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La dernière répétition

Serra vs. Dilma: dernier acte. Dimanche dans la nuit, les deux derniers acteurs quitteront la scène et le grand théâtre brésilien fermera (provisoirement) ses portes. Un seul aura le droit de revenir pour recevoir les acclamations du public. Au préalable, ils auront droit à leurs dernières tirades à l'occasion d'un ultime débat télévisé. On aura beaucoup parlé coulisses durant cet entre-deux tours de la présidentielle brésilienne. Un second acte auquel il ne fallait rien manquer. La pièce a même parfois failli tourné à la tragédie, lorsque José Serra se fait attaquer par un rouleau de ruban adhésif lors d'un meeting à Rio interrompu par l'arrivée de militants du Parti des Travailleurs, ou à la farce, lorsque Dilma est dépeinte en tueuse d'enfants (du fait de ses positions sur l'avortement) ou lorsque ses activités en résistance durant la dictature ressortent pour faire de celle qui devrait prendre la direction de la troupe une terroriste en puissance.

 

Durant les 3 semaines qui ont séparé les deux tours, les deux candidats n'ont eu de cesse, dans leurs discours de tenter de s'éloigner le plus l'un de l'autre. José Serra, leader du Parti Social-Démocrate Brésilien, a tenté de rallier le vote des habitués des bancs des églises du plus grand pays catholique du monde, faisant même intervenir des ecclésiastiques lors de ses meetings, tout en s'appuyant plus que jamais sur son électorat des classes supérieures et du sud-est du pays. Dilma, elle, s'est vue assurée le soutien de nombreuses artistes, universitaires et autres intellectuels la semaine passée, tandis que ses principaux partisans se trouvent parmi les classes laborieuses et le nord-est du pays. La tension entre les deux candidats s'en ressent donc dans la rue, comme le montre l'épisode de Rio, mais également ailleurs, où les groupes de militants n'hésitent pas à venir se chahuter, jouant également avec la présence des caméras de télévision. Dans les universités, étudiants et professeurs affichent fierement les couleurs de leur favori (autocollants, drapeaux...) engendrant parfois de vifs débats.

 

Dans les derniers sondages, Dilma est créditée de 57% des intentions de votes. Mais un doute pèse encore sur certains points, notamment le choix final des indécis et des sympathisants de Marina Silva, candidate des Verts créditée à la surprise générale àprès de 20% des votes au premier tour et qui a décidé de ne pas donner de consignes de vote, malgré son appartenance récente au gouvernement de Lula (dans lequel elle avait cependant eu quelques difficultés avec Dilma) . Les grands groupes de presse, quant, à eux, n'hésitent pas à tirer à boulets rouges sur la candidate. Globo, Folha de São Paulo ou le magazine Veja, qui appartiennent à de grandes familles du sud largement favorables à un changement à la tête du pays n'hésitent pas à caricaturer la rivale de Serra. Mais l'atout de poids de celle qui est depuis 2005 chef de cabinet de la Présidence reste la figure emblématique de Lula et ses plus de 80% d'opinions positives.

 

Présent partout, notamment au début du spot de campagne de la candidate du PT, Lula Da Silva jouit d'une aura inconditionnelle qui, avant même le début de la campagne présidentiel, laissait augurer la reconduction du PT aux reines du pays. C'est peut-être là que se joue le plus la présidentielle. Quel héritage Lula est-il en train de léguer au Brésil? Et là où les commentaires les plus élogieux quand à la politique menée ces 8 dernières années par le "poulpe" arrivaient jusqu'aux oreilles des représentants politiques européens aux débuts de la campagne, (Cf. Texte de Ségolène Royal sur le sujet), de plus en plus d'études tentent de montrer que la réalité est différente. C'est notamment le cas de l'Instituto de Pesquisa Econômica Aplicada qui, par ses recherches, tend à montrer que la réductions des inégalités de revenus sous les deux mandats de Lula est loin d'être acquise. Si les inégalités salariales ont bel et bien diminuées - grâce à une augmentation du salaire minimum et à la baisse du chômage -, les revenus du capital, accessibles seulement aux classes les plus riches, ont eux continué d'explosé: 38,4% du PNB en 1990 , 51,7% en 2003 à l'arrivée de Lula, les chiffres n'auraient pas - ou presque pas – bougé depuis, selon l'institut. L'ONU met également en avant les inégalités de répartition des revenus au sein de la population (à l'image de ce qui est dénoncé entre autres à l'heure actuelle en France).

 

Lula ne s'est jamais posé en personnage révolutionnaire, comme la littérature politique sud-américaine a facilement l'habitude de le faire. La grande absente de ses deux mandats reste d'ailleurs la question première traitée par la plupart des dirigeants de gauche étant arrivé au pouvoir dans la seconde partie du 20e siècle et souhaitant rompre avec l'impérialisme capitaliste: la question agraire. Aujourd'hui encore énormément de brésiliens fuient l'intérieur pour venir s'installer à la périphérie des immenses agglomérations afin de trouver un travail qu'ils n'ont pu trouvé à la campagne, favorisant ainsi développement des favelas. Cette question des terres, contrôlées en grande majorité par de grands groupes industriels liés au commerce international et dont le système d'exploitation n'a guère évolué depuis la fin du système esclavagiste (grandes exploitations des latifundiaires conservées et remplacement des esclaves par des salariés qui n'ont donc aucun droit sur la terre) et de la colonisation (production largement tournée vers l'exportation au détriment du marché intérieur), Dilma se doit de la poser. En avril dernier, elle avait déclaré qu'elle ne tolérerait pas les actions illégales du Mouvement des Sans Terres ou d'autres mouvement sociaux (invasions de terres, de centres de recherches), tout en avouant cependant que le gouvernement Lula n'avait pas réussi à trouver la solution durant les deux mandats du président. En ajoutant: "la question doit être à l'ordre du jour dans les prochaines années"... En attendant, si le MST appelle officiellement à voter pour Dilma ce weekend, c'est surtout – et il le précise – pour contrer le désastre que consituerait pour lui l'arrivée au pouvoir de José Serra.

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