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Au Val d'Aoste: le français comme prétexte
Un petit article que j'ai écrit en rentrant du Val d'Aoste, petit bilan qui ne se veut pas exhaustif sur cette région italienne si particulière.
Le Val d’Aoste est à ma connaissance un cas unique en Europe. Si l’Italie adopte pour certaines de ses minorités une nomenclature d’Europe de l’Est, et n’hésite pas à parler de minorités ethniques, le Val d’Aoste est un cas à part : il s’agit d’une minorité linguistique, officiellement francophone.
Petite communauté montagnarde de 100 000 habitants du côté italien du Mont Blanc, longtemps partie intégrante du royaume de Savoie puis de Piémont-Sardaigne, le français y est utilisé dans l’administration depuis le 14e siècle, comme en Savoie. Sous le royaume piémontais, l’italien était considéré comme langue officielle en Piémont et en Sardaigne, et le français en Savoie et au Val d’Aoste.
C’est après la seconde guerre mondiale que le Val d’Aoste, qui a souffert de la politique d’italianisation brutale du régime fasciste, obtient un statut d’autonomie très avantageux basé sur un statut de région bilingue français / italien. Il n’est nullement question de francoprovençal, et de l’avis de tous sur place, l’existence du dialecte (pour reprendre la terminologie employée en Italie) n’aurait pas permis d’obtenir un statut spécial.
Le statut d’Autonomie permet entre autres choses aux valdôtains de gérer les impôts, l’éducation, la politique linguistique et culturelle et l’environnement. La Vallée est actuellement gérée par l’Union Valdôtaine, parti autonomiste.
Pratique du français
Si le français a été longtemps la langue des élites valdôtaines, ça n’est plus le cas depuis les années 1930, et l’italien domine aujourd’hui largement. Les noms de villes ont beau n’avoir qu’une seule forme officielle, la forme française, l’administration a beau être bilingue, et favoriser largement le français, l’éducation a beau être officiellement bilingue à tous les niveaux depuis les années 1980, rien n’y fait, le français reste une langue étrangère pour la majorité de la population, qui, bien que capable de la parler, ne l’utilise pas pour les interactions entre valdôtains. C’est la langue du voisin, et des autonomistes. Parler français à Aoste, c’est montrer une appartenance politique. La langue n’est aujourd’hui plus transmise que par 1% de la population, selon un sondage de la Fondation Chanoux.
Et le francoprovençal ?
Le francoprovençal, lui, est la langue du peuple depuis plus de mille ans. Pendant longtemps, le français, le francoprovençal, le piémontais et le latin ont coexisté de manière plus ou moins harmonieuse, et une bonne partie de la population était au moins trilingue. Le français pour parler aux classes dirigeantes, le francoprovençal entre soi, et le piémontais pour le commerce. Le latin était lui la langue de l’Eglise. Le francoprovençal, ou ‘patois’ comme il est appelé par les valdôtains, sans connotations péjoratives comme il peut y en avoir en français, vivait dans l’ombre du français, qui lui servait de protection face à l’italien. Pour l’abbé Cerlogne, au 19e siècle, le patois serait en grand danger le jour où le français serait menacé dans la vallée. De fait, c’est le contraire qui s’est passé. Le français a disparu d’un usage quotidien, alors que le francoprovençal est encore parlé par plus de 40% de la population, y compris par un nombre important d’enfants, et il est compris par plus de 60% des valdôtains. Les immigrés du sud de l’Italie ou du Maghreb s’intègrent encore, dans certains villages, dans cette langue. SI l’italien domine à Aoste et dans la basse vallée, dans les villages et en moyenne montagne, c’est le patois qui domine.
Les Walser
La situation valdôtaine, déjà complexe, ne se limite pas aux contextes évoqués plus haut. Dans trois villages, survit une minorité walser, qui parle un dialecte alémanique apparenté à ceux de la Suisse. C’est le résultat d’une migration déjà très ancienne. Cette minorité est reconnue par le gouvernement valdôtain depuis les années 1990, mais de fait, comme pour le francoprovençal et le français, ça n’est pas le walser qui est reconnu langue officielle, mais l’allemand standard. C’est également la variété standard qui est enseignée dans les écoles, et les enfants parlent peu leur langue historique.
E demain ?
E demain alors ? Demain se prépare certes aujourd’hui, mais le gouvernement valdôtain n’est pas préparé à laisser tomber le français, qui lui garantit un statut de large autonomie et des revenus confortables. Il existe des projets d’introduction du francoprovençal dans les écoles, mais seulement comme matière facultative, hors du temps scolaire, ce qui rappelle un peu la Loi Deixonne de 1951 en France. L’idée d’enseigner en francoprovençal n’est pas envisagée, et s’il s’agit d’y aller doucement, c’est aussi en partie par crainte de réactions négatives de parents non francoprovençalophones. Le français est mal perçu, il est vu comme imposé, et une partie de la population souhaiterait un enseignement comme il existe ailleurs en Italie, monolingue. Il s’agit d’éviter que le francoprovençal, dont l’image s’est considérablement améliorée ces trente dernières années, ne suive le même chemin. Le walser est quant à lui désormais présent dans les écoles. Malgré tout, et malgré une timide reconnaissance par la loi italienne de 1999 sur les minorités linguistiques (la même que celle que mettent en avant les défenseurs de l’occitan dans les Valadas) il semble que le gouvernement valdôtain ne prenne pas réellement conscience des enjeux sociaux et linguistiques : le francoprovençal est une langue menacée, même au Val d’Aoste, et sans politique linguistique digne de ce nom, il sera dans cinquante ans dans la même situation qu’aujourd’hui en Savoie. Le français, sera toujours parlé ailleurs. Le francoprovençal valdôtain, non. Signe d’espoir tout de même, le gouvernement valdôtain commence à éditer des publications pour la jeunesse en francoprovençal.
Les résultats du sondage linguistique en ligne peuvent se trouver à l'adresse suivante:
http://www.fondchanoux.org/site/pages/sondage.asp
Pour en savoir plus sur le francoprovençal, langue parlée au Val d'Aoste mais aussi en Suisse et en France (un prochain post sur la question s'il y en a que ça intéresse), il existe aux Editions Assimil un petit guide très bien fait, Le francoprovençal de poche, par Jean-Baptiste Martin.


Tous les commentaires
En Italie, le cas du Val d'Aoste n'est pas unique. Le Val d'Aoste fait partie des régions dites "à statut spécial", comme le Trentin-Haut Adige et le Frioul, qui bénéficient de conditions particulières en ce qui concerne l'administration, l'éducation etc. et qui sont des régions bilingues (le Trentin Haut-Adige Italien/allemand et le Frioul italien/slovène). Ces régions bénéficient également de subventions importantes de la part de l'Etat Italien, comme le Val d'Aoste, et le bilinguisme y est une réalité(dans lradministration, à l'école, dans la toponymie). Au Trentin Haut-Adige (dans la province de Bolzano, à la frontière avec l'Autriche, région que les Autrichiens appelent Sud-Tyrol), la majorité de la population parle allemand, une minorité est de langue italienne et une autre minorité encore plus petite parle le ladino (comme dans certaines vallées suisses). Au Trentin Haut-Adige , dans les années 50/60, avait pris pied un mouvement indépendentiste, qui demandait son rattachement à l'Autriche (y compris par des actes de terrorisme contre les casernes italiennes de la région). Mais, l'Autriche n' jamais franchement manifesté d'intérêt pour une telle annexion et les "Alto Atesini" ont fini par trover leur compte dans leur "italianité" puisque les subventions versées par Rome alliées au dynamisme de la population de langue allemande ont permis à cette région de prospérer, et non seulement grâce au tourisme. Il existe également un parti de langue allemande, la Sudtyroler Volkspartei, qui représente la population germanophone et qui siège au Parlement italien(aux dernières élections il a pris parti pour Veltroni). Ces régions sont un bon exemple de décentralisation à l'italienne...
Passionnant, bien que découvert tardivement, au gré d'un prénom irlandais...
Passionnant, oui, et merci pour ce vieux souvenir du hasard d'une rencontre avec un berger, surprise linguistique s'il en fut!..
(le Rifugio Ballotta, tout près de la frontière française, aux sources glacières de l'Isère)