Louis-Ferdinand Céline ou la littérature de l’échec
Et alors que la question a été posée : faut-il commémorer la mort de Céline ?
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Si derrière un auteur et son œuvre, on trouvera toujours une blessure, quelles interprétations donner à la haine célinienne, et pas seulement dans les pamphlets (1) ?
D’aucuns s’interrogent sans fin, les raisons à la fois inavouables et inconscientes de cette haine semblant échapper à l’auteur lui-même qui, sur le fond, ne s’en excusera jamais : « J’ai eu le tort de l’ouvrir ; j’aurais mieux fait de rester à ma place. Mais aujourd’hui encore, je défis qui que ce soit de m’apporter la contradiction sur ce que j’ai pu écrire à cette époque ».
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Qu'à cela ne tienne !
Rien ne remplace une biographie ! Celle de l’enfance ; sans oublier, en ce qui concerne notre auteur, la généalogie de la famille Destouches.
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Fils de Fernand Destouches issu d'une famille de petits commerçants et d'enseignants, et de Marguerite Guillou, famille bretonne venue s'installer en région parisienne pour travailler comme artisan…
Le Père de Céline, homme lettré mais incapable d'épargner à sa famille la hantise du prochain terme à payer (hantise qui sera très longtemps aussi celle de Céline) était opposé aux études, gardant à l'esprit sa propre expérience : « Les études, c’est la misère assurée » disait-il à son fils.
Une mère dentellière, travailleuse indépendante qui vivra péniblement de son métier et de sa boutique…
Lourd de sens, Céline ajoutera : « On a toujours été travailleurs dans ma famille : travailleurs et bien cons ! » (c'est là le fils d'une mère artisan et d'un père déclassé qui s'exprime, et non un fils d'ouvrier ; distinction importante).
Certificat d’études en poche, un rien désœuvré, Céline joint l’armée très tôt, même si, en 1919, il reprend le chemin de l’école, passe son Bac - il a alors 26 ans -, avant d’embrasser la médecine, véritable vocation de Céline, et ce dès l’enfance ; il se dit « guérisseur dans l’âme ». Il étudiera la médecine dans les livres, seul, le soir, tout en travaillant le jour, même si jamais cette médecine ne lui permettra de joindre les deux bouts (… de payer son terme) : il fermera son cabinet de Courbevoie très vite après son ouverture – fait lourd de conséquences.
Céline conjurera ce qui n’est pour l’heure qu’une déconvenue, en se lançant dans l’écriture, et entreprendra un long, un très long Voyage (2)
Il poursuivra sa vocation de médecin auprès des pauvres – dans les dispensaires -, non pas par charité mais tout simplement pour la raison suivante : de par son appartenance sociale, et après l’échec de son installation à Courbevoie, Cécile ne pouvait en aucun cas prétendre à une meilleure situation et à une autre clientèle.
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Hormis son appartenance de classe (on y reviendra plus tard), sur un plan générationnel, Céline demeure un pur produit de la France de l’après boucherie de 14-18, avec le traumatisme de la trahison de l’espoir et les humiliés de Bernanos ; génération sacrifiée dont nul n’attendait le meilleur ; l’époque l’interdisait : elle n’en avait plus besoin (à ce sujet, difficile de ne pas penser au père de Céline). Aussi, ce meilleur dont l’époque ne savait que faire, cette génération l’a accumulé jusqu’à devenir une force. Et quand cette force s’est libérée, de quoi a-t-elle accouché ? De quelles actions vertueuses ? Ou bien, de quels desseins monstrueux pour avoir trop longtemps macéré dans la frustration, le ressentiment, l’impuissance, la retenue et le dépit ?
Ce meilleur-là a alors donné naissance au pire qui est souvent, en littérature, le meilleur.
Céline se dit athée et mystique ; craignant sans doute tout autant l’étiquette d’humaniste que celle d’anti-humaniste, il revendique le fait de ne pas s’intéresser aux hommes mais aux choses.
Ecrivain et chroniqueur, pour Céline, écrire c’est mettre sa peau sur la table : la grande inspiratrice, c’est la mort ; à la fois risque et certitude que cette mort.
Craintif, très certainement dépourvu de courage physique (3), homme sans joie, chez Céline, le vulgaire, c’est l’homme qui fait la fête ; l’homme qui souffre est seul digne de considération ; et pour cette raison, rien n’est plus beau qu’une prison, puisque les hommes y souffrent comme nulle part ailleurs. Et son Voyage s'en fera largement l'écho... jusqu'au bout de la nuit...
Nuit noire... pour une littérature de l'échec : échec en tant que médecin (sa seule véritable vocation : on ne le rappellera jamais assez !) ; échec de la mère de l'auteur qui mourra épuisée et aveugle à l’ombre du ressentiment d’un mari déclassé...
Et si... avant de mettre le feu à la littérature, l’exercice de cette médecine qui ne le mettait nullement à l’abri du besoin a pu contribuer à son dégoût plus social qu’humain (Céline n'a pas toujours su faire un tel discernement) pour cette organisation de l'existence dans laquelle on ne fait décidément que l’expérience de l’échec…
Dans les années trente, nonobstant le succès littéraire de son Voyage (à la fois succès commercial et succès d’estime), Céline devra faire face à un nouvel échec : celui de son intégration sociale malgré sa tentative désespérée de rallier à lui les classes dominantes - ou pour faire court : toutes les forces qui combattront le Front Populaire -, à coups de pamphlets antisémites et plus encore, pendant l’occupation, en commettant l’erreur (4) de soutenir un régime et une idéologie par avance condamnés à l’échec.
Encore l'échec !
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Céline n’a jamais vraiment quitté son milieu familiale ni sa classe : il n'a jamais cessé de "penser" comme elle ; il n’a jamais su s’en affranchir. L’aurait-il fait… nombreux sont ceux qui affirment qu’il nous aurait privés d’une œuvre incomparable.
Certes !
Mais... échec après échec, ne sommes-nous pas aussi tout ce que nos prédécesseurs et nos contemporains ont tenté d'accomplir ? Pays, Etats, régimes, nations, continents, cultures, individus, seuls ou bien en grappes indissociables, nous tous, n'héritons-nous pas de leurs échecs comme de leurs réussites ?
Et si, pour citer notre auteur, l'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches, Céline n’a jamais cessé d’être ce caniche et tous ses personnages avec lui ; personnages pour lesquels le calice de la réussite est passé loin, très loin d'eux ; calice qu’il ne leur a jamais été permis d'entrevoir, encore moins de saisir, eux tous pourtant à la tâche, jour après jour, indéfectibles, comme d’autres... au temple, zélés et fervents...
Choisissant alors de retourner toute la violence de son échec et celle d'un déterminisme social dont les parents de l'auteur furent les victimes muettes et résignées, non pas contre lui-même - ce qui nous aurait privés de son œuvre -, mais contre ses contemporains ; et les heureux élus auront pour noms : les plus faibles pour commencer - les pauvres qu’il a soignés sans profit ; puis les juifs – communauté incarnant la réussite sociale ; et en médecine, cette communauté n’était pas la dernière à s’imposer…
Violence donc… bientôt étendue à toute la société ; et pour finir : à tout le genre humain.
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N’en déplaise à Nietzsche…
Et si le ressentiment à son paroxysme qu'est la haine était le sel de la terre, un moteur créatif sans rival et qui ne cessera jamais de nous surprendre ? Après Matthieu, Céline accouchant d’un évangile d’un nouvel ordre : un évangile vengeur... même privé d’une revanche digne de ce nom...
Car Céline est bien à l’humanisme ce que Sade, le marquis triste (qui donc nous parlera du spleen sadien ?) est au romantisme pour avoir été de ceux qui, à leur insu semble-t-il, auront longtemps poursuivi en vain une quête qui cachait un besoin insatiable d'absolu à la racine duquel on trouvera très certainement une recherche effrénée de leur propre salut dans une société sans pardon à l'encontre de ceux qui refusent, tête baisser, de s'agenouiller.
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1- On ne le précisera jamais assez : la haine célinienne est déjà bien présente dans "Voyage au bout de la nuit".
2 - Il se vantera d’avoir écrit son "Voyage au bout de la nuit"… avec pour seul souci : être à l’abri du besoin, assuré qu’il était du succès de son récit : « cet ouvrage, c’est du pain pour un siècle de littérature, le prix Goncourt assuré pour l’éditeur qui s’engagera ».
Céline avait vu juste : ce sera le succès, mais le prix Renaudot pour consolation.
3 - Sa courte expérience de la guerre 14-18 aurait-elle révélé chez Céline des manquements - tel que le courage ou la solidarité ?! -, qui ont très bien pu ternir l'image qu'il avait de lui-même ? Manquements qu'il ne se serait jamais pardonné ; d'où un sentiment de culpabilité dont il lui a fallu, pour survivre... se libérer en imputant ces manquements (ceux-là et d'autres) à tout le genre humain.
4 - Les ignorants plus que les imbéciles… osent tout ; c’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît ; ce qui, par ailleurs, n’empêche nullement l’expression et l’épanouissement de leur talent, voire de leur génie.
A la décharge de l'auteur... on précisera : erreur due à l’absence de culture politique et historique au sein d’une classe dépourvue des outils conceptuels propres à la compréhension de l’organisation d'une société.
On pensera aussi au suicide social d'un Céline pour qui le peuple n'est qu'une masse sans forme et sans distinction "... dont le sadisme unanime procède avant tout d'un désir de néant profondément installé dans l'Homme... une sorte d'impatience amoureuse, à peu près irrésistible, unanime, pour la mort" et à ce sujet, il semble que Céline ait partagé ce désir et cette impatience.
Pour ce qui est de l'idée de décadence qu'il partageait avec Drieu la Rochelle, entre autres, ne l'a-t-il pas épousée comme personne cette décadence en soutenant un régime décadent par excellence : celui des Nazis ?!
Quant à ce monde dans lequel il n'y aurait rien à sauver, Zola dont Céline aurait très bien pu être le fils naturel - il en avait toutes les dispositions -, n'a-t-il pas su, dans le ruisseau de la condition humaine y chercher et y trouver de l'espoir et parfois même, du sublime ?
Céline choisira « l’Assommoir » comme référence - titre qui convenait tout à fait à l’idée qu’il se faisait des pauvres en général, et des ouvriers en particulier -, omettant sans doute volontairement « Germinal » ; lui pour qui rien ne devait germer, jamais, de l’espèce humaine mais bien plutôt, pourrir.
Au sujet de Zola, se reporter au texte de Céline : Hommage à Zola - Médan octobre 1933


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En vrac:
@ Arpège
A mon avis, Céline ne laisse pas indifférent. Qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas. Une opinion, vous ne donnez qu'une opinion, vous assainez "des vérités" qui n'en sont que pour vous et quelques-un(e)s.
Ce n'est pas de la littérature pour femmes
Hm, j'aimerais assez assainer des vérités, l'ami ! lol
Par exemple, j'aimerais bien dire: en vérité je vous le dis, ce sont les laudateurs de Céline qui me gonflent, grave ! Faut-il être petit pour y voir du "genie" ? Sans doute, sans doute, à voir comme ça tourne en boucle et comme ça grégarise...
La vie est peuplée de Bel-Ami et de Bardamu. J'ai un faible pour les anti-héros plus que pour les éros. Affaire de goûts. (pardon pour asséner, vous avez voulu dire assainir des vérités
)
Pour moi, ce n'est pas de la merde, c'est du miel...
[...] Toujours au lycée, ce Jean‑Baptiste Sartre! toujours aux pastiches, aux "Lamanièredeux"... La manière de Céline aussi... et puis de bien d'autres... "Putains", etc. "Têtes de rechange"... "Maïa"... Rien de grave, bien sûr. J'en traîne un certain nombre au cul de ces petits "Lamanièredeux"... Qu'y puis-je ? Étouffants, haineux, foireux, bien traîtres, demi-sangsues, demi-ténias, ils ne me font point d'honneur, je n'en parle jamais, c'est tout. Progéniture de l'ombre. Décence ! Oh ! je ne veux aucun mal au petit J.‑B. S. ! Son sort où il est placé est bien assez cruel ! Puisqu'il s'agit d'un devoir, je lui aurais donné volontiers sept sur vingt et n'en parlerais plus... Mais page 462, la petite fiente, il m'interloque ! Ah ! le damné pourri croupion ! Qu'ose-t-il écrire ? "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c'est qu'il était payé. " Textuel. Holà ! Voici donc ce qu'écrivait ce petit bousier pendant que j'étais en prison en plein péril qu'on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l'entre-fesse pour me salir au dehors ! Anus Caïn pfoui. Que cherches-tu ? Qu'on m'assassine ! C'est l'évidence ! Ici ! Que je t'écrabouille ! Oui !... Je le vois en photo, ces gros yeux... ce crochet... cette ventouse baveuse... c'est un cestode ! Que n'inventerait-il, le monstre, pour qu'on m'assassine ! A peine sorti de mon cacao, le voici qui me dénonce ! Le plus fort est que page 451, il a le fiel de nous prévenir : "Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l'honneur, même ceux dont il se fait le bienfaiteur, il ne les voit pas avec nos yeux, sa générosité, sa douceur, ne sont pas semblables à notre douceur, à notre générosité, on ne peut pas localiser la passion." Dans mon cul où il se trouve, on ne peut pas demander à J.‑B. S. d'y voir bien clair, ni de s'exprimer nettement, J.‑B. S. a semble-t-il cependant prévu le cas de la solitude et de l'obscurité dans mon anus[...]
On dirait un commentaire mediapartien.... (je ne pousserai pas le bouchon jusqu'à donner des noms).
encore un réquisitoire contre l'homme qui n'enlève rien au génie de l'écrivain
L'homme est un chien! Céline aimait les chiens et les perroquets. Moi j'aime son style, même le pire. Pour ce qui est de l'homme, il ne reste que peu à dire, qu'il n'ait dit lui-même.
Quand Frédéric Mitterrand supprime Céline de son calendrier de «Célébrations nationales»
A ce sujet, il serait bon de lire la préface du document de la célébration.
Dans son premier paragraphe il est dit ceci : "Il n’est pas facile mais il est passionnant d’établir une liste des individus dignes d’être célébrés ; c’est-à-dire de ceux dont la vie, l’œuvre, la conduite morale, les valeurs qu’ils symbolisent sont, aujourd’hui, reconnues comme remarquables."
Qu'en est-il de la vie, de la conduite morale et des valeurs de Céline (1) ?
On pourra longtemps s'interroger sur le fait que les lecteurs et les admirateurs inconditionnels de Céline aient tant besoin de cette célébration alors que cette recherche d'honneurs est en contradiction totale avec le caractère et la nature de l'œuvre de l'auteur.
De même, sera-t-on fortement tentés de demander à tous ces lecteurs d'assumer le fait que Céline fait bien exception en tant qu'auteur à la fois inassimilable et irrécupérable.
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Le choix de Céline était un choix imbécile et irresponsable car Céline n’est pas un auteur que l'on peut célébrer comme l'on célèbrerait Hugo, Zola, Pagnol, Proust…
Le ministre de la culture prenant le risque de se voir contesté par une association qui, non contente de critiquer sa politique - ce qui est son droit le plus absolu -, ira jusqu'à lui dicter ses choix, ce qui est inacceptable ; sans oublier le fait que nombre d'associations pourront à loisir se poser la question de savoir si un ministre de la culture aurait accepté un tel diktat s'il s'était agi d'un autre auteur et d'une autre cible communautaire.
Risque supplémentaire donc : celui de renforcer le soupçon d'un "deux poids deux mesures" au profit d'une communauté en particulier, et d'un "pour les uns tout est permis, pour les autres, tout est interdit".
Faire le choix de Céline, c'était faire preuve d'un manque de discernement indigne d'un ministre de la République, et qui plus est, ministre de la culture qui, jour après jour, s’avère être un très mauvais "politique" (méconnaissances des symboles et de leur utilisation) ; un Frédéric Mitterrand maladroit, inconstant, incohérent, et finalement bien superficiel.
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Auteur d’exception, Céline ne convient donc pas à une reconnaissance de cette nature ! Et l'on s'empressera d'ajouter : son œuvre mérite bien mieux qu’une célébration qui le rangerait parmi d’autres figures littéraires qui ne pourront jamais prétendre à un tel régime d’exception dans ce vaste champ d’investigation de nos démons les plus intimes et les plus obsessionnels qu’est aussi la littérature.
1 - Ou bien alors, il faut dès à présent ôter toute considération morale aux choix effectués car, plus on y réfléchit et plus l'on est bien en peine de trouver parmi les auteurs majeurs du 20è siècle des candidats susceptibles de correspondre aux critères retenus ; dans tous les cas, on aura vite fait d’épuiser les candidats potentiels.
2 - "Ouvre originale" dans le sens de… œuvre sans précédent, si on oublie un moment celle du Marquis de Sade.
céline est en train de devenir un nouveau "marronnier"
Avec Fourest !!!
Seul Sade peut être comparé à Céline pour la haine qu'il a suscité . Il ne fait pas bon d'exposer les refoulemnts sexuels ou sociaux.Céline est en quelques sorte l'exécuteur testamentaire du Marx de la"question juive".
Pourtant Céline n'a jamais tué personne ce qu'on lui reproche en fait c'est de prendre au mot la liberté qu'on tolère à l'artiste et de priver le lecteur de la consolation de son fauteuil. Céline comme sade suscitent la censure.....