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"L'épineuse question de l'orthographe" : une biographie orthographique
Voici la copie légèrement augmentée d'un message privé que j'ai envoyé à Dominique Wittorski. Il est aussi un témoignage qui éclaire d'une manière différente le billet Médiapart et l'épineuse question de l'orthographe de Serge Koulberg
Il peut-être interprété comme un « coming-out » qui n'a d'autre but que de mettre des mots sur ce qui se voit.
Dans un message privé, merci pour sa prévenance, D. Wittorski m'a fait remarquer une faute dans un commentaire que j'avais laissé. « Fâché avec l'orthographe ? » me disait-il. Je lui ai répondu :
« Oui, j'ai longtemps été très fâché avec l'orthographe, à tel point que plutôt bon dans toutes les disciplines (surtout en analyse grammaticale), je traînais toujours une étiquette de mauvais élève. Les - 20 étaient pour moi une note régulière. Je suis allé toujours à l'encontre de ce mauvais penchant en choisissant une option Lettres au lycée puis des études de philo.
Là, j'y ai rencontré un professeur, Bertrand Binoche, réputé des plus élitistes. Seule une poignée d'étudiants parvenaient à obtenir son UV (à l'époque ça se disait comme ça d'avoir la moyenne dans un cours). Après un écrit médiocre, je me suis présenté à l'oral. Un commentaire de texte et deux réponses à ses questions plus tard m'ont permis d'obtenir sa "bénédiction". Il avait conclu en me disant que je devrais faire un test pour une dyslexie. . C'est ce que j'ai fait. Les médecins ont posé ce diagnostic (bien que, plongé dans mes cours d'épistémologie, j'ai eu du mal à croire à la scientificité des tests ; d'ailleurs, à cette occasion, j'ai été filmé par France 2 qui faisait un reportage sur la dyslexie mais j'ai été coupé au montage, je ne rentrais pas dans le cadre de « l'histoire »). J'ai eu droit à un tiers temps, des cours d'orthophonie et une certaine libération. Le regard bienveillant d'un professeur si "sévère" est toujours pour moi un moteur dont les effets positifs se sont faits et se font toujours sentir.
Ainsi, j'ai redécouvert les sons et leurs graphies (si, si) comme la double utilisation du "x" qui donne deux sons différents. J'ai appris à maîtriser à l'oral les mots de plus de quatre syllabes ou les enchaînements complexes comme "unanimité" (ce qui me posait d'énorme problème de transcription, j'y perdais un temps fou, une énergie folle, sans nécessairement réussir). Plus troublant, je perdais le sens de mots simples. Enfin, je ne me relisais pas, je repensais. J'étais parfaitement incapable d'associer forme (orthographique) et fond (sens) au même moment. Pire, il fallait qu'un texte repose plusieurs jours avant de pouvoir le relire plutôt que de le repenser.
Depuis mes progrès sont ÉNORMES.
Très sérieusement, vous (?), va pour tu, tu, donc, ne t'imagines pas les progrès réalisés.
Pour que le tableau soit complet, et donner une entrée sociologique à mon propos, je suis issu d'un famille ouvrière où très vite, dès le primaire, j'ai acquis des capacités d'expression orale et écrite plus grandes que celles de mes parents ; j'ai commencé à vraiment aborder l'objet livre vers 17 ans. Cela s'est fait par l'intermédiaire du théâtre, de Bourdieu et de Claude Adrien d'Helvetius. J'ai dévoré De l'esprit dans l'été. Ce triptyque constitue le paysage d'une émancipation qui passa par une ré-appropriation (ré-interprétation) de mon histoire personnelle. De ces années lycée, je me souviens encore de mes suées à grandes eaux en rentrant dans une librairie, lieu bien plus intimidant pour moi qu'une église. Je me souviens d'avoir appris qu'il existait des établissements que l'on appelait des universités (et qu'il existait aussi des classes préparatoires). Enfin, je te rassure, l'orthographe est une barrière pour la réussite du concours d'instits : les copies qui ont plus de trois fautes sont sanctionnées d'1 point, cinq fautes 2 points, sept , 3 points, etc...et j'ai eu 15 / 20 sans avoir fait tous les exercices, j'ai donc été très raisonnable !
J'espère ne pas avoir été trop impersonnel en livrant cette petite biographie orthographique comme une explication qui n'efface pas le problème d'être instit et d'écrire sur Mediapart. Quand je vois une de mes fautes, j'ai l'impression de retourner en enfance. Je ressens une sorte d'infantilisation. Mais dois-je reculer ? Même si j'ai des doutes, mon parcours ne m'invite pas à le faire.
Dans ma pratique quotidienne, j'utilise avec les enfants l'art du doute "regardez, je me relis, je me corrige, je prends le dictionnaire, je pense aux mots de la même famille...à vous !")
A vous !
Le titre reprend bien sûr le très bon billet de Serge Koulberg.

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On dit souvent que l'orthographe est la science des imbéciles car elle n'a pas grand lien avec l'intelligence, ce qu'illustre bien votre histoire. Néanmoins, elle aide parfois à la communication écrite. Vous êtes un bel exemple : on peut progresser en orthographe, mais cela demande plus d'efforts à certains qu'à d'autres.
Je n'ai jamais eu de grands problèmes avec les accords, ni avec les conjugaisons, mais suis restée fâchée avec l'orthographe d'usage. Le fait d'avoir beaucoup lu ne m'aide pas, je ne mémorise pas : les redoublements de consonnes : "n" ou "nn" ? Une chance sur deux. Quand mon fils était encore à la maison , je faisais appel à lui (dès l'âge de 8 ans !) : il avait "l'orthographe naturelle" comme on peut avoir "l'oreille absolue". Désormais, j'ai toujours un dictionnaire à côté de mon ordinateur...
Et, comme tous les enseignants, je disais à mes élèves d'être vigilants : je pouvais faire des erreurs. Il fallait "trouver les fautes de la maîtresse", mais en expliquant , argumentant, débattant, vérifiant... Ils m'en ajoutaient souvent, mais c'était un excellent exercice qui les passionnait.
Si la majorité des problèmes d'orthographe sont dus à l'enseignement du Français à l'école primaire, la dysorthographie, est elle une question concrète et qui sévit de temps à autre chez un certain nombre d'enfants. Il s'agit d'une forme - bénigne - de maladie, au même titre que la dyscalculie.
Cette remarque permet de faire apparaître très clairement le rôle des politiques en matière de programmes scolaires. En 2002, le choix d'enseigner la littérature dès la maternelle (manipulation des vrais livres, lecture intégrale de textes contemporains et classiques, comparaison de textes, procédés littéraires pour obtenir un effet chez le lecteur, déplacement de conventions, et bien sûr, écriture de textes) avait pour objectif de répondre à la chute de la pratique de la lecture. Faire de vraies rencontres littéraires avec des auteurs (parfois rencontre physique) plutôt que d'utiliser des fragments de textes pour vérifier la compréhension de l'élève. Ceci a été possible par l'abaissement de la quotité d'heures en grammaire, orthographe, vocabulaire... Les programmes de 2002 ne prévoyaient que 2 à 3 heures semaines pour ces disciplines. Ces apprentissages étaient étalés jusqu'en troisième. Ce retour aux livres avait-il été réussi ? Dans les classes ? Des enseignants l'avaient de suite intégré cet aspect des programmes , d'autres étaient entrain de le faire. Réussite pour les élèves ? Il est (était) trop tôt pour le dire mais à ma petite échelle, même les mauvais lecteurs gagnaient en confiance face à un livre. Il est vrai que les problèmes commencent plutôt au collège où la lecture est marquée sexuellement : la lecture est un truc de filles et les garçons qui lisent assument (ou subissent ou affirment) une part de féminité. Les nouveaux programmes ne se recentrent pas sur le français mais sur l'orthographe. Peut-on réduire notre langue à cela ? - C'est une question de choix politique.
Cher Sébastien, Du coup, je poste ma réponse. "Merci pour ce témoignage. Pas du tout impersonnel. Et parfaitement émouvant. Des milliers de mômes se battent avec ça. C'est inconnu pour moi. Et c'est très précisément conté. Merci. En tout cas, pas de complexes. moi j'écris toute la journée, et des fautes, j'en fais encore toutes les 5 lignes. Et la relecture c'est super dur. L'orthographe, ce n'est jamais qu'une convention, un peu vieillotte, un peu ridicule. J'aime attirer l'attention dessus, parce que je sais qu'on est jugé là-dessus. Mais moi, j'aime les pensées. Pas leur orthographe. Quand une pensée est belle, j'aime qu'elle soit bien orthographiée seulement pour qu'on ne se serve pas de cela pour la contester, pour ridiculiser - travers très français. Merci encore. Surtout ne t'arrêtes pas ! Un point de vue comme le tien, c'est indispensable. La pensée est plus forte. Même si j'imagine les remarques pour un directeur d'école... (J'avoue avoir eu une pensée à ce sujet) Mais encore une fois. L'orthographe n'est rien. Qu'un code genre politesse. Je donne des ateliers d'écriture au lycée. La première chose que je dis, pour que les ados écrivent : "oubliez l'orthographe". Sans quoi la majorité n'écrirait rien. On les a terrorisés. Quand une pensée m'emmerde... elle peut bien être écrite n'importe comment, je m'en fous. Et quand ma fille m'écrit "papa je tème"... je craque." Et dans un autre message privé, je t'ai fait confession, aisément vérifiable ici, d'avoir régulièrement envahi les journalistes du site avec mes préventions et mes remarques de style ou d'orthographe. Ne t'inquiète pas... Tu n'es pas ma cible privilégiée... ;-) Ou plutôt, s'il y a privilège : je ne corrige pas ce qui me paraît sans intérêt. Quelle prétention ! Pfff. De la part de quelqu'un incapable de se corriger lui-même ! (Peut-être y a-t-il des instants où, même moi, je m'emmerde)
Vos approches politiques et vos approches personnelles me paraissent éclairer les difficultés orthographiques bien mieux que les approches médicalisantes ou les lamentations crocodilesques touchant à la bonne volonté ou à l'attention comme s'il suffisait d'appuyer sur une manette. Ayant été en grande partie élevé par une personne bilingue qui ne maîtrisait en fait aucune des deux langues, je suis arrivé dans mes premières classes en parlant peu le français et j'ai commencé à faire un peu moins de fautes vers 16 ou 17 ans. Une dizaine d'années après j'ai commencé des études de lettres. Il me reste de ce parcours des automatismes de fautes que seule en effet la relecture corrige... mais j'ai découvert en même temps que ce que j'écrivais au moment de cette relecture était bien plus intéressant que "mon écriture spontanée". Cette découverte a été très importante dans ma vie. Serge Koulberg