Tyrannie, zou ! - (Miam) (3/3)
Pour faire suite aux premier et deuxième billets dédiés à Samuel, voici donc le troisième.
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A Samuel.
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"Le handicap semble se donner sans ambiguité, il relèverait du constat. C'est cette visibilité immédiate qui le rend à la fois si incontestable, si effrayant et si dramatique" (La suite est sur le blog d'Hélène GENET, ICI).
Le pluriel de « Homme normal », c’est « sales Gauss ».
Dans la grande salle du Conseil Plénipotentiaire de la Démocratie et la République Réunis, se dressaient six tabourets surmontés de six personnages. Six personnages en quête de hauteur, sans doute.
« Il nous faut faire respecter les règles » dit le géant. « Et les règles disent que celui ou celle qui n’atteint pas la taille de deux mètres doit être mis à l’écart. Et on doit l’étirer jusqu’à ce qu’il mesure au moins deux mètres, sauf s’il a des plumes » intervint la cigogne «Et s’il n’a pas de plumes, il faut réunir le Conseil. Soit on lui plante des plumes, soit on l’étire. A moins qu’il n’ait quand même des ailes, bien sûr » conclut-elle en se tournant vers la chauve-souris.
La chauve-souris somnolait à moitié. Quelle idée de réunir le Conseil à neuf heures du matin, en plein jour. Ils ne dormaient donc jamais ? Elle s’étira lentement. C’était à elle de parler. « Je ne comprends pas pourquoi on perd tant de temps à discuter de choses déjà parfaitement établies. Soit il est normal, et on arrête de discuter puisque tout va bien, soit il n’est pas normal et on le met dans le Conformateur. Point. Il ne mesure pas deux mètres, il n’a pas de plumes, il n’a pas d’ailes et en plus il ne peut même pas vivre sous l’eau. Je crois que la cause est entendue : il n’est pas normal ».
Le poisson laissa échapper quelques bulles qui éclatèrent en une phrase bizarre : « Me demande – pas voter - devrions - si nous ne - Je. Non ? - à la majorité – sont les plus sages - les décisions prises ? »
Ses cinq acolytes froncèrent leurs sourcils postiches : "Gné ?"
Le poisson se concentra pour laisser échapper les bulles dans le bon ordre : « Je me demande si nous ne devrions pas voter. Les décisions prises à la majorité sont les plus sages, non ? ». Puis il s’éloigna vers un banc, fatigué.
« Ca c’est une bonne idée. Puisqu’on est d’accord, votons ! », intervint le canard « Je ne suis pas d’accord » intervint la fourmi. Le canard la regarda : « Tu n’es pas d’accord avec quoi ? ». « Je ne suis pas d’accord avec toi quand tu dis qu’on est d’accord ». La fourmi poursuivit : « Moi je ne mesure pas deux mètres, je ne vis pas sous l’eau et je n’ai ni plume ni ailes, pourtant je suis là. Soyons tolérants, acceptons ceux qui font moins de deux mètres, même sans plumes ni ailes, à condition qu’ils aient six pattes ». « Je suis d’accord » fit le géant. « Faisons une loi qui dit que ceux qui font moins de deux mètres mais ont six pattes ont aussi le droit de vivre normalement ».
A l'issue de cette réunion du Conseil, il fut ainsi décidé de voter, à l’unanimité.
Cette délibération avait été organisée très rapidement. Il y avait urgence. Un bébé étrange avait été trouvé dans la cité, le matin même. Il avait quatre pattes et une queue qui remuait tout le temps, il criait «ouah ! ouah !», avait des poils mais aucune aile et semblait très en difficulté lorsqu’on le mettait sous l'eau. Ils en avaient déduit qu’il s’agissait d’une erreur de la nature, un malchanceux qui n’était pas né comme eux. Il était arrivé là sans que l’on ne sache comment et il fallait bien en faire quelque chose. Certes on aurait pu le noyer, mais l’article sept des règles de la vie dans la Cité (celui sur la Tolérance) disait qu’il était interdit de noyer ce que l’on ne connaissait pas sans le Nommer au préalable. Nommer la Peur c’était la rendre salutaire. Alors bien ou mal nommer était sans importance, il ne leur importait que de mettre un mot sur la Chose. La Cité avait horreur du vide. Il leur fallait remplir le vide, gratter là où ça démange. Il n’ y avait donc que deux solutions : ou bien on l’attachait à un radeau qui le descendrait plus bas ou bien on lui donnait un nom qui le fasse ressembler à quelque chose. Et la cigogne avait trouvé que c’était une bonne occasion de réunir le Conseil pour qu’on montre à tout le monde qu’il servait à quelque chose.
Ils votèrent puis analysèrent les résultats du vote. Le canard prit la parole : « Ont déclaré le bébé inconnu non-conforme : 100%. Ont déclaré le bébé inconnu conforme : 0%. Abstentions, votes nuls et autres aberrations : 0%. ».
« Ah. Maintenant les choses sont claires » fit le géant. « Soit on l’étire, soit on lui greffe des ailes, soit on lui met deux pattes de plus ». « Ou encore on lui met des branchies » ajouta le poisson. La fourmi prit la parole : « De toute façon il est anormal, donc handicapé. Nommons-le, mais dans le respect de la Loi, le souci d’objectivité et la rigueur de la mesure. » La chauve-souris intervint : « Oui, c’est ça, mesurons, mesurons ! ». Le canard reprit : « C’est clair. Ce n’est parce qu’il n’est pas comme nous qu’il faut le laisser dans cet état. Il faut qu’il remplisse des dossiers et qu’on mesure tout : la taille des poils, la longueur de la langue, l’épaisseur de l’appendice caudal. Il nous faut la taille de son handicap ». Tous approuvèrent en se disant que le dialogue avait du bon, quand même. Le poisson ajouta : «Et puis allez savoir, peut-être qu’il peut porter des écailles ? On ne verrait même pas qu’il est anormal. Ce serait l’idéal » bulla-t-il.
Ils semblaient tous les six très sérieux et très concentrés, à genoux sur leurs tabourets. Ils allaient forcément lui annoncer quelque chose d’important. La fourmi prit un porte-voix et la parole : « Nous avons longuement discuté de ta situation. Nous savons que ce n’est pas facile pour toi de ne pas être comme nous, et nous compatissons à la douleur que tu éprouves face à ton handicap ». La fourmi continua : « Ici règne la liberté, donc nous te laissons le choix. Mais pour que nous puissions te faire remplir le bon dossier il faut que tu nous aides à mesurer tout ce qui ne va pas chez toi. Parce qu’ensuite, il te faudra soit nous laisser t’étirer, soit te faire pousser des ailes, soit te faire ajouter deux pattes ». « Ou encore te faire greffer des branchies » compléta le poisson en secouant la tête de lassitude. Le géant prit la parole « Nous sommes là pour te soutenir. Ne t’inquiète pas, tout se passera bien ».
Dans un serrement de gorge, le chien convint qu’effectivement, il n’avait ni deux mètres de hauteur, ni ailes, ni plumes, ni appareil pour respirer sous l’eau, mais il ajouta : « Par contre, je cours plus vite que vous ». Ils s’esclaffèrent. « Mais ça ne sert à rien ça ! » cancana le canard entre deux éclats de rire. Le chien leur aurait bien confié qu'en période de famine cela lui était très utile, mais il s'abstint. « Allez, l’affaire est entendue. Tu as une journée pour te décider » termina la chauve-souris « Demain, ici, à la même heure, nous écouterons ton choix ». Puis ils le congédièrent dans un long sourire compatissant. Il sortit dubitatif, s’assit près d’une fontaine et posa son regard sur le village.
Un chat auquel on avait scotché deux béquilles et qui portait une pancarte tirait une petite remorque. Il s’arrêta devant le chien pour souffler. Le regard était triste mais digne. « C’est quoi çà ? » fit le chien en montrant du museau un gros classeur qui occupait toute la remorque. « C’est mon dossier de réactualisation » répondit-il. Devant le regard étonné du chien, le chat continua « Il faut faire ce dossier tous les ans pour avoir le Certificat ». Le chien répéta : « Le Certificat ? ». Le chat continua « Oui. Le Certificat d’Existence. C’est pour s’assurer qu’on existe toujours bien qu’on ne soit pas comme eux. Donc on remplit le dossier qui permet d’avoir le Certificat grâce auquel on peut avoir la pancarte ». Laissant passer un léger vertige, le chien contempla ensuite la pancarte. Sur une large tablette de bois installée au-dessus de la tête du chat, des lumières jaunes clignotantes illuminaient périodiquement une inscription rouge : « Chat laid ». Mais le chien ne put continuer la conversation. « Désolé, je dois vous laisser » fit le chat « Il faut que j’aille à ma banque. Le Crédit à Nicole n’a pas beaucoup de fauteuils pour nous, les « sans-case », et nous sommes vite en état de siège ». Le chien n’avait rien compris mais laissa le chat repartir avec sa hâte ralentie.
Un rat s’était approché en silence. « Quelque chose que vous ne comprenez pas ? » l’interrogea-t-il. Le chien se retourna vers un rat doté d’excroissances aux plumes multicolores. « C’est quoi un « sans-case » ? ». Le rat démonta ses ailes en plastique et se défit du costume, puis s’assit : « Bon, je vais commencer par le commencement ». Il inspira profondément puis dit en montrant une large rue qui partait vers l’Est ; « Là-bas c’est l’Avenue du Désir. On y trouve de tout. Tout ce dont on peut officiellement rêver de jouir est à vendre là-bas. Mais pour pouvoir entrer dans les magasins, il faut passer par des cases. Et pour pouvoir aller dans ces cases, il faut mesurer deux mètres ou avoir des ailes… ».
« D’accord, d’accord » l’interrompit le chien « Donc les pas-comme-eux ne peuvent pas jouir de ce qu’il y a dans cette avenue parce qu’aucune case ne leur correspond ». Le visage du rat s’éclaira « Bravo ! ». Il continua : « Les sans-case, donc les gens comme vous et moi, sont divisés en deux catégories : les « sans » et les « mal ». Vous serez identifié par ce qui vous manque. Il y a les sans-logis, les malvoyants, les sans-papiers, les malentendants…Et attention à ce que vous dites hein ! Ici on ne dit pas des pauvres mais des sans-le-sou, par exemple ». Puis il enchaîna « Mais par contre, vous pouvez quand même visiter l’Avenue. Vous verrez, ça donne envie. ». Le chien s’abstint de commenter.
Son regard tomba alors sur la pancarte que portait le rat et qui indiquait « Rat pas trié ». Le rat lut dans ses pensées. « Ces pancartes sont faites pour dire que nous sommes là. Et puis cela permet aux gens qui ont une case disponible de se rappeler que eux ont de la chance d’avoir une case de vide ». Le chien se gratta l’oreille droite avec une patte de derrière. « Ah pas mal » fit le rat admiratif « Vous êtes aussi doué que moi pour ce genre de choses ». Puis il éclata de rire « Ce n’est pas comme la fourmi ». Puis il sursauta soudainement : « Mince, je suis de corvée d’étiquetage aujourd’hui ». Il se tourna vers le chien : « Je suis désolé, je dois y aller. Mais à bientôt ! ». Il enfila comme il put son équipement de plastique et traversa la rue, se glissant par le passage pour piétons en claudiquant entre les voitures qui défilaient, celles-ci le klaxonnant rageusement.
« Demandez le BIF ! Votre hebdo gratuit est ici, demandez le BIF ». Un jars volait à basse altitude en criant. Il héla le distributeur de journaux qui atterrit. « Bonjour Monsieur. Vous n’avez pas de pancarte ? » lui fit le jars. « Pas encore » lui répondit le chien. Le jars le regarda soupçonneux « Vous me faites peur. Sans pancarte, personne ne verra que vous êtes pris en charge. Et un délit d’étiquette, ça peut vous emmener très loin vous savez ». Le chien le rassura : « C’est pour demain ». Le jars hésita un instant puis continua « Vous voulez le BIF ? ». Devant le regard perdu du chien il répéta : « Le BIF. Le Bulletin d’Information des Fichés. La presse pour malfoutus, quoi !». Le chien approuva d’un mouvement de tête. « C’est quand même pas pour rien qu’on se fait des BIF-Thon tous les ans pour financer le journal. Manquerait plus que vous ne vouliez pas le lire, en plus ». Il jeta un exemplaire devant le chien et continua, visiblement excédé : « Est-ce que vous savez qu’ils y sont tous, aux BIF-Thon : la CRGH, la DFFH, la RCCQH et même la PTPH. C’est pour dire ! ». Puis il s’envola d’un coup d’aile sans même le saluer. Le chien posa son regard sur la première page, et sur la première page il y avait la photo d’un bateau. Alors il sentit en lui se former un sourire.
Le lendemain il se rendit au rendez-vous. Les six personnages étaient toujours sur leur hauteur. « Alors ? Entre l’étirage, les plumes, les ailes, la paire de pattes supplémentaire et les branchies, qu’as-tu décidé de choisir ? » lui demanda la cigogne. « Je prends tout » dit le chien. « Dites moi où aller chercher les différents dossiers. Par contre, je voudrais aller vite car on m’a déjà fait remarquer que je n’étais pas conforme, et ça m’embête ». Les six personnages se regardèrent. C’était bien la première fois que ce genre de demande arrivait. Mais rien n’était prévu qui s’y oppose donc ils acceptèrent. Le chien passa le reste de la journée à aller chercher les dossiers et à récupérer ses pancartes. Il passa aussi chercher quelques outils et travailla toute la nuit.
Au petit jour il se présenta devant le canard. « J’ai besoin de toi » lui dit-il. Le canard lui répondit sèchement « oui mais moi je n’ai pas besoin de toi ». Le chien lui répondit : « Oui mais moi je cours plus vite que toi. Donc tu vas me suivre ou sinon je te cours après tellement longtemps que tu mourras de peur ». Le col vert blêmit puis le suivit. Il l’emmena jusqu’au bord de la rivière. Le chien s’approcha d’une sorte d’embarcation. « En clouant entre elles vos pancartes, je me suis fait un radeau. En cousant les pages de vos dossiers, je me suis fait une voile. Je t’emmène avec moi jusqu’après l’horizon. Tu seras revenu dans six mois. Je ne te mange pas si tu ne t’enfuis pas. Je voudrais juste qu’en revenant de notre voyage tu racontes ce que tu auras vu ». Le canard regarda bêtement le chien. « C’est tout ? ». Le chien approuva d’un mouvement de tête puis ils partirent.
De longs mois plus tard, le canard revint dans son pays. Il était accompagné d’un orenytorynque hornitorynx zébu, d’un kangourou, d’un serpent et d’une trentaine de castors. « Bon, alors on met le grillage de là à là. » fit-il en parlant aux castors. « Pour les informations destinées au public, on les met à l’entrée, ici » continua-t-il en s’adressant au kangourou. Le zébu, qui était en charge de la promotion publicitaire, s’approcha « Je vais faire des photos, et prendre quelques vidéos. On mettra ça sur le site ». Le canard approuva. Le serpent s’approcha « ils sont nombreux. Je ne peux pas en manger un ou deux ? ». Le canard soupira en commençant à s’éloigner : « Ecoute, déjà qu’il va falloir que je leur explique qu’ils vivent maintenant dans un musée qui me rapporte du fric, alors si en plus tu les manges, je ne vais pas m’en sortir. Et puis beaucoup sont des modèles préhistoriques, super rares ». « Tsssss » conclut le serpent « Les régimes passent mais les abus restent ». Le canard se retourna et interpellât le serpent : « Pourquoi crois-tu que j’ai demandé deux journées sans grillage ? Je pars à la recherche de ceux qui veulent retrouver leur identité ».




Tous les commentaires
Vu que c'est pas les dossiers et les pages qui manquent autour de moi, j'envisage fortement de faire comme le chien, début juin.
Si je pouvais avoir son adresse, il est où le chien ?
Merci aux 4 mains, pour ce billet animalier.
Hello Danivance
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J'ai ouï dire (mais ce n'est qu'une rumeur) que le chien était parti voir ailleurs s'il y était. Demander à un chien de ne pas courir...autant demander à un contrôleur des impôts de ne pas chercher la petit bête.
J'ai retrouvé le chien !
Il ne semble pas avoir le sourire, du vague à l'âme peut être ?
Nan nan.
Il est très concentré : il guette la langouste qu'il compte mettre à son déjeuner !
Bonjour Samines,
Question : c'est quoi le secret du chien, pour conserver un tel aplomb ?
C'est une excellente question, Hélène.
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Je vais renverser la question : " Quelle qu'en soit la finalité, une histoire ne doit-elle pas alimenter l'espoir, ou au moins le sentiment que les choses pourraient être autres ?".
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Mais je conviens très aisément qu'il y a de l'Utopie dans mon propos.
samines, encore un texte de derrière les fagots, à tiroirs...
un texte plus plus long qu'on le voit, tant il y a à lire entre les lignes...
c'est du bien beau travail
Merci Fatarella
"Le poisson laissa échapper quelques bulles"
déjà, ça peut être une carpe.
"commune"? "cuir" ?
ben non, vu l'histoire, je penche plus pour "miroir"...
Léon
Aime bien les miroirs. A force de réfléchir ils finiraient par nous égarer.
" Les six personnages étaient toujours sur leur hauteur. " Six personnage en quête d'Auteur, vous allez de mal en Pir-andello, Samines, tomber avec vous dans cette basse-cour , c'est y laisser des plumes mais qui s'envolent vers les sommets!