Mai 68 : bond, rebond et reprise de volée
Au moment des événements, j’étais dans mon berceau ; ou plutôt, dans mon lit : à 20h, fallait être couché.
J’ai découvert Mai 68, dix ans après le mois de mai de l'année 1968.
Aujourd’hui encore, mais... trente ans plus tard, je serais bien en peine d'en partager le ressac, les remous, les tourbillons et d’accompagner le retour des tous les enfants prodigues en commentaires de toutes sortes sur cette époque, à leurs yeux, bénite entre toutes les époques.
___________
Je pense aux discours qui ont été tenus et qui ont continué d'être débités ici et là, jusqu‘au début des années quatre-vingt ; je pense aussi à ceux qui les faisaient et les dé-faisaient tous ces discours, au gré des circonstances et de leurs humeurs.
***
Ceux qui avaient tenu le haut du pavé, sont allés exercer leur talent dans la publicité, à la radio, à la télé ou bien, dans des journaux qui n'étaient pas toujours révolutionnaires, dans des gouvernements aussi ; des gouvernements de centre-gauche ; et puis fatalement, des gouvernements de droite, les jours de vaches maigres.
Comble de paradoxe, et parce que le ridicule ne tue plus, d'autres encore ont fini chez les curés (ou les rabbins !) : "Après moi............ chacun pour soi et Dieu pour tous !"
Nous faut-il y voir là une tentative d'y trouver son salut, rédemption incluse, au terme d’un engagement illusoire, et/ou d'un fourvoiement jugé, après coup, vraiment trop indigne ?
Quoi qu'il en soit, tous ces convertis défroqués puis, reconvertis, dirigeaient des groupuscules dits d’extrême gauche (non, on ne ricane pas !).
Je pense, en particulier, à la fameuse nébuleuse appelée "Gauche prolétarienne", entre autres groupuscules fameux et inconnus.
Après Mao........................... Dieu.
Soit.
Ah ! Ces gauchistes alors ! Toujours en quête d’absolu ; toujours à la recherche d’un chef, d‘un capitaine ou d‘une mère maquerelle à qui remettre la caisse et les clefs en fin de journée.
A tous ces mercenaires, seul le pouvoir économique semble avoir échappé aujourd'hui. Rien de surprenant à cela : on ne badine pas avec les dilettantes qui n‘y ont pas leur place car, foin des discours et de la limonade, dans ce milieu, on ne considère que les résultats : on vous jugera donc sur votre efficacité seule.
__________
En Mai 68, des carrières et des vies ont été brisées pour ceux qui, en poste, ont pris quelques risques, dans le privé comme dans le public.
Des jeunesses ont été gâchées, d'autres perdues : on aura abandonné ses études pour poursuivre le beau rêve de Mai et ses leaders charismatiques.
Après Mai 68, on a fait un peu plus l’amour : les femmes notamment.
On n’a plus fait la guerre. C'est vrai ! D’autres s’en sont chargés, sous d’autres tropiques, ailleurs, loin.
Certes, on a mieux vécu après Mai 68 qu’avant : des OS de chez Renault ont pu gagner un peu plus en travaillant un peu moins. C’était toujours ça de pris ; même si leurs fils et filles ne sont pas allés, pour autant, au lycée, à l’Université et dans les grandes écoles ou bien, dans des filières qui comptent vraiment, pour y réussir...
Et d'autres enfants encore, fruits d'une immigration de fin de guerres coloniales, d'indépendances et de travail. Ce peuple, alors invisible, a-t-il partagé l'esprit de Mai ? L'a-t-il seulement touché, sinon effleuré ?
En mai, on a interdit d’interdire, avant de jeter le bébé avec l’eau du bain ; la culture savante, dénoncée comme bourgeoise, a fini par raser les murs, tête baissée...
Et le divertissement est arrivé, tête haute, triomphant sans conteste, Sylvester Stallone se voyant remettre les insignes de chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres par un Jack Lang amusé ; Renaud et Guillaume Durand (chanteur et animateur de télé au vocabulaire de 300 mots), pour tenter de nous faire oublier Léo Ferré, Maurice Clavel et leurs contemporains.
_________
Nul doute, les entrepreneurs de spectacles ne viendront pas nous vendre l’égalité des chances, la liberté et la fraternité, ni nous parler de la réalité et de la vérité des faits, des choses et des évènements de la condition humaine ; et pas d'utopie ni de théorie critique fumeuses non plus.
Une certitude : ces producteurs-là seront tous irréprochables parce que... intègres ; et intègres parce que... sans projet...
Pour les siècles des siècles...
***
Mais alors ! A qui les générations qui nous succéderont, demanderont-elles des comptes ?
Et sur quoi ?
_____________________________________________________
Post scriptum
Bien sûr, les événements de Mai ont permis à la société française de combler le retard accumulé sous de Gaulle dans le domaine de la libération des moeurs, sans oublier les "usages" et les droits en vigueur dans l’entreprise, dans les universités, la famille : leur abandon ou leur réforme.
Néanmoins, distinguons le Mai des ouvriers et le Mai d’une jeunesse étudiante appartenant à un milieu privilégié.
Et si, du côté des étudiants, ce mouvement avait été totalement A-politique ?
Un mouvement qui dans sa grande majorité, n’entendait rien à la politique puisque la jeunesse de Mai en était exclue ; mouvement individualiste, hédoniste et matérialiste aussi : penchants qui, à l’âge adulte, exigent des revenus confortables.
Ce qui expliquerait bien des comportements quelques années plus tard et tout au long des années 80 et 90.
Souvenons-nous de l’expression ironique (sinon tragique) : "Et dire que ç'a fait 68 !"
A suivre... (to be continued)
___________________________________________


Tous les commentaires
J'ajouterai : et comment demanderont-elles des comptes, si l'esprit critique s'est perdu avec ses outils, tombés en désuétude?
Bonjour à vous. Merci pour votre commentaire. ___________ Très juste remarque. J'ai failli l'écrire. Cela aurait donné : "En auront-ils seulement l'idée (de demander des comptes) ?" _____________ Serge ULESKI : Littérature et peinture à l'adresse suivante : http://sergeuleski.blogs.nouvelobs.com
Oui, la question "En auront-ils seulement l'idée (de demander des comptes) ?" est première. A partir d elà, je me parle toute seule, (ou je dialogue avec vous) et ça donne ceci : . Mai 68 aurait été entre autres l'aboutissement d'une révolte contre la "fonction du père"? Peut-être entrons nous maintenant dans une phase où il faudrait se révolter contre "la fonction de la mère". Mais est-ce même possible ? C'est là que je retrouve votre remarque "en auront-ils même l'idée"... Derrière tout cela traîne pour moi l'ombre ou l'empreinte (ou l'étreinte) de la société de consommation. On consomme de tout désormais, même de la révolte (cf. le phénomène Besancenot, entre autres. mais est-ce que ça n'avait pas commencé bien avant, cf; les icônes de mao ou Guevara ?). Si on consomme même la révolte, comment penser ? Je me dis alors : peut-être, pour penser, ne pas penser la bouche pleine. Fermer le robinet à pensée toute mâchée, même si elle nous fait très plaisir quelque part. Fermer même le robinet à critique facile... (c'était une réflexion médiapartique du dimanche).
Vous écrivez : "Fermer le robinet à pensée toute mâchée, même si elle nous fait très plaisir quelque part. Fermer même le robinet à critique facile... (c'était une réflexion médiapartique du dimanche)." Je vous rassure : médiapartique ou pas, c'était une très bonne réflexion. ____________ Serge ULESKI : Littérature et peinture à l'adresse suivante : http://sergeuleski.blogs.nouvelobs.com
Serge, j'ai entamé un blog pour pouvoir notamment réfléchir à clavier haut perché sur les risques que la négation de mai 68 pourrait faire courir au corps social. Une phrase entendue à la radio disant qu'un an après ( les présidentielles) rien n'a changé m'a mis la puce à l'oreille et l'ordinateur en branle. A lire si l'envie d'aller plus loin vous prend via http://jo-gatsby-s-way.over-blog.com/
Merci pour ton commentaire et ton invitation sur over-blog. ___________________ Serge ULESKI : Littérature et peinture à l'adresse suivante : http://sergeuleski.blogs.nouvelobs.com
Depuis quelques semaines les commentaires et analyses vont bon train sur l'esprit et les acteurs de Mai 68. Ne peut-on pas se dire que depuis la nuit des temps, le temps fait évoluer les choses pour les jeunes générations qui prennent de l'âge. Bonaparte a fabriqué Napoléon. La chanson de Jacques "Les Bourgeois" écrite avant 68 ne s'y trompait pas. Tous les vaillants révolutionnaires de 1789, pour ceux qui ont survécu, ont fini comme de raisonnables notables plutôt conservateurs etc... Mais pour autant mai 68 a accouché aussi bien de Serge July comme de Krivine. Entre les deux extrêmes, les acteurs concernés (surtout lorsqu'ils n'ont pas la chance d'être des produits médiatisés, ou au pouvoir) n'ont sans doute pas tous perdus leur âme. C'est la jeunesse qui est toujours porteuse de projets utopiques et pleine de fougue pour les défendre. Ne leur en voulons pas trop ensuite d'évoluer comme leur parent en leur faisant porter un peu facilement la responsabilité des maux dont nous souffrons tous ensuite. Le plus inquiétant serait que les nouvelles générations n'aient de fougue que pour la défense d'intérêts catégorielles. J'ai malheureusement l'impression qu'aujourd'hui la fougue se concentre plus vers la défense d'intérêts catégorielles
Merci pour votre commentaire. ___________ Vous écrivez : "...en leur faisant porter un peu facilement la responsabilité des maux dont nous souffrons" ...depuis trente ans. Dans cet article, je me suis soucié, en priorité, de ceux qui ont laissé pas mal de plumes dans les mois qui ont suivi les événements de Mai ; et ceux qui ont tout perdu : leurs idéaux et leur avenir ; ceux dont on parle rarement, sinon jamais, lorsqu'on évoque les événements de Mai. J'en profite aussi pour mettre en doute le fait que les enfants des classes privilégiées - les étudiants -, aient pu porter avec eux quel que projet politique que ce soit. ___________ Serge ULESKI : Littérature et peinture à l'adresse suivante : http://sergeuleski.blogs.nouvelobs.com
C'est bien ceux là dont je voulais parler. Ceux justement dont on ne parle jamais et qui se sont faits ravir la vedette par le groupe d'entre eux qui en prenant les divers pouvoirs ont imposé leur idéologie évolutive. Bien à vous
Excusez-moi pour ma réponse trop rapide et qui à la relecture ne me parait pas très claire. Je voulais, bien entendu, parler de ceux qui ont perdu leurs illusions en voyant un petit groupe aux commandes entrer avec un plaisir dans une société de consommation, marchande, sans plus se soucier des conséquences pour les divers classes composant la population.
Je suis curieux de deviner si la sphère média commémorera avec le même unanimisme les 40 ans du référendum gaullien de 1969, d'ici un an environ, et si les commentateurs préparent déjà leurs copies pour le 40e anniversaire du premier pas de Neil Armstrong sur la lune, presque pleine ce soir! Evènement dont les conséquences pour l'humanité sont à mon sens tellement plus porteuses et incalculables, même sur ordinateur, pour l'avenir des peuples et de notre planète. Je sais, l'actu est l'ennemi, dixit à juste titre René Char, qui écrivait aussi qu'en 1968, il comprit tout soudain que "la foudre et le sang ne font qu'un".
Time will tell before long... ___________________ Serge ULESKI : Littérature et peinture à l'adresse suivante : http://sergeuleski.blogs.nouvelobs.com