en produit beaucoup dans l'année, en toute discrétion, nous le savons tous. Ne légiférons pas, on risque de creuser des "trous" involontaires mais préjudiciables à autrui. Et continuons à laisser faire les hommes et les femmes qui, en conscience, savent ce qu'il faut faire. Frédéric de Paris
Médecin, j'ai longtemps partagé votre point de vue: ne pas légiférer. Le drame de Mme Sébire nous montre que son médecin de famille (tel nous l'ont montré des interwiews), ne s'est pas cru autorisé à aider sa patiente à mourir dignement "car ce n'était pas autorisé par la loi". J'ai fait acte d'euthanasie (en toute illégalité donc) et ce n'est pas très agréable à porter même si je n'ai pas de regrets. Notre société ne doit-elle pas nous autoriser à disposer de notre vie? Toutes garanties mises en place par ailleurs (voir législation belge).
Comment une loi peut-elle être neutre ? surtout dans cet acte particulier qu'est l' euthanasie? Croyez-vous vraiment qu'une personne souffrant, se trouvant dans une impasse thérapeutique et souhaitant ce "geste d'amour", se demande si elle va déranger les libertariens ou les conséquentialistes ? Personnellement, je suis pour l'euthanasie active. Et, il me paraît indispensable d'établir un cadre juridique. D'autre pays l'ont fait et nous devons nous en inspirer. La mort est une composante de la vie, et nous devons avoir la liberté d'en disposer selon notre convenance.
Merci pour ces commentaires. Dans mon texte, j’ai défendu l’idée que pour ce qui concerne la fin de vie des personnes souffrantes et incurables, l’intervention de l’État devrait viser à protéger la liberté individuelle la plus large possible et non à la limiter par la menace ou la force. Ce que cela signifie plus précisément, c’est que, dans une société démocratique, laïque et pluraliste, il faut, bien sûr, garantir au plus grand nombre la possibilité d’accéder à des soins palliatifs de qualité, mais aussi offrir à ceux qui en expriment la volonté de façon suffisamment claire d’autres possibilités, comme l’assistance au suicide ou l’aide active à mourir, aussi choquantes que soient ces libertés pour ceux qui ont des convictions morales ou religieuses qui s’y opposent. Les objections à une telle libéralisation sont bien connues. Celles qui ne sont pas moralistes ou religieuses méritent une attention particulière: crainte du renforcement des inégalités face à la mort et de dérives eugénistes; angoisse à l’idée qu’un principe central de la déontologie médicale soit remis en cause; approbation de la législation qui interdit d’aider ou de provoquer au suicide. Mais aucune de ces objections qu'on peut appeler « laïques » n’est irrésistible. 1. Dérives eugénistes Cet argument contre la libéralisation dit qu’au lieu de donner plus de liberté à chacun, la dépénalisation du suicide assisté et l’instauration d’une aide active à mourir pourraient finalement restreindre les choix de tous en portant atteinte aux efforts pour mettre en place un système de soins palliatifs satisfaisant. En effet, un tel système de soins étant très coûteux et très exigeant psychologiquement et socialement, les médecins et les proches pourraient être tentés d’orienter les patients les plus vulnérables vers ces solutions moins coûteuses en temps et en argent que sont le suicide assisté ou l’aide active à mourir, si elles étaient dépénalisées. C’est une possibilité qu’on ne peut évidemment pas exclure. Mais je ne crois pas qu’elle puisse justifier les limitations à la liberté individuelle de choisir sa mort. Elle devrait seulement nous pousser à exiger un meilleur financement des soins palliatifs et une meilleure information à leur sujet, afin que le choix de ne pas y recourir ne soit pas suspect. 2. Déontologie médicale Cet argument contre la libéralisation dit qu’il serait dangereux de revenir sur la règle qui interdit aux médecins de donner intentionnellement la mort, fut-ce à la demande clairement exprimée et réitérée d’un patient. Revenir sur cette règle contribuerait à créer un climat d’insécurité sur l’activité médicale. Mais cette règle peut entrer en contradiction avec une autre règle, aussi importante, qui enjoint de limiter les souffrances dans la mesure du possible. La question de savoir quelle règle doit avoir la priorité dans certains cas particuliers est loin d’avoir reçue une réponse satisfaisante dans le débat. 3. Législation sur le suicide. Cet argument contre la libéralisation dit que le suicide est une liberté mais non un droit. S’il existait un droit au suicide et pas seulement une liberté de se suicider, ceux qui sont en mesure d’aider au suicide (les médecins entre autres) seraient dans l’obligation de le faire. Mais du fait que, dans l’état actuel de notre législation, le suicide n’est pas un droit qui impose une obligation d’aider, il ne suit pas qu’il ne puisse pas être une liberté qui autorise ceux qui veulent aider à pouvoir le faire sans s’exposer à des sanctions pénales.
La France est en retard, dans ce domaine comme elle l'a été pour le vote des femmes, par exemple, par rapport à d'autres pays européens. Peut-être est-ce dû à une résurgence religieuse mediterranéenne, catholique, par rapport aux protestants. Nous devons combattre cet obsurantime, autant que nous le pouvons, à chaque fois que c'est possible. Pour le respect de la volonté de la personne qui le souhaite : ne parle-t'on pas, dans notre culture, de nos dernières volontés? Elles existent donc bien, il suffit de les écouter... D'autant plus que dans les évangiles, par exemple, l'euthanasie n'est pas évoquée. Mais il y est dit que "le shabbat est fait pour l'homme, et non l'homme pour le shabbat", précisémént à l'occasion de savoir si l'on devait soigner un malade le jour de prière, le shabbat. La médecine donc faite pour l'homme, et l'homme malade ne doit pas être à la merci d'une régulation de celle-ci par l'homme, qui serait sous emprise, d' une doctrine, ou d'une peur, ou de toute autre emprise qui contrarierait la vocation du médecin, de soulager les souffrances du malade. Car dans ce cas le fameux commandement " tu ne tueras point" ne s'applique pas, il n' y a pas meurtre, il n'y a a pas volonté de nuire, au contraire, puisque c'est la démarche de soulagement - qui aboutit au décès - qui s'impose. Toute autre considération devient alors caduque. Poir moi, c'est très simple, très clair, et en plein accord avec ma conscience de citoyenne, et de chrétienne, in fine.
Lea Chapignac Je suis d'accord avec Ruwen Ogien. La demande de suicide assisté est d'abord un acte de liberté. Hugo Claus vient d'en témoigner en Belgique, qui a refusé la destruction totale de la personnalité consécutive à la maladie d'Alzheimer, et obtenu l'assistance qu'il demandait. Je ne vois pas ce qui justifie, en France, qu'on le refuse, avec les conséquences que cela entraine non seulement pour le malade, mais pour ceux qui l'aident, famille ou médecin. La loi étant ce qu'elle est, on a procédé à l'autopsie de Madame Sébire, on enquête sur ceux qui lui auraient fourni le moyen de se suicider au lieu de respecter son choix, et celui de ceux qui éventuellement l'ont aidée, c'est donc bien la loi qu'il faut modifier, si l'on veut respecter un droit légitime à disposer de soi-même. Ce n'est effectivement pas à l'Etat de décider des positions philosophiques et éthiques des individus, et de leur imposer les croyances religieuses dominantes, fut-ce implicitement (en outre, un dieu de miséricorde pourrait me semble-t-il s'accommoder de l'euthanasie). S'il s'agit de poser tous les garde-fous nécessaires contre la tentation de se débarrasser de personnes devenues "encombrantes" pour leur famille ou la société, il me semble urgent de respecter la volonté, clairement exprimée, hors de toute pression, par ceux qui désirent décider du moment de leur mort, et n'ont pas la possibilité de se la donner eux-mêmes, étant cloués par exemple dans un lit d'hôpitel, ou n'ayant pas accès aux molécules qui provoquent une mort rapide et indolore. Ce n'est pas à la société, à la famille ou au corps médical de décider qui doit mourir et quand, ce serait là effectivement "tuer", pour reprendre des termes employés il y a quelques jours par "phirenard", et passible de poursuites. Mais permettre de mourir n'est pas "tuer", c'est fournir les moyens d'exercer une liberté fondamentale, celle de refuser une vie qui a cessé d'être percue comme digne d'être vécue, qui est perçue comme contraire à l'estime de soi, en raison des souffrances, de la perte, souvent totale, d'autonomie, de la destruction de l'image de soi-même qu'implique la maladie, ou même dans certains cas l'extrème vieillesse. Je veux bien croire que les soins palliatifs permettent à beaucoup de n'avoir pas à formuler cette requête, mais les lits sont rares, et beaucoup n'y ont pas accès. Et surtout, cela ne dispensera pas ceux qui souhaitent ne pas poursuivre une existence qu'ils estiment indigne, insupportable pour eux et pour leurs proches (même s'il ne revient pas à ceux-ci d'en décider), de demander une euthanasie "passive", ou même active, il s'agit seulement de le leur permettre sans les astreindre à aller chercher ailleurs, et moyennant beaucoup d'argent, ce dont ils devraient disposer ici. Hypocrisie, confort moral, peur de la mort, affirmation de son pouvoir quelquefois, s'agissant des médecins, me semblent bien souvent motiver, autant que des convictions religieuses ou morales, le refus de l'euthanasie. Nul bien entendu ne saurait être contraint d'y recourir, je le répète. Aucune loi ne saurait la "prescrire" pour se débarrasser, comme je l'ai lu, des "déments incurables", par exemple. Disposer de la vie d'autrui contre son gré, en l'absence ou dans l'impossibilité de son consentement, est meurtre. Donner à autrui les moyens techniques de mettre fin à ses jours c'est lui permettre de demeurer digne de l'image qu'il s'est construite de lui-même.