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Pratique d'un conflit asymétrique (2/4)

Après avoir proposé l'idée qu'une nouvelle forme de conflictualité, la lutte sociale asymétrique, se construisait à tâtons au sein de l'enseignement primaire, je vous donne à voir une pratique de la lutte sociale asymétrique en un lieu parmi tant d'autres.

 

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Deuxième billet d'une série de quatre.

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Petite chronique d'une lutte locale

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Vendredi 16 janvier au soir, à Lodève, j'assistais à une nuit des écoles. Cette nuit était organisée un peu partout en France. Organisée ? Non, selon les écoles, les circonscriptions de l'éducation nationale, les départements, les actions prennent de multiples formes. Chez nous, dans la circonscription de Lodève, c'est lors d'une Assemblée Générale du 9 janvier, que nous avons décidé de faire une « Nuit des écoles » le 16 janvier. Le principe est d'informer les parents, de préparer ensemble les actions futures et de partager un moment convivial (repas et boissons tirés du sac), le soir. Nous étions une soixantaine sur Lodève mais chaque école, ou rassemblement d'écoles, organisait sa propre nuit. (cliquez ici pour lire ce qu'en disait le Midi Libre le 18 janvier).

Avons nous choisi cette date par rapport à la manifestation du samedi 17 janvier ? Non. Alors même que pour la plupart des autres écoles, cette date du 17 était une priorité, nous avions notre propre calendrier. Le samedi 24 janvier, nous organisions une manifestation à Lodève pour un autre avenir pour l'école. Ce choix s'est imposé à partir du constat de l'inefficacité des actions des syndicats et des « grands » rassemblements collectifs du 10 décembre 2008 et celui, prévisible, du 17 janvier.

Ainsi, l'objectif de notre nuit des écoles était purement local. C'est pourquoi, nous avons invité les élus à marcher avec nous. C'est pourquoi, nous avons demandé audience au député UMP Robert Lecou. Le rendez-vous devait conclure la manifestation (j'y reviendrai dans le dernier billet de la série quand la polémique sera close).

Avant cela, nous avions eu déjà plusieurs rendez-vous avec les parents et cela dès le printemps 2008. Il y a eu par exemple une campagne d'informations sur le marché de Lodève.

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Allons-nous renverser Xavier Darcos depuis Lodève ? Plus sérieusement, quelle est la pertinence d'actes locaux alors que les décisions sont nationales ?

Bien que l'objectif soit d'impulser une réorientation de la politique éducative du gouvernement, la logique mise en œuvre n'est pas du tout la même que celles que peuvent porter les organisations syndicales. La démarche s'apparente plus au « détour pédagogique » qu'à l'attaque « frontale » du gouvernement.

D'abord, là où nationalement, on essaie de faire reculer le gouvernement, nous essayons de faire en sorte que les élus prennent position face à leurs électeurs directs. Les élus de l'opposition sont tout autant interpellés par cette démarche que ceux de la majorité. C'est pourquoi les médias locaux et régionaux sont conviés à chaque fois. Les élus doivent montrer à la population quels sont leurs choix. Les citoyens jugeront par la suite.

Ensuite, là où nationalement, on essaie de mobiliser le plus de temps d'antennes, nous essayons d'expliquer et de convaincre chaque citoyen, l'un après l'autre, qu'il soit artisan, commerçant, petit patron, retraité...L'appel aux médias a donc aussi pour but de redoubler notre message envers les citoyens afin qu'ils acquièrent la certitude de l'existence d'un mouvement fort. Il y a un paradoxe de l'information : si les citoyens se méfient des médias, voir apparaître dans les médias la manifestation que l'on a vu dans sa petite ville, c'est donner une réalité plus tangible au mouvement, voire le légitimer.

Enfin, là où nationalement, on se perd dans la masse de la contestation, ici, chaque personne mobilisée a un nom et un visage.

Tout cela constitue un travail de fond qui portera ses fruits quel que soit les « résultats » immédiats du conflit. Chaque personne, luttant contre ces réformes, se transforme en militant accomplissant le travail délaissé par les partis et les syndicats. Ainsi, la mise en place effective des mesures de Xavier Darcos n'implique pas automatiquement une victoire sur le terrain. C'est le propre des combats asymétriques de miner de l'intérieur, par les micros-résistances, toute volonté de passage en force.

Quelles sont ses micros-résistances ? La lettre de désobéissance est bien évidemment une des formes de résistance. Comme dans tout acte de désobéissance civile, cela implique que les désobéissants se référent à des textes plus fondamentaux que ne le sont les décrets actuellement mis en œuvre. Ainsi, la mise en place de l'Aide personnalisée qui contraint les enfants à avoir des emplois du temps différents (parfois dans une même famille) induit le fait que certains d'entre eux ne peuvent pas avoir accès à ce « service » pour des raisons matérielles (bus, enseignement d'une langue hors temps scolaire sous la responsabilité de l'Education nationale dit ELCO) ou que ce « service » soit de fait payant (certains parents sont contraints d'avoir à payer une nounou, ou la cantine pour que leur enfant accède à l'école). Il s'agit tout simplement d'une inégalité insupportable car tous les élèves n'ont pas un égal accès à toute l'école selon leur condition ou leur lieu d'habitation. Les toutes les résistances ne sont pas publiques. Aujourd'hui, dans l'Hérault se sont des centaines d'enseignants qui ne mettent plus en place l'Aide personnalisée et ce, qu'ils l'aient écrit à leur inspecteur ou pas. Seul Bastien Cazals est aujourd'hui sanctionné. Il y a une raison à cela. La sanction faisant parti de la démarche de désobéissance, multiplier les sanctions, c'est multiplier la visibilité de la contestation. Entre « s'écraser » devant les désobéissants et punir tous ceux qui n'ont pas fait leur service, Xavier Darcos, car il a la main sur le dossier, a donc choisi la première solution. Si elle présente l'inconvénient de montrer un Ministre impuissant et incapable de faire adhérer à son projet les premiers concernés par les difficultés des élèves, elle a l'avantage d'être la seule issue pour s'en sortir sans heurt médiatique. Aux désobéissants à se faire entendre donc.

Mais la désobéissance n'est pas la seule démarche. Dans notre circonscription (52 écoles maternelles et élémentaires), des parents d'élèves ont investi les locaux des écoles pour empêcher la tenue des évaluations. Oui, les parents d'élèves !

Ailleurs, on se soustrait avec une facilité déconcertante aux injonctions administratives ou l'on sabote les journées de formation. Des manifestations d'une petite centaine de personnes naissent. Encore ailleurs, des connexions Internet sont coupées pour rompre tout lien avec l'administration (mon ordinateur est tombé en panne à l'école mais je n'y suis pour rien, juré !).

Que font les Inspecteurs, chargés du contrôle des enseignants, dans tout cela ? (Que fait la police ?)

Les inspecteurs ont d'ailleurs beaucoup de mal à se positionner par rapport à ces éclats. Leur autorité est sapée à devoir faire appliquer des consignes auxquelles les enseignants ne croient pas (mais peu importe) et aux quelles, parfois, ils ne croient pas. Pis, encore, lorsqu'ils s'efforcent de faire appliquer l'inapplicable sur le terrain...Ils sont donc contraints de montrer des signes d'adhésion au mouvement enseignants pour ne pas rompre le contact, ce qui conforte les enseignants dans leur mouvement. Préparant, de manière responsable, le dialogue de demain, ils creusent le fossé actuel entre le Ministre et ses administrés.

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Un classique revisité : La manifestation locale

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Ainsi nous avons pu organiser le samedi 24 janvier, sur les mêmes mots d'ordre que ceux du 17 janvier et avec une « configuration » similaire (le samedi), une manifestation de territoire réussie. C'était donc à Lodève. Entre 500 et 600 personnes pour une ville 7000 habitants. L'équivalent montpelliérain serait de 20 000 manifestants alors que la manifestation du 17 n'avait rassemblée que 2500 personnes.

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diaporama de la manif


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Voici le discours que j'ai prononcé, dans la cour de la Mairie, au nom des manifestants, à l'adresse des élus..

Quel sentiment caractériserait au mieux notre cortège ? De la colère face aux réformes faites dans la précipitation et sans concertation .

Nous éprouvons aussi de la lassitude à être moqué et méprisé, sans que jamais on ne reconnaisse les vraies réussites de l'école.

De l'orgueil, enfin ! Nous démontrons ici qu'un sursaut est en marche comme le prouve notre présence sur si forte pour notre si petite ville de Lodève.

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La politique éducative de notre gouvernement pourrait se résumer ainsi : « écouter les Lycéens, ignorer le collège, punir les enseignants du primaire »

En choisissant l'affrontement brutal, le Président enferme la France dans ses vieilles habitudes du conflit social, là où la recherche d'une solution de consensus est nécessaire.

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Cette marche à Lodève, notre démarche d'ouverture et de dialogue avec tous les élus, quel que soit leur bord politique, démontre notre capacité à vouloir créer les conditions d'un avenir positif pour l'école.

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Nous nous adressons à vous, élus du centre Hérault : l'égalité entre les territoires déjà mise à mal est en passe d'être complètement rompue.

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Si l'accueil des deux ans est supprimé, aurons nous la garantie que partout les enfants seront accueillis dans une structure ?

Ici à Lodève, Robert Lecou [député UMP], en tant que Maire, a souvent contribué à défendre l'école maternelle et l'accueil des deux ans. Nous sommes persuadés qu'il ne restera pas insensible à l'inquiétude des citoyens du lodévois sur cette question. [Il m'a déjà affirmé qu'il n'était peut-être pas bon pour la santé des enfants d'être scolarisé « si tôt »; ceci dénote d'un changement notable d'avec sa position de Maire de la Ville]

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15 % d'élèves sont en difficulté à la fin de l'école primaire. Mais ce n'est pas 15 % dans toutes les écoles ! La France, c'est plutôt 30 % dans une école et 0 % dans l'autre. Avec l'Aide Personnalisée, toutes les écoles offriront les mêmes 2 h d'aide quelque soit la situation de l'école. Quand l'inégalité entre les territoires est déjà si grande, les élèves ont besoin d'équité et non d'uniformité. Donner plus à ceux qui ont moins, c'est tout de même une autre ambition que de donner la même chose à tous !

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Les RASED, dont le Ministre nous a dit qu'ils étaient en sous effectif de 1500, a pour but de rétablir ces déséquilibres entre écoles. Les sédentariser, c'est encore une fois de plus aller en l'envers de l'égalité entre les territoires. Comment choisir l'école où l'on mettra un maître en plus quand plusieurs d'entre elles ont des besoins importants ? Est-ce que Xavier Darcos aura le courage de mettre un enseignant de plus par école ayant plus de 15 % d'élèves en difficulté ?

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« L'Etat ne peut pas considérer que sous prétexte qu'il nomme un instituteur dans une école, il a fait le boulot » C'est ainsi que parlait Philippe Séguin, président de la cour des comptes, quand il présentait un rapport le 18 décembre 2008 sur les communes et l'école de la République.

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Il y a urgence ! La suppression de 13500 postes aujourd'hui et de milliers d'autres demain, nous condamne de manière certaine à une école au rabais.

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Aujourd'hui, le mouvement de la contestation prend des formes inédites ; tant par les nouveaux types d'actions, que par les nouveaux contrats passés entre parents, enseignants et élus. M. Sarkozy doit y prendre garde, le monde du primaire avance peut-être plus vite que le cortège de réformes...C'est pourquoi, nous vous demandons à vous les élus, de venir marcher avec nous.

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Voici un reportage sur la manif © C le Mag

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et l'article du Midi Libre

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Est-ce nous qui utilisons Internet ou Internet qui guide nos choix de luttes ?

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Toute ces informations je peux les transmettre car au cœur de ce combat, il y a Internet. Localement, nous sommes organisés en liste de diffusion avec une personne relais par école. Notre capacité de mobilisation, sur le territoire, est donc grande comme nous l'avons montré à plusieurs reprises. L'information circule très vite. Ainsi, ce moyen de communication a deux propriétés : d'un côté, il permet de mettre en place de manière légère, rapide et gratuite un réseau qui était en germe (imaginez le réseau fondé sur une chaine téléphonique à mettre en place sur 52 écoles pour faire passer de l'information et seulement orale !) mais de l'autre, il induit cette forme d'organisation en mettant à plat la diffusion de l'information. C'est pourquoi, on peut se permettre de dire qu'Internet permet d'exprimer l'asymétrie tout autant qu'il la suscite car, tout en liant efficacement les personnes, chacun reste un point distinct des autres. Peut-être faut-il voir Internet comme la manifestation d'un pointillisme social où la forme ne prend de sens que de loin...

Toutefois, même lorsque le mouvement social ne marque que des points sur la toile, on voit bien que le pouvoir s'inquiète de voir ce média le déborder. Mieux, il valide sa force de frappe des blogs en « surréagissant » comme le montre l'exemple de l'appel à candidature de l'Inspection de l'Académie d'Isère. Là encore, le pouvoir oscille entre laisser les arguments des adversaires sans réponses (et donc les valider) ou réagir (et donc donner du poids à ce qui n'était rien auparavant).

 

 

 

Voici la carte des écoles mobilisées

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L'école primaire : terrain d'un conflit asymétrique (1/4)

l'école primaire : pratique d'un conflit asymetrique (2/4)

A venir :

Pour une démocratie asymétrique

Polémique avec mon député

 

 

Tous les commentaires

13/03/2009, 06:25 | Par claude lelièvre

Merci, cher Sébastien Rome, pour cette chronique commentée et réfléchie ( et tout à fait inédite )

13/03/2009, 22:40 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de claude lelièvre le 13/03/2009 à 06:25

C'est une manière de vous faire visiter ma petite ville (qui n'a pas été bien mise en valeur dans le film et les photos, quelques inserts paysage lodèvois n'aurait pas été de trop...)

13/03/2009, 09:16 | Par Serge Koulberg

Bonjour Sébastien, votre démarche a le mérite de rendre claire la nécessité des luttes locales et le piége que constiruent les luttes nationales lorsqu'elles sont enfermées dans une demi-phrase d'information, puis démolies au buldozer à répétition ce qui laisse peu de chance de gagner à la compréhension du mouvement ceux qui ne sont pas déjà dedans. Mais quelle énergie et quelle mobilisation cela demande!

13/03/2009, 22:38 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de Serge Koulberg le 13/03/2009 à 09:16

Les deux luttes (locales et nationales) sont nécessaires mais on ne peut attribuer les buts de l'une à la place de l'autre. Pourtant, il y a un point de convergence entre ces deux lieux de l'action : contraindre le citoyen à choisir une position sur l'école et les réformes en cours. Le "mouvement social" est donc, plus que jamais, un des poumons de la démocratie. C'est un travail de militant de l'école qui est entrepris sur le terrain et, je le crois sincèrement, que ce travail a eu une influence importante dans les changements de perception de la politique éducative du gouvernement. Je dis cela car j'ai pu observé des électeurs de droite (plutôt traditionnelle) refuser les réformes Sarkozy. J'ai vu une maman PEEP (fédération parent de droite) venir avec un dossier épais comme un dictionnaire me démontrer, chiffres du ministère et de l'Insee à l'appuie, que nous avions raison de nous battre... J'avais averti "mon" député que la droite allait droit dans le mur, et ce dès le mois d'octobre, notamment en lui exposant les questionnements qui commençaient à pointer au sein de son électorat (dans une petite ville, pas besoin de fichier...) Il nous faut continuer ce travail jusqu'en 2012 pour que ce Président soit principalement jugé sur sa politique éducative...à moins que...l 'élection présidentielle ne soit avancée...

14/03/2009, 20:02 | Par Marie Lavin

Bel exemple de mobilisation et de démocratie. La complémentarité des deux types de lutte me semble plutôt prometteuse. Oui ce président sera jugé sur un certain nombre de dossiers dont celui de l'éducation bien sûr, mais aussi sur d'autres: santé, justice, école, culture, partout il applique un schéma similaire. Comme sa politique est un tout, c'est sur l'ensemble qu'il devrait être jugé. Sévérement.

14/03/2009, 20:08 | Par Marie Lavin

Cher Sébastien, je rajoute ceci, un peu hors sujet mais au fond pas totalement, tant éducation et culture sont liés, oui Lodève est une petite ville mais qui abrite, entre autres, un très beau musée.

15/03/2009, 07:27 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de Marie Lavin le 14/03/2009 à 20:08

Un travail magnifique est réalisé entre le Musée de Lodève et les écoles. Il y a une véritable construction du regard de l'enfant sur l'art. Ce que j'affirme là n'est pas une position éthérée et abstraite mais un constat réel : les élèves peuvent, et ils l'ont fait à plusieurs reprises lors de rencontres avec des correspondants ne connaissant pas le Musée ou avec des personnes des maisons de retraite, décrire et présenter une œuvre exposée avec la terminologie adaquate. . Rendons aussi hommage, et je me dois de le faire sincèrement, à Robert Lecou, Maire de la Ville battu au dernière élection mais toujours député, qui a porté avec Maïthé Vallès-Bled, conservatrice du musée, ce beau projet installant l'art au cœur de la ville.

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