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Tribulations d'une petite prof de Banlieue (II) - Le cas Axel.

_ Les bons sentiments, ça ne vous mène nulle part...
_ Kikidiça ?? Encore une de tes « collègues » grincheuses ? Un parent d'élève exaspéré ? Un intellectuel germanopratin ?
_ Non, c'est moi, qui me suis dit ça…
_ Ah ben, bravo. Tu te fais passer pour la reine des profs cool, et maintenant tu nous la joues réac et cynique ?! Décidément, on peut pas te faire confiance…

Désolée, c'est un petit coup de fatigue.
Hier à neuf heures, à peine débarqué en cours, Jalil s'est lancé avec conviction dans le plaidoyer de la dernière chance, sans reprendre son souffle : « Mâdem, j'ai pas pu apprendre la fable, j'ai cherché mon livre de français partout, comme je vous avais dit, je l'ai perdu, j'avais mis mon réveil à 5h30 pour être tranquille pour apprendre Le Loup Et La Cigogne, je me suis levé tout de suite, j'ai commencé à chercher le livre, mais j'ai pas pu le trouver, y a eu une coupure générale, pu d'eau, pu d'électricité, pu rien, comme ça, à peu près une demi-heure après ! Même que mon grand-frère y m'a dit en partant à son travail que c'était pas normal de faire ça aux gens, parce que vous voyez, Mâdem, j'habite au dix-septième étage, chuis arrivé en retard ce matin à huit heures, parce que l'ascenseur marchait pas, et même j'avais oublié des affaires, mais j'ai pas pu remonter, c'était trop long, c'est pour ça que je suis en retard, j'ai raté le cours de maths… »
J'avais un mal fou à fixer mon attention sur sa tirade au phrasé véloce (il fera du chemin, le petit !).


C'est la faute à Axel, si je n'y comprends rien.
Il me met sur les genoux, celui-là.
Quand Axel est présent, il n'y en a que pour lui. Je ne vois que lui, je ne m'occupe que de lui, je n'entends que lui… et le discours de Jalil, le cours et le reste de la classe sont remisés dans un lointain brumeux que je discerne vaguement.
Pourtant, tout partait d'un bon sentiment : à l'école de la République, il faut accepter tous les élèves, dans leur diversité, avec leurs particularismes… Zarma l'école, elle est pour tous, comme une belle pâtisserie où tu peux rentrer gratuitement et te servir à volonté. C'est pour ça, qu'on a aménagé un ascenseur pour les éclopés du moment et ceux qui seraient en chaise roulante. Enfin, heureusement qu'il n'y en a pas, parce que je ne vois pas où ils pourraient s'asseoir dans cette salle bondée : c'est tout juste si je peux encore me faufiler entre les tables ! Alors, un fauteuil roulant en plus, je vous dis pas l'embarras… Pour les mal-voyants, on propose gracieusement des tiers-temps supplémentaires pour la prise de notes et, si tu négocies bien, le gestionnaire te donne un bonus de photocopies pour que tu leur imprimes les cours en très gros. C'est y pas gentil ?!
Mais, pour Axel, là, je ne vois pas ce qu'on peut faire.
Et y a pas d'autre structure d'accueil.
Je l'avais tout de suite remarqué à la Rentrée, à cause de sa tête étrange. Il n'est pas moche, non. Il a un visage lunaire, avec des yeux marron un peu tristes, et de fins sourcils en accent circonflexe, souvent inquiets. Mais c'est une tête en forme de coing, plus plate, plus allongée, plus ovale que celle des autres. Au premier coup d'œil, je me suis dit : y doit avoir kekkchôz, des problèmes de compréhension, ctissui… Pour finir, le problème est bien autre : pour résumer, y a comme un hic, si je puis dire.
Il a un genre de maladie des nerfs, un genre de stade premier de l'hyperactivité, qui lui fait pousser des micro-hurlements en forme de « HIC », toutes les cinq secondes en moyenne.
Ça lui échappe, comme un hoquet. Il n'a même pas le temps de fermer la bouche et - bam ! -, il pousse son « HIC » suraigu, à fond les décibels. Si vous avez le malheur d'être à côté de lui, vous en avez les tympans crevés. Parfois, il essaye de se contenir, mais c'est plus fort que lui, ça le traverse à la vitesse de la lumière. Tout son corps est secoué d'un tremblement… « HIC !»
Il peut même plus se concentrer tellement ça l'occupe, cette affaire. Parfois, le « HIC » devient un son plus étiré comme une note : une sorte de « hhiiihoowawa».
On dirait le jappement ultrasonique d'un chiot nauséeux. Il en a des soubresauts qui le font remuer sur sa chaise comme un électrocuté. Sa main ne lui obéit plus et elle est emportée par ce séisme. Le crayon griffe la feuille, la déchire.
Le premier jour, je me suis demandée si c'était pas une blague, les autres aussi. Les ricanements ont démarré au quart de tour. Mais on a vite compris que ça servait à rien. Il a fallu conclure des accords bi et équilatéraux : tout le monde doit faire comme si ça ne dérangeait personne, on ne se tourne pas vers lui, on ne sursaute pas, on ne se bouche pas les oreilles, on fait ab-strac-tion. Je lui photocopie tous les cours pour qu'il ait des feuilles dans son classeur. Je lui prête mon ordinateur pour qu'il essaye d'écrire un peu en pensant à autre chose. Mais en attendant, je ne sais pas quoi faire d'Axel et je ne comprends rien à ce que raconte Jalil... Et toute la classe est en alerte.
Remarquez, l'année dernière, c'était presque pareil avec Léo. Il avait aussi un handicap : il était carrément hors-connexion avec le monde réel. Mais lui, il restait silencieux. Alors ça gênait pas. On restait dans le politiquement correct.
Quoique.
Au dernier trimestre, il a bien fallu admettre qu'il était difficilement orientable et la médecine scolaire nous a même reproché de ne pas l'avoir signalé plus tôt comme inapte !
C'est à y perdre son latin.

Tous les commentaires

17/10/2008, 19:44 | Par Unidentified

"Faire abstraction..." Et ça s'apprend facilement, ça : faire abstraction? J'imagine qu'il y faut aussi beaucoup d'abnégation. Belle leçon, sofisafia!

18/10/2008, 18:10 | Par alain Gillis en réponse au commentaire de Unidentified le 17/10/2008 à 19:44

Bien sûr que ça s'apprend ! Y'a des stages ! Faut faire une formation c'est tout ! Une formation à l'abnégation voila !

18/10/2008, 18:11 | Par alain Gillis en réponse au commentaire de Unidentified le 17/10/2008 à 19:44

Bien sûr que ça s'apprend ! Y'a des stages ! Faut faire une formation c'est tout ! Une formation à l'abnégation voila !

17/10/2008, 20:08 | Par F Denizot

"Au dernier trimestre, il a bien fallu admettre qu'il était difficilement orientable et la médecine scolaire nous a meme reproché de ne pas l' avoir signalé plus tot inapte..." Ca, c'est la meilleure!!! On nous prend vraiment pour des imbéciles! Bravo pour ce billet. F.Denizot: une enseignante inadaptée...

17/10/2008, 20:42 | Par Sana'a

Bravo. Super billet, tout comme le précédent d'ailleurs.

18/10/2008, 01:07 | Par Dominique Wittorski

Syndrôme Gille de la tourette. La plupart de ces enfants ne sont pas diagnostiqués et présentent des symptômes légers, sans souffrance ni perte de capacité sur wikipédia. Ceux qui sont "différents" nous posent souvent plus de problèmes que ça ne leur en pose à eux-mêmes. Sommes-nous dans une société qui accepte les différences ?

18/10/2008, 09:42 | Par Cendrine Cazenave

Merci pour le billet ... et aussi pour l'humour et la tendresse qui s'en dégagent, c'est réjouissant ! :)

18/10/2008, 10:28 | Par Ben.

Encore un beau billet , Merci Sofisafia

18/10/2008, 13:47 | Par Serge Koulberg

Vous avez vu que Jalil ira loin, vous avez la chance d'avoir un Axel qui fait Hic toutes les cinq secondes, ce pourrait être toutes les deux secondes ce qui en comptant ceux qui ne s'arrêtent jamais doit être statistiquement la moyenne et vous n'avez pas oublié qu'il existe des sentiments, même si en l'occurence, ils ne vous paraissent pas exactement à leur place dans cette classe. Il y a certainement des gens payés très cher qui sauront faire une circulaire sur le sujet avec des mots nouveaux et inoxydables avec un petit détour par la Finlande ou la Papaousie et le sourire malicieux à la secrétaire en fin de ligne. Tout sera expliqué. Donc réglé. Serge Koulberg

18/10/2008, 16:28 | Par alain Gillis

Humour ! Merci ! Bravo ! Belle leçon ! Je suis un peu étonné. Je croyais avoir lu le billet de quelqu'un qui en avait marre d'être confrontée à l'imbécilité de ce qui ressemble à l'intégration scolaire des enfants présentant des troubles psychologiques... Et pas du tout. A quelques exceptions près, le billet est apprécié comme une preuve de résistance psycho-physique du corps enseignant ! je trouve ça bizarre ! Les seuls qui ne peuvent rien dire de cette intégration forcée, ce sont les principaux intéressés, c'est à dire les enfants ! Cool ! En ces temps-ci, on n'est pas prèt de créer des structures adaptées. On continuera, par ignorance ou par l'effet de parti pris, à chanter l'intégration scolaire! Et les histoires de "différences". En ayant soin de bien pratiquer l'amalgame entre les handicapés MOTEURS et SENSORIELS, et les enfants qui présentent un handicap intellectuel, "hors connexion avec le monde réel" comme elle le dit, sofisafia... Alors, merci, bravo,belle leçon, humour... et surtout une bonne santé !

20/10/2008, 18:42 | Par Dominique Wittorski en réponse au commentaire de alain Gillis le 18/10/2008 à 16:28

Imbécillité prend deux "l", cher Alain Gillis,
pour le reste, permettez-moi, mais dans "le monde réel", il y a des handicapés. Moteurs, sensoriels, intellectuels... comme vous voulez ! Ils sont "le monde réel". Ils ne peuvent qu'être en connexion avec le réel : même ceux que vous décrivez comme handicapés intellectuels... Peut-être pas votre réel... Et si, pour les profs, ce n'est pas une sinécure, si, pour les "intégrés de force", comme vous le sous-entendez (parce que les autres élèves vont à l'école de leur plein gré?), le compte n'y est pas, il y en a peut-être quelques uns dont on ralentit comme cela la route vers l'excellence -mon dieu quelle horreur !- qui auront peut-être conscience que le "monde réel" compte un pourcentage non négligeable de gens qu'on n'a pas envie de voir, et avec qui, il faut quand même bien vivre ! Votre "monde réel" n'est-il fait que de gens en capacité de produire du consommable à haute teneur marchande ? Et être en connexion avec lui, cela veut-il dire "être normé comme il faut pour y être la pièce que la Société attend" ?
Ravi d'être soit ignorant, soit de parti-pris. Probablement les deux à la fois. Effectivement, s'il faut prendre un parti, je prendrai celui qui défend la différence. Surtout celle-là.

21/10/2008, 08:15 | Par alain Gillis en réponse au commentaire de Dominique Wittorski le 20/10/2008 à 18:42

C'est dommage de le prendre sur ce ton. Triste. Car je suis convaincu que si vous étiez, comme je le suis, depuis 20ans au contact direct de ces problèmes, vous seriez assez d'accord. Seulement, comme vous le dites, et comme c'est la mode, le part pris tient lieu , et de connaissance et de réflexion. Cette "déconnexion du réel," je l'ai empruntée au billet que nous commentons... Enfin bon, vous êtes, dites vous, "ravi d'être ignorant et de part pris". Dans ces conditions... je retiens votre expertise à propos d'imbécillité...

21/10/2008, 08:54 | Par Dominique Wittorski en réponse au commentaire de alain Gillis le 21/10/2008 à 08:15

"Le prendre sur ce ton" ! Cher Alain, je vous ai lu sur suffisamment de fils pour m'étonner que vous soyez indisposé d'un "ton". "Ignorant et de parti pris", je l'ai pris dans votre billet. C'était tout de même bien écrit à propos des tenants de la "différence". Je suis le seul à avoir tenu ce discours sur ce fil... Le mot "imbécillité" leur était associé, non ? En tout cas, on ne peut être, selon vous, que "de parti pris ou ignorant" si l'on n'accepte pas vos propos. Et la "déconnexion du réel" m'a surpris partout où je l'ai lu. Il se fait que si vous étiez, comme je le suis, depuis plus de 40 ans au contact direct de handicapés "physiques et intellectuels", vous seriez plus circonspect dans vos affirmations. Je voudrais juste savoir à quel endroit on place la barre objective qui séparera ceux qui ont le devoir de suivre l'enseignement de l'EN, de ceux à qui cela serait fermé ? Si la chose est aisée pour les extrêmes (des deux côtés), les critères sont un peu complexes pour ceux qui se trouvent au milieu de la courbe de Gauss. Et vous devez savoir que ce n'est pas une question de nom médical du handicap. Quant au Q.I., il excluerait un tas de monde... Du reste, pourquoi ne pas exclure aussi les enfants super-efficients ? Aujourd'hui, l'on constate que c'est le choix de plus en plus de parents. Les pauvres enfants "géniaux" se retrouvent marginalisés, eux aussi, et la plupart du temps, ceux dont les parents ont fait ce choix sont en position d'échecs récurrents dans leur vie d'adulte. Mais les "institutions spécialisées" ont de beaux jours devant elles.

21/10/2008, 10:16 | Par alain Gillis en réponse au commentaire de Dominique Wittorski le 21/10/2008 à 08:54

Cher Dominique Wittorski, mais non, c'est le concept (si c'en est un) d'intégration, que je trouve imbécile. Pas les gens, relisez... Un exemple peut éventuellement servir à expliciter ma position (déjà très détaillée sur mon blog), le voici : L'intégration des malades mentaux dans les prisons ! Qui est pour ? Personne bien sûr... En tous cas pas moi. Et pourtant un pourcentage non négligeable de psychotiques est actuellement "intégré" dans le système pénitentiaire. Ils y ont "droit". Et vous allez peut-être trouver que j'exagère et que j'amalgame... Pourtant celà procède de la même fureur négationniste, qui consiste à nier l'importance des "différences" pour leur assurer une égalité de traitement... Paradoxe qui n'a pas d'autre fondement que celui d'une simplification économique. Soigner, apporter un enseignement adapté, éduquer, c'est à peu près pour ça que je me bats quotidiennement. La banalisation des problèmes posés par les jeunes enfants souffrant de troubles autistiques ne m'enchante pas. Et je déplore que les nombreux enseignants qui réprouvent cette politique d'intégration sans nuance restent muets. Ceux qui viennent m'en parler (très nombreux) me disent craindre leur hiérarchie... L'intégration a de beaux jours devant elle. Les enfants concernés, sûrement pas ! J'ignore de quelle manière vous êtes confronté à ce type de problême, et je m'en voudrais d'être indiscret, mais je me demande comment on peut soutenir des modes de prise en charge aussi approximatifs que l'AVS en fond de classe. Quant aux institutions spécialisées, elles sont très très imparfaites ! Mais comment les améliorer si à la faveur de l'intégration on les laisse devenir des hospices pour enfants ? J'espère être compris. Vous êtes de bonne foi. Moi aussi, alors... AG

21/10/2008, 11:23 | Par Dominique Wittorski en réponse au commentaire de alain Gillis le 21/10/2008 à 10:16

Cher Alain, Je ne soutiens, en aucun cas, le mode de prise en charge par AVS, en fond de classe. La situation actuelle est déplorable. J'ai en mémoire la passe d'arme qui opposa les deux prétendants à la Présidence de la République lors du débat télé précédant le deuxième tour... Honte aux politiques. Ils savent et ne font pas. Mais, le fait de trouver que la situation actuelle est déplorable n'engendre pas, pour moi, illico, le débarquement de la nécessité de vivre ensemble. Ce n'est pas parce qu'on fait le constat réel de cas d'abandons, que l'attitude inverse (qui viserait à empêcher l'abandon) est la bonne solution : elle conduit également au rejet. Et ce rejet est, pour moi, le premier des combats à mener. Aujourd'hui le rejet est partout, sous couvert de politiques d'emplâtres sur jambes de bois. Je maintiens donc ma question : qui est "in" qui est "out" ? J'ai rencontré, dans un Lycée (oui, j'y interviens régulièrement), le cas d'un élève manifestement sous l'emprise de psychotropes durant les cours. Situation récurrente non exceptionnelle dans son cas (durée de cette expérience : 5 mois). Faut-il le considérer comme handicapé ? Il était manifestement inadapté, et grandement perturbateur. Mais sain, du point de vue médical, dès lors qu'il était "clean". Pourquoi, lui, il faut le garder, et d'autres, des Axel, des IMC,... il serait judicieux de ne leur consacrer que de l'enseignement "protégé" ? A partir du moment où l'on ouvre la porte, comment fixer la limite ? Qui jugera de la validité des choix ? Est-ce qu'un mauvais choix doit conduire à conclure qu'il n'y a pas d'autres expériences positives ? (entendons-nous, je n'appelle pas à l'exclusion de cet élève drogué... et je constate qu'il n'y avait pas grand chose que le lycée eut pu faire contre ou avec ce perturbateur) Dévoilons un peu. Dans ma famille toute proche, il y a un jeune homme, trisomique 21, et un homme âgé, infirme moteur cérébral. Les infirmes moteurs cérébraux sont vus, dans notre société aveugle, comme des handicapés mentaux profonds, et il faut combattre en permanence les clichés, les idées reçues, les a priori qui conduisent à leur interdire ce que nous nous autorisons : la possibilité de faire des choix eux-mêmes... Ces clichés sont profonds et ont des conséquences à hurler. A tous les niveaux, y compris dans les milieux professionnels sensément formés : justice, encadrement médical... Je ne sais ce qu'il faut faire. Et je fais, comme vous, le constat que les institutions spécialisées sont des hospices. Est-ce l'intégration qui les conduit là ? N'y ont-elles pas toujours été ? Et pour habiller Jean, faut-il empêcher d'habiller Paul ? En terme de soutien du système bancaire, ces questions ne semblent pas se poser... Enfin, voilà, j'ai plus d'interrogations que de réponses, et je me gendarme seulement contre les propos qui jettent le bébé avec l'eau du bain. Je termine par l'évocation du sourire que j'ai eu à découvrir votre comparaison de l'EN et du système carcéral (je vous rassure, j'ai bien compris votre propos et je partage le point de vue sur le système carcéral scandaleux). Il y a peut-être plus de point commun qu'on croit entre les deux institutions...

21/10/2008, 16:01 | Par alain Gillis en réponse au commentaire de Dominique Wittorski le 21/10/2008 à 11:23

Cher Dominique, quand je vous relis je ne trouve aucun point de désaccord entre nous. Vous dites: que pouvons nous faire ? Nous pouvons déjà faire ça : échanger nos points de vue de façon claire. Car enfin, je ne souhaite pas plus que vous abréger ou limiter le "vivre avec" ou le "vivre ensemble". Au contraire. Mais les lieux qui dispensent cet enseignement "protégé" dont vous parlez, supposez qu'ils soient formidables, c'est une hyothèse indispensable au raisonnement, où serait alors le problème ? Elles font partie de la cité, ces institutions! Et elles devraient permettre des prises en compte intelligentes de tous les cas particuliers. Sans qu'il nous vienne à l'idée de parler d'exclusion. L'exclusion vient du fait que ces endroits ne sont pas dotés, pas équipés, pas "cultivés" de façon convenable. De là à en faire des lieux repoussoirs capables de justifier, par leur seule misère, l'inclusion des enfants en milieu scolaire, il y a un pas que je ne peux franchir. Pourquoi ? Mais parce que le CAS par CAS est la seule manière pour moi d'envisager les cas particuliers avec la considération qu'ils méritent. Si je m'y suis tellement attaché, pendant toute ma carrière, ce n'est pas par jeu... C'est que j'y croyais et que j'y crois encore. La compréhension d'un homme qui présente un patrimoine génétique inhabituel nécéssite qu'on s'y arrète. On ne peut pas partager un monde avec lui, si on se contente de le mettre dans une classe... Et pis voila! Mon expérience, différente de la vôtre certes - mais pas tant que ça - m'incline à penser qu'il faut apprécier l'autre comme il est, et pour ce qu'il est. Et à partir de ce moment, chaque être devient passionnant. Ceci n'est pas une "idée", c'est un fait d'expérience. Mais ça coute un peu d'argent, et ça nécessite qu'on y mette une certaine passion intellectuelle. Alors, pour reprendre la fin de votre message, non, ce n'est pas l'intégration scolaire qui conduit ces lieux à n'être que des hospices pour enfants. Mais cette manière de noyer tous les petits poissons dans l'intégration, ne peut que sélectionner les cas les plus lourds qui iront, eux, s'agréger dans ces instituts-hospices, qui deviendront les boucs émissaires du système.

21/10/2008, 18:10 | Par Dominique Wittorski en réponse au commentaire de alain Gillis le 21/10/2008 à 16:01

Oui, il semble bien que nous ne soyons, l'un et l'autre, ni chantre de l'intégration forcée, ni chantre du placement en institution (j'espère que j'ai pas mis trop de négation qui s'annulent...). Nous avons parlé, écrit, probablement de positions très proches, la mienne un poil plus orientée "ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain", la vôtre un chouilla plus "soyons critiques sur les dispositifs existants". Le dialogue permet les précisions. Le cas par cas est la seule voie, et elle nécessite temps et moyens. Les deux manquent de plus en plus : par choix politique. Voilà peut-être où j'ai achoppé : "continuer à chanter l'intégration...". Parce que, pour moi, refuser d'exclure ce mécanisme-là, n'est pas l'encenser. Loin s'en faut. Vous le comprenez. Et que j'ai senti, - peut-être suis-je excessivement sensible ? - dans les propos tenus plus de condamnations catégoriques de l'un sans critique de l'autre. J'avais envie de souligner que l'inconfort est forcément corrélatif à la prise en charge du handicap. A titre personnel, j'ai arrêté la pratique de tout chant à connotation religieuse... Croire ne me convient pas non plus. Seule l'expérience et la réflexion qu'elle engendre valent. Et un peu d'humour (même vachard - vous le pratiquez aussi, m'a-t-il semblé), pour la distance qui facilite la respiration.

22/10/2008, 09:58 | Par alain Gillis en réponse au commentaire de Dominique Wittorski le 21/10/2008 à 18:10

Cher Dominique, avant d'aller passer ma journée avec les non-encore-intégrés, je découvre votre réponse d'hier. J'ai toujours grand plaisir à constater la dissipation des brumes et brouillards matinaux qui ralentissent ou empêchent qu'on se comprenne. Oui, je comprends votre idée : médire de l'intégration sans critiquer les institutions (les IME), ça vous semble très déséquilibré. Et je reconnais une différence intéressante entre nos deux positions. La vôtre, plus immédiatement proche de l'usage, et qui se préoccupe de la place la moins mauvaise, aujourd'hui, pour les enfants ou les adultes présentant un handicap. La mienne, qui diffère de la vôtre en ceci que je sais très bien que le pis aller de la scolarisation des jeunes enfants autistes ne fait que différer, voire même empêcher la mise en place des moyens ( matériels ET INTELLECTUELS) qui sont nécéssaires pour établir une réelle prise en considération de ces personnes. Et là dessus, on peut à la fois s'entendre et différer. Mais je vous assure que si les pouvoirs publics, les DASS (Direction affaires sanitaires et sociales) avaient affaire à des associations de parents, ou d'usagers, qui tiennent ce type de discours, c'est à dire : la scolarisation ça va bien tant qu'on n'a rien d'autre, ils seraient très ennuyés. Car c'est bien plus commode d'en appeler à une générosité " à deux balles" de la part de tous, que de décider d'en finir avec ce petit continent de misère, en y mettant les moyens. En ayant le courage politique d'appeler les choses par leur nom et d'établir un réseau d'accueil réaliste. Quel soulagement ce serait ! Au lieu de jouer "Soeur Emmanuelle" sous titré en laïc ! Pour être plus clair encore pour ceux qui penseraient que je tiens une postion dogmatique : j'ai actuellement dans l'établissement dont je m'occupe, des enfants qui DEVRAIENT être à l'école ! Mais la confusion intellectuelle, le désordre et les contradictions engendrés par cette posture "intégrative"sont si grands que ces enfants-là bivouaquent dans un IME tandis que d'autres, passablement imperméables aux stratégies pédagogiques ordinaires, sont au fond des classes, très occupés à l'exercice de "se faire tolérer". Bon, j'y vais !

22/10/2008, 13:28 | Par Pierre-Henri Gouyon en réponse au commentaire de alain Gillis le 22/10/2008 à 09:58

Ça fait plaisir de voir des gens assez intelligents pour, à partir d'un échange vif qui aurait pu tourner mal, réussir à se comprendre et à faire émerger des questions intéressantes. Bravo à tous les 2 :).

21/10/2008, 20:13 | Par F Denizot

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18/10/2008, 16:49 | Par F Denizot

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18/10/2008, 19:40 | Par sofisafia en réponse au commentaire de F Denizot le 18/10/2008 à 16:49

Merci à tous pour l'intérêt que vous avez porté à cette "tribulation". Les "bons sentiments" ne suffisent pas et ne remplacent pas les MOYENS nécessaires à leur concrétisation. En ce moment, il me semble qu'on en abuse beaucoup. Petites mises au point : 1.La "petite prof" est un être virtuel (celle de la réalité avait entendu parler du syndrôme Gille de La Tourette...), 2. Le regard sur les élèves ne se veut pas exhaustif, 3. Je préfère l'humour au ton larmoyant des âmes dites charitables, et, à trop souper dans le malheur, on finit par avoir envie de rire un peu, 4. Les parents de"Léo" avaient bien du mal à admettre la maladie de leur fils. La situation d'"Axel" évolue peu à peu, affaire à suivre. Les oreilles de Jalil vont chauffer lundi !

20/10/2008, 18:05 | Par sofisafia

Mises au point II : 1. "La petite prof" est un être virtuel, mais elle ressemble beaucoup à quelqu'un que je connais bien. 2. Les oreilles de Jalil n'ont pas chauffé : il a retrouvé son livre, il connaissait sa fable et l'histoire de la panne générale s'est avérée véridique. 3. Depuis deux séances, Axel ne fait plus qu'un hoquet toutes les 5 mn ( On croise tous les doigts...) Mais il n'arrête pas de se faire remarquer en faisant le pitre. Grrrr... 4. Ce matin, une circulaire nous annonçait la création d'un stage intitulé "Accueillir un enfant handicapé en classe ". Un Alléluia pour la panacée !

20/10/2008, 21:24 | Par Christel

C'est drole, ma soeur est institutrice... et elle a dans sa classe deux enfants qui ont des handicaps differents scolarises a mi temps... et cela fait deux ans. La premiere année a été difficile, pas d'accompagnatrice... seule à gérer et la classe et un enfant, voire deux certains jours. Cette année elle souffle car elle a cette fameuse accompagnatrice qui s'occupe donc de ce que le petit autiste ne se fasse pas mal... ou ne blesse personne d'autre. Quant au deuxième, là pas de solution.... il fait comme Axel. Il pertube plus ou moins, ça depend des jours ! Mais elle fait avec en tentant malgré tout de l'interesser, en sachant pourtant qu'a terme il devra integrer un autre equipement.... plus adapté quand il sera.... plus grand ! Accueillir un enfant handicappé en classe, c'est mieux avec une accompagnatrice, j'vous le dis !!

20/10/2008, 22:53 | Par F Denizot

L'intégration des jeunes déficients intellectuels (autistes, psychotiques...) dans des classes ordinaires sous pretexte de tolérance, d'acceptation des différences ...etc, moi j'appelle ça de l'ABANDON!!! En effet,ces jeunes gravement perturbés ont besoin que l'on se préoccupe de leurs troubles en particulier et le fait d'etre scolarisés dans des classes ordinaires, malgré la bonne volonté des enseignants ,des AVS, des camarades, n'aboutira finalement qu'au bilan suivant : est difficilement orientable, ne peut accéder à une formation professionnelle ordinaire, ou devra occuper un emploi protégé. Au lieu de créer des structures pour encadrer ces jeunes comme ils en auraient besoin, on préfère les abandonner malhonnetement à l'école ordinaire...ça coute moins cher!

22/10/2008, 09:41 | Par alain Gillis en réponse au commentaire de F Denizot le 20/10/2008 à 22:53

Mais où sont donc passés vos collègues ? Seriez vous la seule enseignante qui oserait parler de "la chose" ? En termes critiques, veux-je dire...

22/10/2008, 14:50 | Par F Denizot en réponse au commentaire de alain Gillis le 22/10/2008 à 09:41

Souvent le handicap fait peur; on préfère ne pas le voir, ne pas le cotoyer, ne pas le connaitre; on est aveugle et on n' y croit pas ou l'on se désespère et on abandonne; Mais quelle souffrance ignorée, incomprise,et quelle perte de temps; le handicap, quel qu' il soit, n'est pas assez reconnu dans la particularité de chaque étre qui en est affligé. Souvent, les enseignants, comme je l'ai déja écrit, ont mauvaise conscience,se sentant rejetants, en échec, et peuvent aussi penser que c'est eux qui ne sont pas capables; ils sont parfois totalement déconcertés par des jeunes"troublés", partagés entre comment s'en occuper et comment faire travailler les autres; Contester l'intégration, ça vous présente comme quelqu'un qui manque de courage, intolérant, incapable... Mais je pense qu'il faut prendre conscience que chacun a une mission, et qu'il y a d'autres solutions pour que tous se sentent le mieux possible, à leur place.

22/10/2008, 11:34 | Par Samuel Dixneuf

Le rapport est indirect, mais ça m'a fait penser à M. Pain de Roberto Bolano dans lequel on trouve cette phrase: "eh bien, le hoquet de Vallejo, au contraire, semblait jouir d'une totale autonomie, étranger au corps de mon patient, comme si celui-ci ne souffrait pas de hoquet mais que, plutôt, le hoquet souffrait de lui." "il fera du chemin, le petit"... Attention on va vous coller des intentions non conformes :-)... Je n'ai pas eu le temps de lire tout le fil mais je rejoins F.Denizot dans ses remarques, même si le débat est bien sûr plus complexe. Bien à vous,

22/10/2008, 13:23 | Par sofisafia en réponse au commentaire de Samuel Dixneuf le 22/10/2008 à 11:34

Tout le monde aura remarqué que la boutade, "il ira loin le petit", est un clin d'oeil à l'article de Siné sur Jean Sarkosy. ;)

22/10/2008, 14:03 | Par alain Gillis

Oui, oui... mais peut-être que ce billet, "ce petit", lui aussi, il ira loin !

23/10/2008, 13:33 | Par alain Gillis

Error

23/10/2008, 13:31 | Par alain Gillis

Sur ce sujet comme sur d'autres "Tout a été dit ; mais comme personne n'écoute, il faut toujours répéter" André Gide.

23/10/2008, 15:46 | Par Sana'a en réponse au commentaire de alain Gillis le 23/10/2008 à 13:31

De grâce, arrêtez de vous répandre, on ne lit que vous...

23/10/2008, 19:31 | Par F Denizot en réponse au commentaire de Sana'a le 23/10/2008 à 15:46

A Sana'a : c'est dommage que vous n'ayez rien à dire d'autre à propos du billet. On aurait bien aimé vous lire. .

23/10/2008, 22:43 | Par Sana'a en réponse au commentaire de F Denizot le 23/10/2008 à 19:31

J'ai dit dans un précédent post comment je trouvais ce billet. Ce qui m'intéresse c'est l'écriture, le style, l'humour de l'auteur. Je ne pense pas que cet article ait été écrit pour susciter un débat sur le bien fondé de l'insertion des enfants présentant des problèmes physiques ou psychologiques en milieu scolaire. Je regrette le débat d'experts sur la question au détriment d'une critique sur l'article lui-même.

23/10/2008, 22:46 | Par Sana'a en réponse au commentaire de F Denizot le 23/10/2008 à 19:31

J'ai dit dans un précédent post comment je trouvais ce billet. Ce qui m'intéresse c'est l'écriture, le style, l'humour de l'auteur. Je ne pense pas que cet article ait été écrit pour susciter un débat sur le bien fondé de l'insertion des enfants présentant des problèmes physiques ou psychologiques en milieu scolaire. Je regrette le débat d'experts sur la question au détriment d'une critique sur l'article lui-même.

24/10/2008, 09:23 | Par Dominique Wittorski en réponse au commentaire de Sana'a le 23/10/2008 à 22:46

Ce qui m'intéresse c'est l'écriture, le style, l'humour de l'auteur. La forme plutôt que le fond. Tout le monde ne pense pas pareil.

23/10/2008, 13:36 | Par Gilles Dauvergne

Pfff....Facile...Moi je la connais, la solution. Ici; http://www.mediapart.fr/club/blog/camembert/171008/ministre-de-l-education-ridicule Merci pour cet excellent billet, en tous cas.

23/10/2008, 20:34 | Par Apeiron en réponse au commentaire de Gilles Dauvergne le 23/10/2008 à 13:36

Désolé de troubler ce beau consensus. Mais sans vouloir être désagréable, je trouve que, dans le genre, Brighelli est plus drôle. J'ai bien dit "dans le genre"...qui n'est pas le mien.

24/10/2008, 08:48 | Par Sana'a en réponse au commentaire de Apeiron le 23/10/2008 à 20:34

Pour avoir consulté le blog de Jean Paul Brighelli " Bonnet d'âne ", je ne trouve pas que ce dernier est plus drôle. D'autant plus que ce sont deux styles totalement différents. En ce qui me concerne j'ai plus de plaisir à lire Sofisafia que Brighelli. Ce dernier semble avoir des comptes à régler avec l'EN et cela se ressent dans ces billets, ce qui ne les rends pas toujours agréables à lire.. De plus, vouloir faire la leçon à tout le monde ...

24/10/2008, 08:55 | Par Sana'a

que ce dernier soit plus drôle... ses billets.

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