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Les vendredis de Sokolo "A comme... Abrégé"

© Sokolo

Débutant l’alphabet et pour faire court, c’est tout ce que j’ai appris d’elle. Ruminer, pester, persifler avant de vitupérer. Peu de choses en somme, mais bien ancrées. On ne mesure pas tout à trac son héritage, mais il est temps de l’admettre, la supporter a porté ses fruits, au point d’en être une réplique trait pour trait, et dans les grandes largeurs.

Mon dieu, ce môme me rendra chèvre !... Elle ne croyait pas si bien dire, je l’ai fait tourner en bourrique, rendre gorge, abdiquer, soliloquer dans un grand désespoir. Mais qu’est-ce que tu vas devenir, c’est pas les copains qui te nourriront... Si je l’avais écoutée, j’aurais sucé mon poing après avoir mangé mon pain blanc le premier, tiré le diable par la queue, tout en étant nippé comme l’as de pique, la honte du quartier, un futur mendigot.

Ah, le pain blanc, si vous saviez comme il est revenu sur le tapis ! Une ritournelle, une obsession, une certitude même, que j’allais pleurer misère au gnouf, me ronger les sangs à Tataouine, cuire sur la poêle à frire de Biribi, entravé jusqu’à la fin des temps, à méditer sur mon sort et les prédictions maternelles. Quelles salades, des bobards, ces descentes en enfers, que de tourments avant de se caler au fond de la classe près du radiateur ! Quand on a connu ça, on est paré pour les humiliations, les déclassements et les plans sociaux.  

En ayant vu de toutes les couleurs, on n’appréhende qu’un coup de théâtre, qu’elle réapparaisse un soir de pluie, à maugréer une dernière malédiction, une tuile, une fumisterie alors qu’éclate l’orage, va pas te faire barboter ton quatre heure, m’obliger à repriser ton duffel-coat jusqu’à minuit, déjà qu’il m’a couté les yeux de la tête, qu’elle se lamente sur les futurs tours de cochon de son bon à rien de fils, à fainéanter au lieu de bûcher ses devoirs. Un cossard.

Tiens, j’aurais dû prendre exemple sur un fayot, un fils de flic à lécher les bottes, et mignon avec ça, qui ne rive pas son clou à sa mère. T’as pas honte ? Tu veux une, de calotte ? Attend le retour de ton père, tu vas voir ce qu’il va te mettre, une dérouillée, carabinée en plus, tu t’en souviendras jusqu’à la fin de tes jours ! Que si je ne m’acharnais pas à la rendre maboule, je serais capable comme les autres, oui capable, de quoi, je l’ignore encore. Bien sûr, elle m’avait conçu, ah si elle avait deviné de quoi les lendemains seraient faits ! Jamais je ne deviendrai quelqu’un. Toujours à suivre le mauvais exemple, me laisser contaminer par les copains, elle détestait les copains, de la graine de vauriens, à me pousser dans la mauvaise voie, fomenter les coups de Trafalgar, se débiner au moment de se faire pincer, tandis que moi, bon nigaud, j’avais droit une fois de plus à ma torgnole.

Tu l’as bien cherchée, ne compte pas sur moi pour te défendre, à sa place, t’aurais eu l’aller-retour, et le coup de grâce par ton père. Mon dieu, il va l’assommer, tu veux donc le tuer, que je perde mon boulot ? Sauvage ! T’as jamais su le prendre, c’est ça, de ma faute, ah, si les voisins t’entendaient. Ils te connaissent, va, ils savent combien t’as la main lourde, que tout le monde a la trouille de toi dans le quartier. Et pourquoi changent-ils de trottoir, dis-le, avoue devant ton gosse qu’ils ont les chocottes. Ils savent comme tu nous traites.

Et c’était reparti, que mon père n’avait jamais eu de conversation, un ours, un pédezouille qu’aurait été bien mieux à gratter sa terre. Qu’il savait rien foutre d’autre, qu’elle aurait dû se casser une patte le jour où elle l’a rencontré. Pendant ce temps, moi, graine de bagnard, j’avais la paix, mais jamais bien longtemps. La salve reprenait sa direction initiale, plus fournie en munitions qu’au préalable, de l’artillerie lourde pour l’occasion, des propos pas avouables, qu’on n’ose écrire pour de bon, tellement c’est ordurier, que les lecteurs ne méritent pas ça, qu’on cherche à édulcorer comme on peut, avec des guirlandes et des boules de Noël, des simagrées heurtant la réalité, l’acharnement thérapeutique sur la progéniture, une mauviette secouée qu’en finit pas de pleurnicher, un comédien, sans cœur, qu’aime ni sa mère ni son père, que s’il en avait pas, de parents, il verrait ce que c’est, d’être orphelin, se vider, pleurer toutes les larmes de son corps sans espoir d’affection.

Si au moins on pouvait me faire confiance, m’envoyer en commission sans me faire rouler sur la monnaie, dépouiller par la racaille au coin de la rue, que je ne paume un gant, perce mes godasses, revienne les lèvres gercées et la goutte au nez, à tousser comme un perdu, avec 40 de fièvre et tous les soucis que ça crée, de me savoir patraque, qu’elle n’a pas mérité ça.

Venait l’instant des confidences avec les trémolos, que sa mère à elle avait succombé à la tuberculose alors qu’elle suçait toujours son pouce, encore toute retournée à présent, qu’elle savait de quoi elle causait, qu’à sa place, ce bon dieu de môme serait reconnaissant d’éplucher des oranges à Noël,  de manger à sa faim, de ne pas crever de froid, et puis surtout, de profiter de ses parents... Et ça, ajoutait-elle dans les aigus et en visant le clocher au loin, ça n’a pas de prix ! Tu entends ? Tourne-toi vers moi quand je te cause !

Une fois lassée de la lévitation, l’extase se dégonflait avec un  chuintement, elle s’affalait regard dans le vague, poussait un dernier sale môme, sans conviction. Une heure trente, bien qu’en forme, elle était loin du record de l’année. Ça tombait bien, le nouvel an promettait des surprises et de nouvelles vociférations. Au douzième coup de minuit, un épisode inédit surgissait, estampillé par l’auteur, et sans espoir d’un renouvellement de thématique.

À peine le premier janvier pointant à l’horizon, elle chauffait la cuisine de ses vocalises, la même chanson, et si le refrain restait inchangé, les couplets promettaient, ça, on pouvait lui faire confiance, lui laisser la direction de l’orchestre au grand complet, des violons, des cymbales et des tambours, quand les castagnettes n’entraient pas en scène les jours de fête ! Ça sortait de la même fabrique, pas de raison d’espérer un tango ou une javanaise. Remarquez, on n’était jamais déçu. Question vocabulaire, elle en gardait sous le coude d’une année sur l’autre.

Quand ce n’était pas la pétasse d’à côté qui trinquait, la pimbêche et la grue à jacasser sur le voisinage prenaient le relai, avec les pires vacheries pour se distinguer. Et question distinction, elle en connaissait un rayon. Jamais je ne l’avais surprise en manque d’inspiration et, contrairement aux tragédiennes, pour affronter le public pas de trac à vaincre. La pétoche, inconnue au bataillon. On aurait dit que ça débordait, se bousculait au portillon dans les grands moments, avec des dandinements, des gestes qu’on pensait désordonnés, mais qui en fin de compte ajoutaient une nuance insoupçonnée qui laissait baba.

Du grand art, mais une virtuose maudite, non reconnue par sa génération et qui laisserait un grand manque le jour où elle fermerait son bec. Une injustice de plus, une étoile à opérer dans son espace restreint, dans l’anonymat de sa cuisine, 9 m² en poussant les murs, sans même une estrade, et à l’unique décor. Qu’importe, rien ne l’arrêtait, pas même la semaine sainte, et quand elle évoquait le bon dieu, c’était pour le prendre à témoin, et comme il l’endurait malgré lui, ce dernier se gardait bien de moufter, de peur d’en prendre pour son grade, se tassait sur sa croix les yeux baissés sur son clou.

On pourra lui reprocher bien des choses, d’avoir usé son entourage, de baver sur son prochain, de colporter des ragots, débiner les uns et les autres, d’arranger certaines versions à sa sauce, d’abuser de la louche quand il aurait été préférable de presser le compte-gouttes, mais en aucun cas de priver son auditoire d’un épisode pour cause d’extinction de voix. Et rien que pour ça, c’était digne de soulever son chapeau. Un phénomène, qui méritait le détour, à la condition d’être vacciné, sinon, c’était l’infarctus assuré, une production réservée aux initiés, à ceux qu’avaient franchi le cap Horn à la brasse, gravi l’Everest au petit trot, à ceux avec l’estomac et le cœur bien accrochés, en aucun cas l’entrée n’était conseillée aux freluquets, aux oreilles sensibles et aux poules mouillées.

Les séances en soirée surpassaient les répétitions, une fois la salle chauffée à blanc, les nerfs en pelote, le mari à la recherche d’un coin de table où s’agripper, ne trouvant plus sa chaise, son équilibre, ses répliques, déstabilisé par tant d’opiniâtreté, de volonté de l’ensevelir sous des mètres cube de vocabulaire gluant qu’il fallait trier dans l’instant, de crainte d’y laisser sa peau, au mieux en ressortir meurtri, les abatis en compote et le cerveau rincé, essoré, passé à tabac, à jamais bousillé, hors d’état de nuire.

Le soir à la lampe, les ombres s’allongeaient, amorçant les frissons, et le fils indigne trinquait comme il le méritait, pour un mauvais bulletin scolaire, écopait d’expressions oubliées depuis le Chemin des Dames, et qui prenaient toute leur dimension avec la lumière des réverbères au-delà des rideaux, un halo qu’on ne retrouve que sur les ports dans le grand nord, quand les marins s’en reviennent de beuglants aux allures d’abreuvoirs, s’éclipsent en douce dans la brume, levant la jambe avec des jets douteux.

On hésite à confier ses secrets d’alcôves, cette tendresse, qui coule à flot un jour de l’an, avec le rab en fonction de l’amertume accumulée, les règlements de compte, la ragougnasse jetée dans l’assiette de l’un, étalée dans celle de l’autre avec insistance. T’es pas content, va au restaurant ! C’est qu’on ne peut pas la sauter matin et soir, surtout un jour de fête, faut bien s’alimenter, avaler une gorgée, s’hydrater, déglutir comme on peut, lorgnant la part du père, de la sœur, qu’est plus petite et qui conviendrait bien pour cette fois. Mais c’est qu’elle présidait sa nichée, attentive à l’alimentation, aux calories, aux vitamines, aux yeux cernés et à la mauvaise haleine. On avait beau se tenir à distance, elle avait l’œil, le thermomètre à portée de main, prête à nous enfiler son truc dans le derrière, de travers tant on se tortillait, nous blessant, se plaignant du manque d’hygiène qui tout à coup l’asphyxiait. Chacun son tour comme à confesse et impossible d’y couper.

Un élevage en batterie, appliquant la règlementation à la lettre, la sienne, édictée une bonne fois pour toute, quel que soit l’âge et sans considérer le sexe, et sans concession pour les pudiques qui n’avaient qu’à la boucler. Un calvaire.

Ensuite, on passait au dessert, instant attendu, par curiosité, occasion d’éteindre la lumière, tandis que le sapin clignotait dans son coin, retenait ses épines, sachant son sort réglé d’avance. De la pointe du couteau, on inspectait la crème renversée, le riz au lait selon la mode du moment, guettant la trogne du voisin, en quête de l’intensité de la grimace qui suivrait immanquablement, voire de la réflexion si c’était vraiment infect. Parfois, on avalait ça d’un coup, pour en être débarrassé, la main couvrant l’assiette de crainte d’une mauvaise interprétation. Pour le croire, il aurait fallu vous inviter, amis lecteurs, mais ne franchissait pas la porte n’importe qui, et le tri sélectif avant l’heure limitait les élus, un tamis aux mailles serrées, les rares intrépides ayant disparu de la circulation, paix à leur âme.

De la cuisine, elle évoquait volontiers son gagne-pain, sa façon de trimer pour gagner sa croûte. Et ça, c’était une rengaine sacrée, dont elle nous bassinait à longueur de temps, mais compensée par tout un tas de combines de sa façon, des recettes d’artiste dont elle gardait jalousement les origines, nous mettant dans sa poche dès la première sortie, déployant ses aptitudes, à l’instant où elle imposait le silence d’un claquement de langue, nous communiquant qu’on allait en avoir pour notre argent.

Bien entendu, nous subissions des redites, elle radotait bien un peu, mais comment ne pas être indulgent devant une telle ferveur, depuis des années qu’elle nous servait sa rogne contre sa supérieure hiérarchique qui la mettait hors de ses gonds rien que d’y penser, tantôt une vraie garce, la veille encore n’étant qu’une chameau, quand elle ne faisait pas défiler les mots savants du dictionnaire, que la tête nous tournait, mais achevant sa mise à mort par pouffiasse ! Sa botte secrète. Là, on savait qu’elle bichait, ça suintait, impossible de planquer ça, avec ses yeux tels des feux de Bengale. Pouffiasse, répétait-elle un cran au dessous, ajoutant qu’elle ne l’emporterait pas au paradis, mais uniquement parce qu’elle était bien vissée.

La séance était finie, le rideau tombait, pour un peu on aurait applaudi, si on n’avait pas été flapi de cette sérénade depuis des lustres. Pour vaincre l’adversité, tout était bon, la méfiance était de mise pour confondre le commerçant rapace qu’appuyait sur le plateau de la balance, le boulanger et son pain rassis, le boucher et sa carne, le pull bouloché, les fausses pièces, le coiffeur qu’effleurait ma tignasse au lieu d’une coupe en brosse, et surtout, surtout, ne pas causer aux voisins !!! Bien fermer la porte et ne pas répondre aux boueux, ne pas se laisser emberlificoter par les soi-disant copains, et bien plus tard, une fois les roubignolles descendues, ne va pas mettre un polichinelle dans le tiroir d’une copine. Ne fais jamais ça, malheureux, parle m’en d’abord, tu pleurerais toutes les larmes de ton corps ...

Si je l’écoutais, je fermerais les commentaires du blog.

Tous les commentaires

04/01/2013, 18:05 | Par elisa13

Mais non, Sokolo, peut-être qu'elle aimerait ce que vous écrivez maintenant, qu'elle aimerait savoir ce que nous aurions à dire sur elle. J'adore vous lire quand vous parlez d'elle. Elle est humaine, réelle, peut-être indigeste mais à force, tellement reconnue ! 

Bonne soirée Sokolo. 

04/01/2013, 19:15 | Par noelmarchal

Sokolo ! dites moi tout

-où avez-vous rencontré ma grand mère paternelle, ma soeur aînée et ma derniére compagne ?

Merci Sokolo "mon frère"Incertain

07/01/2013, 01:39 | Par bogaz

Mais c'est Folcoche, cette femme-là !

Ou bien ma tante Andrée, chez qui j'ai passé tant de vacances ( ah! le bon air de la campagne...) et dont j'avais tellement peur.Même mon oncle en avait peur.

Mais elle était fleur blue dans son for intérieur et lisait "Nous Deux" en cachette sans doute car je n'ai jamais vu le magazine dans la maison. En revanche, dans les toilettes au fond du jardin , je reconstituais le feuilleton , demi-page par demi-page

Merci pour ce tableau d'un fichu caractère !

 

11/01/2013, 18:56 | Par patrick 44

Sokolo, pour une fois, j'ai eu du mal à terminer la lecture de votre propos. Car cette peinture à la Zola me paraissait injuste et surjouée.

Bonne année à vous et ceux qui vous lisent, sûr que l'on va encore cheminer ensemble au rythme de vos vendredis.

Patrick

11/01/2013, 21:48 | Par sokolo en réponse au commentaire de patrick 44 le 11/01/2013 à 18:56

Hélàs, même si c'est loin, rien n'est joué dans ce texte...

12/01/2013, 15:45 | Par patrick 44

Alors même avec le temps qui coule toujours, il doit t'être difficile de trimballer ce passé.

Amicalement 

15/02/2013, 21:41 | Par Pauline Gluzgold

Eh bien moi j ai prefere votre texte sur Pepito.D ailleurs grace a vous j ai maintenant Coucou

et il me remplit de joie.je suis votre lectrice de 82 ans

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