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27
May

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Homme d'hier, femme d'aujourd'hui

 

« Dites-moi : maintenant que vous vous êtes fait opérer, et que vous êtes une femme, comment ça se présente pour vous ?

 

- Je ne me suis jamais sentie aussi seule. J'étais déjà pas très entourée quand j‘étais travesti, mais là, vraiment c'est le désert. La communauté homo me rejette. Quant à moi, je n'ai plus besoin d'elle maintenant que je ne suis plus pédé. Après mon opération, j'ai quitté Kévin. J'avais pas envie qu'il couche avec moi comme on couche avec une bête curieuse. Aujourd'hui, bien sûr, j'aimerais bien une relation stable, comme vous autres, les hétéros et les pédés. Alors, une fois par mois, je descends en ville. Ca fait des heures de route parce que... ici, on est loin de tout. Mais là-bas, je rencontre des célibataires, des hommes mariés, des habitués, des ronds-de-cuir de la rencontre insolite, et puis des "Je ne sais pas très bien qui et quoi." Il semble y avoir tellement de variations possibles sur le thème "Je ne suis pas seulement ce que je suis. Je suis bien d'autres choses encore !" qu'à la fin, on s'y perd un peu.

 

- Je pensais à une chose : vous avez été hétéro. Ensuite, vous avez été homo et puis, travesti. Aujourd‘hui, vous êtes une femme et donc, vous êtes à nouveau hétéro. C‘est ça, non ?

- Le jour où je me suis fait opérer, j'ai gagné en cohérence vis à vis de moi-même, c'est sûr. Mais ce que j'ai gagné d'un côté, je l'ai perdu de l'autre. Aux yeux de la société, je suis quoi ? Un homo, un hétéro, un travesti, un transsexuel ou bien... une femme ? Ici dans le village et aux alentours, on me considère au mieux comme un pédé, au pire comme un désaxé. Mais quand je couche avec un homme, qui suis-je aux yeux de la société ? Et puis, l'homme qui couche avec moi, qui est-il ? Et moi, qui suis-je si je ne sais pas qui est celui qui couche avec moi et pourquoi il couche avec moi cet homme qui ne sait pas lui-même. Il s'agit peut-être d'un excentrique... ou bien, d'un simple curieux. Moi, je suis sûre d'une chose : je suis une femme ! Quand je vivais avec Jacqueline, nous formions aux yeux de la société un couple hétéro : Jacqueline couchait avec moi parce que j'étais un homme. Quand je l'ai quittée pour vivre avec Kévin, aux yeux de la société, j'étais pédé ; Kévin était pédé et on nous reconnaissait comme un couple de pédés. Mais avec Kévin et... tout au fond de moi, je savais que cette situation était provisoire parce que moi seule, je savais qui je voulais être. Et maintenant voilà que je suis une femme ! Bien qu'on ne me considère pas comme telle, et même si... quand je couche avec un homme, eh bien cet homme, je le désire comme peut le désirer une femme, mais cet homme, couche-t-il avec moi parce que je suis une femme ? Dans ce cas, pourquoi ne couche-t-il pas avec une femme qui l'a toujours été... femme ? Que vient-il chercher chez-moi ? Vient-il chercher un transsexuel parce qu'à ses yeux et aux yeux de la société je ne serai jamais vraiment une femme ? C'est vrai, je ne peux pas avoir d'enfants. Mais est-ce à dire que les femmes stériles ne sont pas des femmes ? Dites-moi ! Soyez honnête ! Vous... vous coucheriez avec moi... comme un homme couche avec une femme ?

- En ce moment j'ai pas trop la tête à ça.

- Le doute s'est installé en moi : le doute vis à vis des autres. Et ce doute, je ne parviens plus à m'en débarrasser. J'ai commencé hétéro, ensuite j'ai été homo puis travesti puis transsexuel ; après mon opération, enfin femme, j'ai cru réintégrer la communauté hétéro. Mais aux yeux de la société, j'ai perdu en cohérence, car cette société ne me considèrera jamais comme une femme. Demandez donc à celles qui le sont depuis leur naissance ! Demandez-leur et vous verrez ! Le doute, encore le doute. Oui, le doute en ce qui concerne mes partenaires. Je ne saurai jamais vraiment si l'homme qui couche avec moi me désire en tant que femme ; il se peut qu'il veuille me flatter en me reconnaissant comme telle. Mais lui dans son for intérieur, il sait pourquoi il couche avec moi, et pire encore, il ne le sait peut-être pas. Tout ce qu'il sait c'est qu'il me désire. Mais il peut très bien s'agir d'un hétéro qui veut savoir l'effet que ça fait de coucher avec un transsexuel : un curieux, quoi ! Il me regarde peut-être comme une forme... comme une espèce hybride.

- Ne leur dites rien : "Ni vu ni connu" genre...

- Tôt ou tard, il le faudra bien. Alors, aujourd'hui je ne sais plus ce qu'on vient chercher chez-moi. Vous voyez ! Le doute, encore le doute ! A quoi bon être qui on souhaite si tout autour de vous, tout contrarie et déforme l'image que vous avez de vous-même ! Alors, est-ce qu'il est plus important d'accepter d'être ce que les gens veulent que vous soyez, quitte à ne plus être ce que vous souhaitez être, ou bien, est-il plus important d'être ce que vous êtes réellement et même, si vous devez en souffrir ? Et puis, on peut toujours s'obstiner mais sait-on jamais qui on est et ce qu'on doit être et ce qu'il faudrait être ? Et les autres, ils peuvent toujours s'acharner contre vous mais savent-ils réellement ce qu'ils souhaitent ? Eux-mêmes, savent-ils réellement qui je dois être et qui ils sont ? C'est comme un combat. A la fin quelqu'un doit céder. J'imagine qu'il doit toujours y avoir un vainqueur et un vaincu ! Si je renonce à lutter, est-ce que je continuerai de souffrir ? Et si je m'obstine, cette souffrance aura-t-elle une fin ? C'est moi qui ai tout à perdre dans cette affaire. Alors, pourquoi ne me laisseraient-ils pas gagner ? Ils ne perdent rien sinon quelques préjugés. Mais... j'ai peu d'espoir : où est ma cohérence si je suis la seule à pouvoir l'expliquer cette cohérence... à l'intérieur... cohérence qui m'est refusée à l'extérieur ? Car à leurs yeux, je n'ai pas de sens ! Mais alors, comment vit-on dans ces conditions ? Aujourd'hui, je ne peux plus faire marche arrière. Je me suis fait couper... eh oui ! plus de zizi... plus rien ! Ma condition est irréversible et ce mal est donc incurable. Est-ce que j'ai bien fait d'aller jusqu'à l'opération ? Parce que... aujourd'hui, je suis là, plantée sur mes talons, femme mais seule et inutile. Quand j'y pense ! Tous ces efforts, en vain. Cette lutte acharnée, toutes ces années ! Cette lutte pour rien.

- Nathalie ! C'est pas pour... mais faut que j'y aille. L'heure tourne.

 

- Mais... vous n'y pensez pas ! Pas comme ça !

- Faut être raisonnable.

 

- Tout ce chemin que j'ai fait pour vous... Oui, moi ! Parce que j'en ai fait du chemin pour vous parler. Vous comprenez ? Ensemble, on en a fait du chemin, mine de rien... on a beaucoup parlé et puis... c'est pour vous qu'aujourd'hui, je me suis habillée, maquillée et tout le reste. C'est pour vous. Il fallait que je sois présentable. Il fallait que je sois physiquement irréprochable. C'était ma seule chance. En passant à la télé, je voulais tenter ma chance auprès d‘eux, eux tous. Vous comprenez ? Je ne suis pas idiote : même quand on ne veut pas juger, eh bien, je sais que c'est difficile de ne pas le faire car, finalement, on ne peut pas s'en empêcher. C'est tellement difficile de ne pas juger celui dont on n‘a rien à foutre : l'autre, quand il vous est étranger, inutile et vain ; cet autre à ce point autre qu'on ne comprend même pas la nécessité de sa présence au monde. Je les entends déjà : "Qui ? Quoi ? L'autre ? Quel autre ? Et puis, pourquoi faire ? Comme si on en avait besoin ! Il ne manquerait plus ça ! L'autre ? De qui ? De quoi ? Mais... qu'il vive, si à son sujet on ne peut pas faire autrement et s'il ne peut pas se résoudre à crever, mais... qu'il se cache, qu'il disparaisse, et qu'il se taise surtout ! Merde alors ! L'autre... l'autre... l'autre ! Vous avez dit : l'autre ?! Ca... on fait pas ! Et puis, on... n'a... pas le temps !" Vous comprenez maintenant ? Alors, je me suis dit : il faut que tu sois belle quand le Monsieur de la télé viendra ; c'est ta seule chance. Si tu es physiquement irréprochable, ils accepteront de t'écouter. Ils te dévisageront un moment, et puis très vite, ils ne te regarderont même plus et ils t'écouteront. Et s'ils t'écoutent, alors là, tu as une chance. Si je ne suis pas parfaite, au premier regard, leur jugement se mettra en branle, et en une seconde, ce sera fini. Fini pour l'éternité ! Dans le meilleur des cas, ils n'en auront rien à foutre et... dans le pire, ils souhaiteront ma mort : ce sera le dégoût en guise de réprobation ; un haut-le-cœur imprescriptible avant le verdict et la condamnation. Oui ! J'en ai fait du chemin avant de me décider à vous recevoir, vous savez. Je viens de loin. Alors.. restez avec moi ce soir...

 

- Désolé mais...

 

- Parce qu'il m'a fallu en faire du chemin pour vous parler. Et puis, la pente était raide ; et rude la pente ! Quelle montée, ç'a été ! Quelle ascension aussi ! Voyez : je suis tout essoufflée. Je manque d'air. Aidez-moi à trouver mon second souffle et une seconde chance. Je viens de loin, vous savez ; et puis, je reviens de loin, aussi. C'était pas facile. J'aurais très bien pu tout abandonner en chemin. Mais j'ai pris sur moi. J'ai tout pris sur moi. J'ai gravi la pente avec ce fardeau et j'ai fait plus de la moitié du chemin. Je crois même que j'ai été la seule à le faire, ce bout de chemin. Personne ne m'a accompagné. Personne n'a souhaité faire un bout de chemin avec moi qui ai fait tout ce chemin pour vous recevoir et tenter d'expliquer qui je suis. Je me suis livrée et vous, vous ne m'avez rien dit. Je ne sais rien de vous. Alors, c'est pas juste. Restez ! On va continuer de parler et vous resterez. Juste un bout de chemin, avec moi, cette nuit.»

 

 

Extrait du titre : "Paroles d'hommes" - Copyright Serge ULESKI. Tous droits réservés

 

A propos de l'ouvrage... cliquez Paroles d'hommes

 

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