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May

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Là où nous n'avons jamais cessé d'être - 8

Huitième d'une longue liste de textes sur le monde du travail et de l'entreprise

 

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« Encore vous ? Mais... combien de fois faudra-t-il vous le dire : j’y foutrai plus les pieds !

 

- Je sais. Je sais.

 

- Cette guerre qui n’en finit pas de vouloir tout rentabiliser, tout récupérer, tout amortir...

.

- Amortir avez-vous dit ? Amortir comme... mortier ? Mortier comme... mort ? Mort comme... défunt ? Le don de soi ! Vous voyez, on y revient. Le don et le sacrifice. Le don de sa personne et le sacrifice de tous les autres, réunis au sein d‘une belle famille qui offre, comme on offre un cadeau le jour de Noël, ses bras, sa sueur et le sacrifice d‘une vie bien remplie... même dans le chaos des cadences infernales et des horaires décalés. Ponctuels et à l’heure, tous ces horaires décalés à heure fixe ! Cela dit, n'oubliez jamais une chose : pas de civilisation sans sacrifice et... pas de civilisation, pas de progrès. Il faut tout donner et donner sans compter, sans retenue. Allez ! Donnez nom de Dieu ! Donnez tout ce que vous avez. Mais... qu’ils vident leurs poches, tous ! Qu’ils vident leurs sacs ! Qu’ils fassent les fonds de tiroirs aussi ! Sans oublier le bas de laine caché sous le matelas et dans l‘armoire, au fin fond d‘une ruralité rétentionniste...


- Commencer tantôt à quatre heures du matin, tantôt à midi ou bien encore, à vingt heures, c’est pas une vie ! Et le samedi, faut être disponible aussi ; quand c'est pas le week-end ! Parce que... les machines, elles, ne doivent pas s’arrêter. Jamais ! Les trois huit ? Le petit déjeuner devient le souper ; le souper... le déjeuner ; et le déjeuner prend la place du dîner et le dîner devient la collation de quatre heures. Vous imaginez un peu ! Ma femme a des horaires normaux. Mais moi, si je commence à midi, je finis à vingt heures ; et si je commence à vingt heures, je finis à quatre heures du matin. Et puis, quand je rentre à quatre heures du matin, je fais quoi ? Je réveille ma femme pour faire un brin de causette ? A mon gosse et ma femme, je leur fais faire les trois-huit ? C'est ça ? Alors... vous voulez que je continue ?

 

- Non, je crois que ça ira bien comme ça.

 

- J’ai aussi des douleurs musculaires. On m’a dit que c’était dû à l’intensification des cadences de travail : un effort de plus en plus important à fournir dans un lapse de temps de plus en plus court. Exténué, je suis. Une fois, j’ai failli passer sous un bus et je crois bien que ce jour-là, c’est moi qui suis allé le chercher ce bus. Inconsciemment certes, somnolent aussi, mais n'empêche... je crois bien que j’ai souhaité, ce jour-là, finir sous les roues de ce bus qui passait et moi qui traversais la rue au même moment. Le médecin de l’entreprise ne veut rien savoir. Il ne veut pas d’histoires avec le patron. Il me dit que je suis apte et que tout va bien. Alors, je vous le redis : j'y retournerai pas. La flexibilité et l’élasticité du champ de bataille n’auront pas ma peau, ni celle de ma famille. Et si on se syndique, on est morts. D’ailleurs, pourquoi se syndiquer ? Pour humaniser cet environnement inhumain en acceptant les conditions de travail pour cinq francs de plus de l‘heure et une pose supplémentaire de dix minutes à la cafétéria ? Non, non ! J'ai une bien meilleure solution : on devrait brûler toutes les entreprises qui imposent les trois-huit ; toutes ces entreprises qui ne nous permettent pas de vivre en famille et d'élever nos gosses...


- Écoutez Monsieur ! Restons lucides : que vous le vouliez ou non, il faut bien que quelqu’un fasse ce sacrifice.


- Pourquoi moi ? Pourquoi nous ?


- Mais parce que vous pensez que seul le travail salarié permet de joindre les deux bouts ; bouts que vous n’arrivez d'ailleurs pas à joindre. En dehors du salariat, vous pensez qu’il n’y a point de salut. Et puis, vous êtes certainement trop honnête pour faire travailler les autres à votre place. N'est-ce pas ? Quant à travailler pour votre propre compte... j'imagine que l'auto-exploitation ne vous attire pas davantage. Je me trompe ?

.

 

- Ben... faut voir.

.

 

- En conclusion et comme si ça ne suffisait pas, je dirais que vous avez été sélectionné dès la naissance ; même si vous ne soupçonniez pas, et vos parents non plus, le sort qui vous attendait. Et pour ne rien arranger, vous n’avez sans doute pas été studieux à l’école ; vous n’avez pas écouté et vous n’avez rien retenu. Et qui sait même, vous avez peut-être séché les cours. Les cancres et plus spécialement... ceux qui sont issus des classes laborieuses, et même et surtout quand elles sont privées de labeur, toutes ces classes maintenant sur la touch... Oui ! les cancres ont leur utilité finalement : ils servent à vider nos poubelles parce qu’il faut bien que quelqu’un les vide... nos poubelles. Remarquez... je pensais à tous les crève-la-faim qui attendent de prendre votre place, tapis dans l’ombre. C’est un vivier inépuisable, les crève-la-faim. Une main-d’œuvre pléthorique. Ils se reproduisent à une vitesse vertigineuse. Ils ne cessent de forniquer car l’ignorance et le sous-développement, sans oublier l’absence de télévision, ont toujours favorisé la fornication. Y a pas plus fornicateur qu’un couple de crève-la-faim privé de télé. La faim et l’absence de télévision libèrent la libido. Plus on crève de faim, plus on fornique. Moins on sait lire et écrire et plus on baise. Ça occupe l’esprit et le corps, sans doute. Et puis, j'imagine que les hommes, eux, se vengent et se paient sur la bête, à savoir : les femmes. Ils compensent. Comprenez-vous ? Ils n’ont pas la télé et des universités pour tempérer leur fringale amoureuse. Les crève-la-faim, ils viendront, c’est sûr ! Mais on les accueillera à petite dose, je vous rassure. Faut bien nous protéger. On a quand même des valeurs à défendre. On n'a pas encore tout perdu. Pensez à notre civilisation des droits de l’Homme. Oui, nos droits de l’Homme avec ses déclarations à vous tirer des larmes aux yeux et les vers du nez.

 

- Moi je vous dis qu’ils testent quotidiennement nos capacités d’adaptation, de résistance et de laisser-faire : "Jusqu’où peut-on aller ?" Mais alors… comment en sommes-nous arrivés là ? Oui ! Comment ? Comment en sommes-nous... tous arrivés là ? Ils nous ont bien fait marcher avec leur urbanisme de rêve qui ne fait rêver que ces mêmes urbanistes bien planqués et peinards entre les murs étanches et insonorisés de leur chaumière au toit de chaume... bien en retrait ces urbanistes, de ce rêve et de cette vie empoisonnée et vérolée qu‘ils nous ont livrés et servis, condamnés que nous sommes à y crever et... à en crever, dans ce cauchemar monté de toute pièce par d‘irresponsables fumistes, aujourd’hui spectateurs impassibles et goguenards de leur propre fumisterie. Mais comment en sommes-nous tous arrivés là... là dans nos villes, dans nos quartiers, dans nos zones industrielles, dans nos ZAC et jusque dans nos propres foyers qui ne nous protègent plus de ce cauchemar, même pour un court instant... instant de répit bien mérité pourtant, avant de nous y jeter à nouveau, et de nous livrer en pâture à une mort par asphyxie. Car nous en sommes tous bien là, nous tous qui vivons aujourd’hui comme personne n’aurait souhaité vivre, voilà cent ans. Et aujourd’hui, notre monde n’a plus qu’une idée en tête : en sortir ! Oui ! En sortir au plus vite pour enfin, se sortir de là. Là où il n‘est plus possible aujourd’hui de vivre, si la vie doit encore avoir un sens pour ceux pour lesquels il est important que cette vie ait un sens et une direction... Interrogez-les tous et vous verrez : "Comment vais-je sortir de là ? Comment ?" Alors, je vous le répète : Comment en sommes-nous tous arrivés là ? C’est aujourd’hui la seule question digne d’être posée... la seule et la dernière question, la der des ders sur laquelle il nous faudra tous bûcher comme des bûcherons assoiffés de connaissance, si nous ne voulons pas mourir sans une explication : comment en sommes-nous tous arrivés là ? Car nous y sommes bien tous arrivés... là, oui, là où il n'est plus possible, aujourd'hui, de vivre sans tuer l’autre ou dans le meilleur des cas, sans pourrir irrémédiablement la vie de son voisin avant de ruiner sa vie propre dans une lutte acharnée et cruelle pour une survie qui n’est déjà plus une vie mais un commencement de mort lente et sinistre. Mais... comment en sommes-nous arrivés là ?...


- Je vous arrête un instant, si vous me le permettez. Écoutez Monsieur ! Vous êtes trop impatient. L'humanité... notre belle humanité n'arrive pas ! L'humanité vit là où elle a toujours vécu. Elle y vit figée ; en mouvement certes, mais... figée. Alors, nous n'y sommes jamais arrivés là où nous sommes aujourd'hui... pour la simple raison que nous n'y sommes jamais allés pour n'en être jamais partis puisque nous n'avons jamais cessé d'y être, faute de pouvoir en sortir. »

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Extrait du titre : « Confessions d'un ventriloque » Copyright Serge ULESKI.

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