J'y retournerai pas - 7
Septième d'une longue liste de textes sur le monde du travail et de l'entreprise
___________________ « J'en ai plein le cul.
- Faut arrêter la sodomie, M'sieur !
- Mais non ! Ca n'a rien à voir.
- De quoi parlez-vous alors ?
- De mon travail. J'y retournerai pas. Pour rien au monde ! J'y foutrai plus les pieds ! Je ne peux plus supporter leurs cadences infernales.
- Vous parlez de l'emploi que vous occupez. C'est ça ?
- Oui ! Et j'y retournerai plus.
- Et la dignité Monsieur ?
- La dignité ?
- Je veux dire : le travail, première dignité de l'homme car, le travail c'est ce qui distingue l'homme de l'animal. C'est pas rien quand on y pense : le travail, c'est bien la dernière chose qui nous reste quand on a tout perdu.
- Un travail qui ne respecte pas la dignité et la liberté de l'homme n'est pas un travail mais une tyrannie.
- C'est quand même pas le bagne. Faut être raisonnable ! Le travail ! Vous ne pouvez quand même pas remettre en cause son caractère structurant, formateur et initiatique.
- Leurs cadences infernales qu'ils nous imposent, c'est fait pour nous structurer, nous former et nous initier ?
- Oui ! Sans aucun doute. Ces cadences infernales, c'est du travail. Et le travail, c'est formateur et c'est structurant.
- Détrompez-vous. Leurs cadences infernales qu'ils nous imposent, c'est fait pour tuer la concurrence.
- Tuer qui ? Tuer quoi ?
- Les concurrents.
- Le meurtre ! Encore le meurtre ! Ça y est ! C'est reparti ! Mais... attendez ! Tous ces clients, il faut bien que quelqu'un réponde à leurs besoins. Ils sont multiples, leurs besoins ! Ils sont diffus, confus, évanescents aussi, les besoins de tous ces clients ! Pensez à toute cette effervescence. Aujourd'hui, faut être le premier à répondre aux besoins de tous ces clients impatients et capricieux qui tapent du pied, qui s‘agitent et qui rouspètent. Ça commence tôt le matin et ça finit tard... très tard dans la nuit... et... au petit jour, parfois même. Et puis, ce n'est pas toujours facile de les identifier et de les satisfaire... tous ces clients dans le besoin ; clients aux regards tendus, inquiets. Qui les sauvera du manque car, là où il y a un besoin, il y a fatalement un manque qu'il faut combler. Dans le cas contraire, leur frustration sera dévastatrice. Ils se fâcheront tout rouge et ils viendront vous demander des comptes... tous ces clients.
- Un client satisfait, c'est pas un client satisfait, c'est un client qui ne se plaint pas. Voilà. Et puis, le besoin, c'est pas chez le client qu'il faut aller le chercher - besoin dont le client ne soupçonne même pas la pertinence et la nécessité. Non ! C'est le besoin que vous créez qui a besoin d'être satisfait et pas le client. Et puis, la priorité, c'est la solvabilité. Ca vous a peut-être échappé mais... on n'a jamais vu une entreprise s'occuper des besoins des gens insolvables.
- Soit ! L'argent éclaire la bêtise et la cupidité et plonge dans les ténèbres tous ceux qui n'en ont pas.
- Pour eux, il n'y a que trois choses qui comptent : le besoin qu'il faut créer, le monopole pour le satisfaire et le profit pour ne pas perdre son temps et son argent. Est-ce que c'est formateur et structurant ça : le besoin, le monopole et le profit ?
- Ecoutez ! C'est pas comme ça qu'il faut voir les choses.
- Comment alors ?
- Les choses... il faut les voir autrement. Et puis, tout compte fait, il ne faut pas les voir du tout... toutes ces choses. Il ne faut rien voir parce que... voir, c‘est comprendre et... comprendre c‘est basculer et... basculer c'est perdre l'équilibre. Alors, si vous voulez rester debout, vous ne devez rien voir du tout, même s'il faut être aveugle pour ne pas les voir ces choses car... voir ces choses, c'est comme braver un interdit. Et il n'est pas donné à tout le monde d'être brave. Et puis, pensez aux sanctions. On sanctionne toujours les braves. Toujours ! Alors, un peu de courage ! Ressaisissez-vous... mon brave !
- Justement, c'est bien ce que je fais. Je me ressaisis.
- Mais que voulez-vous à la fin ? Ce sont les motivations intéressées qui dirigent le monde : les commerçants qui font commerce de tout. Le commerce comme passion, c'est pas rien ! Il y a ceux qui font feu de tout bois et ceux qui font commerce de tout ce qui s‘achète et de tout ce qui se vend. Même si le pire n'est jamais sûr, le commerce, lui... il l'est toujours ! On ne se trompe jamais à son sujet et lui non plus. Il est bien plus sûr et plus cruel que le pire quand il l'est. Et puis, sachez une chose : aujourd'hui, il faut beaucoup d'argent pour prendre la parole. Il faut être plein aux as pour prétendre à cette parole et vous, vous êtes pauvre. Alors... silence donc ! Silence ! Pauvre que vous êtes !
- Vous avez terminé ?
- Que vous le vouliez ou non, le travail libère les capacités créatrices de l'Homme. Le travail et le créateur ne font plus quand l'homme se libère enfin de ses chaînes et de l'emprise dévastatrice de l'oisiveté pour embrasser... tout de go, la puissance créatrice de son potentiel illimité de créateur. Le travail, l'homme et le Créateur s'embrassent pour mieux embraser le ciel et la terre dans un feu dont les cendres encore chaudes viendront recouvrir tous ceux qui cherchent à fuir leurs responsabilités face à l'Histoire bouillonnante de l'homme fait homme, à la tâche et... à la pièce et ... aux pièces, sous la trique syndicalement assistée des tâcherons aux cadences infernales qui font de cet homme, un homme plein, rond, rempli, épanoui et bourré à bloc sous la pression d'une œuvre époustouflante... une oeuvre à vous couper le souffle et le caquet. Assurément !
- Foutaises tout ça.
- J'essaie de comprendre votre point de vue. Mais c'est pas facile ; tous ces clients à trucider et tous ces concurrents à satisfaire... c'est pas simple.
- Taisez-vous et écoutez ! Une fois la concurrence éliminée, on jette tout le monde : les clients devenus insolvables, les salariés improductifs et usés... et les fournisseurs récalcitrants : ces fournisseurs fortes têtes qui ne veulent pas se plier aux conditions de leurs donneurs d'ordres. Dans ce système, on est tous salariés, fournisseurs et clients et seuls les donneurs d'ordres sont aux commandes.
- Là-dessus, je vous suis ! Je vous suis... reconnaissant et puis aussi, je vous suis tout acquis. Je ne vous lâche plus. C'est décidé. Je vous colle aux baskets ! Car je vois... maintenant que vous vous êtes confié à moi, je vois l'avènement d'un monde nouveau et puis, des torches incandescentes. Je vois des déserteurs torchés, balbutiants, titubants parfois même, mais debout et droits, dans une ascension épuisante... mais très vite récompensés, tous ces marcheurs à la torche multicolore, une fois le sommet atteint, là où tout devient clair et limpide comme l'eau de la fonte des neiges en haute montagne. Le feu ! Mon Dieu ! Je suis comme ébloui par le feu et la lumière de toutes ces torches qui... Chaud devant !
- Comprenez-moi ! On baise plus, on mange plus. On est toujours dans le cirage. On est comme des zombis. On n'arrive pas à récupérer.
- Essayez le yoga !
- Le yoga ? Vous voulez rire ! Non, la boxe !
- La boxe ?
- Oui ! Pour leur en foutre plein la gueule à tous ! Plein la gueule... et bien dans la gueule le poing ! »
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Extrait du titre : « Confessions d'un ventriloque » Copyright Serge ULESKI.

