Une balade chez les Biffins
J’aurais pu rester dans le Nord et aller à la braderie de Wattrelos, de Zermezeele ou de Fournes en Weppes… Non, ce week-end, j’ai préféré faire deux heures d’autoroute et un petit tour à Saint-Ouen. Je me suis garée rue Gabriel Péri. J’ai pris un kawa, fait une partie de mots fléchés au café Kabyle du coin, et j’ai démarré la balade, en continuant dans ma tête le jeu de devinettes des mots fléchés…
En six lettres, dieu grec aux sandales ailées, grande marque française.
Commençons en haut de la rue des Rosiers, c’est le marché Serpette, le quartier des antiquaires de luxe.
À voir le défilé de dames très distinguées et de leurs sacs à mains à 4000 euros (celui de Jackie Kennedy leur plaît bien en général) , il n’y a pas que les antiquaires qui doivent être fortunés par ici. Quand on a des sacs comme ça, forcément on doit s’acheter des meubles de toute beauté. D’ailleurs, les vendeurs qui sont là, ils ont l’air hautement modeste, ils savent être patients. Sont presque impassibles. On dirait pas qu'ils courent après la prime, eux. Y en a un qui mord benoîtement dans un jambon-beurre, l’autre qui sirote un café avec ses voisins de palier. Ils ont la mine sympa et ils répondent à toutes vos questions :
_Excusez-moi, Monsieur, ce canapé noir Chesterfield, il a des boutons en cuivre ou en laiton ?
Je me prends à rêver. Et si je vidais mon deux pièces de tout son mobilier sans caractère pour le remplacer par deux fauteuils d’exception et hors de prix ?
Je passe devant la boutique d’un bijoutier et lorgne les montres, l’une d’elles particulièrement, avec un cadran réversible et un bracelet en autruche… Ah, je me sentirais une autre femme avec deux ou trois bricoles comme ça ! Je me ferais appeler Sofia Jeurgeur-Lecoupre, je vivrais entre New-York, Paris et Londres, je ferais du mécénat, je serais simple, ultra-chic, im-pec-câble, absolument… parce que, de vous à moi, en toute simplicité, n’est-il pas regrettable d’avoir des goûts d’aristocrate et de vivre dans un quartier populaire ?
Bah, passons à autre chose. De toutes les façons, c’est la classe naturelle qui compte au final.
En cinq lettres, nom d'un rappeur français, davantage connu pour ses provocations verbales sur internet que pour sa musique.
Je m’éloigne peu à peu du temple de la pièce unique et de la belle qualité, et je traverse le deuxième marché, celui de la société de masse et du toc. Partout, musique rap à gogo, ambiance sandwich-merguez, stands de tee-shirts à l’effigie de Morsay[1] le « truand 2 la galère », pendentifs et piercings en acier, badges, Algérie, Maroc, etc, fausses baskets, faux denim... Sans oublier le boniment des joueurs de bonneteau à l’affût du badaud naïf.
On a souvent glosé sur la cohabitation des deux marchés de Saint-Ouen, cohabitation « improbable, mais qui se passe à merveille », répète-t-on, c’est possible mais le contraste est réel et les techniques de vente s’opposent radicalement : d’un côté, des vendeurs patibulaires, campés dans leurs Air-Max fluo, se prennent pour des caïds et rêvent de devenir aussi riches que Tony Montana[2]; de l’autre, des professionnels subtiles, au-delà de tout soupçon, font du chiffre comme personne, l’air de rien.
En sept lettres, chiffonniers.
J’aboutis rue Gabriel Péri et je passe sous le pont de la porte de Saint-Ouen. Là, l'effervescence est à son comble. Le pont crée une boîte de résonance, on a l’impression d’être sous une halle. Le tumulte des voix occupe tout l’espace :
_ Allez, allez, profitez-en, aujourd’hui c’est payant, demain c’est gratuit ! On accepte les cartes bleues !
J’ai mon appareil photo, mais je n'ose pas l’utiliser. Ce serait un affront à leur respectabilité, mais franchement, y a des gueules ici comme t’en as jamais vues ! Je suis subjuguée par tous ces visages, ces silhouettes qui se découpent dans la lumière crue du soleil.
D'abord, les visages pâles et émaciés de deux madones tchétchènes graciles, spécialisées dans l'alimentaire; puis un vieillard assis en tailleur sur un bout de nappe en vinyl, dans la tradition bédouine; plus loin, un veilleur hiératique à la mine renfrognée, assis sur un tabouret pliant, enroulé dans son Burberry vintage.
Il faisait chaud ce week-end, mais lui, il n'a jamais quitté son par-dessus, son écharpe de laine à carreaux et son couvre-chef. Un passant ose lui demander le prix d’une paire de chaussures, usées certes, mais de très belle fabrication.
_ 350, qu’il répond le cow-boy en imper.
_ Pardon, elles coûtent combien ?
Le client croit que c’est une plaisanterie, il se met à rire, mais l’autre aboie plus fort :
_ Je t’ai dit que c’est 350, t’as pas compris ?
Le client s’énerve, il se sent floué, il est prêt à frapper. Le vieil arrogant démarre au quart de tour : il se lève de son tabouret, prêt à boxer, lui aussi. Ca risque de mal tourner, mais les gens les séparent aussitôt.
_ Il se fout de ma gueule, il veut pas me vendre ses chaussures !
_ Dégage !, qu’il éructe l’autre.
Je m’approche et scrute l’étalage : ceintures en croco, sacs Hermès, tout est d’occase, mais rien que de la super-qualité… chaussures John Lobb ! Neuves, elles valent dans les 1500 euros, il bluffait pas le bougre. De toute façon, plus têtu que lui, tu meurs, il ne baissera jamais ses prix. Il a trop de respect pour sa marchandise.
Lui est quand même une exception dans les environs. Ailleurs, on trouve surtout des toiles carrées de 30 à 50 cm, avec juste cinq ou six fétiches alignés dessus. Les gars ne peuvent même pas s’asseoir devant tant elles sont petites, alors ils restent debout toute la matinée, de 8 heures jusqu’à 15 h, et plus. Ainsi, ce jeune homme barbu : il propose quelques paires de socquettes bien pliées et deux mini-tubes de glu; et son voisin, il met à l'offre trois paquets de chewing-gum et deux boîtes de pastilles roses et vertes... Faut être sacrément motivé pour être biffin[3]. Pour la plupart de ces candidats au garde-à-vous, le gain ne doit pas dépasser les cinq euros, par séance. Faut être sacrément dans la dèche.
En plus, le marché devient difficile : les gitans s'y sont mis aussi, ils ont compris qu'ils y gagneraient un peu plus que par la mendicité. Eux, ils étalent sur de grandes bâches des monceaux de fripes au p'tit bonheur la chance. Du coup, les autres vendeurs paraissent encore plus freluquets.
En quatre lettres, elle a son quart d'heure de célébrité.
J’arrive enfin à la rencontre du troisième type, debout lui aussi, mais avec quelque chose d’une statue de Michel-Ange. À ses pieds, quatre paquets de mouchoirs en papier et un flacon d’eau oxygénée. Je suis saisie par son élégance altière. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, à la silhouette juvénile. Il est d’une immobilité parfaite et le regard reste perché dans une méditation béate, sans doute encouragée par plusieurs années de défonce. Du coup, comme il regarde ailleurs, je le détaille, avec fascination : il ressemble au chanteur des Boney M., il a la même coupe afro des années 80, un petit blazer de chintz blanc très ajusté avec des motifs floraux un peu passés. Un charisme indescriptible. C’est un revenant. C’est une star. Je m'incline et ramasse deux paquets de mouchoirs :
_ C'est combien ?
_ Vingt centimes.
Je lui tends un euro et m’apprête à partir, mais il se met soudain à hurler. Il ouvre une bouche édentée, il écume et il crie en me fixant d’un regard aussi furieux que désespéré :
_ Non, j’ai dit vingt centimes, vingt centimes ! Prends ca !
Il me tend la bouteille d’eau oxygénée, il exige que je la prenne, il fait un pas en avant de la jambe gauche, la droite reste clouée dans le sol et je réalise qu’il est lourdement handicapé.
_ Prends ça, j'te dis !
Je tâche d’esquisser un sourire conciliant, j’hésite. Je voulais juste l’aider un peu, c’est rien 20 centimes pour deux paquets de mouchoirs. Mais je lis dans son regard que l'enjeu est sérieux : c’est une affaire de vie ou de mort, une question de dignité humaine. Lui, il ne mendie pas et marque un point d’honneur à ne pas escroquer les gens. Je prends la bouteille rapidement, je m'enfuis décontenancée.
Je marche la tête basse en ruminant : c’est à n'y rien comprendre, d’un côté t’as les antiquaires milliardaires qui gonflent leurs prix comme bon leur chante, de l’autre les gars des banlieues qui claquent tous leurs sous pour des breloques en toc, et là t'as les biffins qui te vendent pour rien des marchandises, juste pour survivre… La loi du marché est bien rude.
[1] Morsay est un rappeur français aux textes… très délicats.
[2] Héros du film Scarface, interprété par Al Pacino.
[3] Les biffins sont les chiffonniers. Des gens pauvres qui recyclent les objets trouvés dans les poubelles des gens riches et les vendent aux puces.


Tous les commentaires
Superbe récit, Sofisafia.
Merci, Anne.
Avant il y a longtemps lontemps....;) les puces de St Ouen c'était un endroit, résistant du vrai "Paname" que j'aimais bien fréquenter,du coup.L'hiver on se réchauffait dans un rade, où beuglait une chanteuse réaliste.. comme on di(sai)t on avait l'impression d'être projeté dans une autre époque.
Ton billet m'évoque du coup une BD de Jano
Au fait! c'est où le stand vintage...? je cherche un petit blouson, pour aller avec ma montre joggeur le poulpe
Bonjour Cendrine,
Monsieur vintage est sous le pont. En venant de Saint-Ouen, sur le trottoir de gauche. Il est facile à reconnaître : il porte toujours son imper kaki !
Merci pour cette balade
J'adore aller chiner ! Franchement là , j'aurais pris mon pied à aller fouiller partout
des John Lobb à 350 Euros un peu cher ( neuf il faut compter au plus bas 600 à 700 Euros ) , enfin tout dépend de l'état de la Chaussure
Merci Sofisafia
Bonjour Ben,
C'est cher, surtout en comparaison des autres marchandises proposées. Mais toute la grandeur du vieux cow-boy est dans son obstination indéfectible : je crains qu'il ne vende pas grand-chose pour finir, mais, qu'à cela ne tienne, il est fidèle au poste, tous les dimanches !
:) hello Ben!
Bonjour Cendrine !
Nos paroles se croisent , nos esprits se rejoignent
A bientôt et au plaisir de te lires
Superbe balade aux Puces avec vous, Sofisafia... Merci du voyage ! Pour les mots fléchés, le premier, je dirais "Mercure", ensuite , donc, "biffins" et pour le dernier "star" ?
Merci Grain de Sel !
Vous me permettez aussi de voir que j'ai fait une erreur : le premier, c'est six lettres !!!
Pour les autres, vous avez gagné... toute ma reconnaissance
!
À Saint Ouen, je marchais sur les pas du paysan de Paris, j'allais vers Montmartre, La Goutte d'or, la rue d'Oran puis pas trop loin un peu de l'autre côté, en biais, vers Clichy, Métro Blanche, au 42 rue Fontaine, celle d'André Breton...J'ai même eu le culot de visiter ces Puces habillé en biffin alors que je me voyais avoir une toute petite tête d'adolescent habillé en guerrier maladroit. Une horreur.
Paris, ville de désirs. Le Paris de Tardi mais aussi celui de Maurice Chevalier, le roi du Music-hall titi parigot. Le mac qui vint fracasser d'une seule main le verre de vin d'une fille que nous ne connaissions pas mais qui s'était attablée avec nous pour jacter un peu. Exotisme assuré sans contrat d'assurance.
Un ticket de métro vite, je saute dans la prochaine rame car on m'attend pour le kawa de l'amitié. Aux Amériques, on dit Flea market mais les antiquités sont moins antiques, elles ont moins de patines, sentent moins la fureur des temps.
Merci pour la promenade limonade à "l'eau oxygénée".
Belle balade...
Bienvenue à tous les deux, Majead et Yvoniko !
,)
Welcome, dear Sofisafia.
J'adore votre récit. "Biffin" se dit également pour les militaires de l'arméede terre, il paraîtrait que ce sont les marins qui les avait affublé de ce sobriquet, avec leurs seyants uniformes ils se moquaient ainsi des tenues peu avantageuses des terrestres. On dit aussi "il est de la biffe" en parlant d'un membre d'un régiment.
Sans doute moins usité aujourd'hui, du fait de l'abandon de la conscription.
OUI . oui .
Joli recit .
Mais les marchés ne sont plus ce qu'ils etaient.....Place de la Bourse !
La mefiance est de mise.
IL y a bien longtemps que je suis "tres mode", mes vieux jean's sont troués, rapés , tout comme IL FAUT .
Merci, Emmanuel Esliard, pour ces informations (figurez-vous que je garde un souvenir ému des cours de lexicologie de la fac) ! N'hésitez pas à en fournir d'autres, si l'idée vous en vient, je suis preneuse !
Ah, si vous me prenez par les sentiments, je serais bien fol de refuser !
Puces de saint-Ouen © C.P. Liberty's
Cela fait une éternité que je ne suis pas allée musarder du côté de la porte de St Ouen.....et pourtant que de jolis souvenirs, d'affaires négociées au pied à pied....une veste, un vieux chandelier, des breloques....
Merci sofisafia pour la visite...
Superbe ! On s'y croirait ... merci beaucoup sofisafia !
Et puis HERMES, est aussi le dieu des voleurs.
Mais surtout celui de l'ubiquité.
C'est le même: nom grec/nom romain.... Ceci explique cela !