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LE FROID, LE DÉSIR, LES DIVISIONS...
Il a fallu du temps pour digérer un peu cette crise-là. La canne et tout le reste. L’émotion née de certains mots lus, l’incrédulité aussi, bien sûr...
Et puis, il y a eu le jeudi où j’ai emmené Mouflet s’éduquer un peu dans la rue. « Mouflet, mets ton écharpe, on va voir le monde tel qu’il a décidé de marcher, de Bastille à Opéra. » Mouflet aime bien aller voir le monde, air connu. Il trouve, sans rien dire, qu’on ne le fait pas trop en ce moment.
Faut prendre des forces pour s’éduquer dans la rue, j’ai offert un steack haché frites à Mouflet et à moi un steak tartare frites, la carte bleue a accepté de payer. Je n’étais pas tout à fait de bonne humeur. Je lui ai servi un drôle de repas de Crise. En entrée, tu ne travailles pas assez, en plat de résistance, tu vas redoubler, en dessert, tes potes ne te parleront plus si tu redoubles. Le tout arrosé de mauvaise foi, de la bile de crise.
C’est cela aussi la Crise, cette panique qui vous prend, violente, ces mots cruels que l’on balance à la tête de Mouflet –cet air qu’il alors de ne rien comprendre, ni à ce qu’il fait de mal, ni à ce que sa mère lui dit.
La Crise, c’est la noyade de toute raison, les vagues successives qui vous engloutissent, vous avez beau savoir qu’il ne faut pas se débattre, rien n’y fait. Et vous vous retrouvez devant un steack-frites à dire des horreurs à Mouflet, de ces atrocités que Not’Omniprésident ne renierait pas.
La version parents du « Travailler plus pour gagner plus », c’est « Je veux que tu aies dix sur dix de moyenne. » La France qui se lève tôt, version parents, c’est, tous les matins à 7h29 : « Tu t’es encore endormi tard hier soir, c’est pas comme ça que t’auras de bonnes notes. » La démagogie sarkozienne version parentale, c’est « Regarde ton copain, V…, lui, il travaille. » Dans deux minutes, j’ajoute le montant de son salaire !
Il est possible, malgré tout, que la honte qui me vient au front dans la minute qui suit ne soit pas tout à fait dans la tradition sarkozienne. La honte n’est pas une valeur néo-libérale, ça se saurait.
Marchant vers la Porte Saint-Martin, la sale bile a reflué. Difficilement. Lentement.
On a fini par arriver au stand de mes camarades dangereusement gauchistes de RESF. Il y avait une belle banderole noire à lettres blanches contre les « raffles » (sic), contre le récent Ministre de l’Identité nationale, de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire (sic !), Eric Besson. On a rigolé un peu en parlant de la première manifestation médiatique de ce monsieur : intenter un procès à RESF, il n’aime pas être appelé Ministre de la Rafle et du Drapeau, on a fait signer des pétitions (tiens, si vous avez le temps… l’intérêt avec l’objectif des XXXXX mille reconduites à la frontière, c’est qu’on a toujours des familles de personnes privées de papiers en réserve : http://www.educationsansfrontieres.org ), on vend des cartes postales à adresser à Eric Besson, aux bons soins de N.S.
Et surtout, on regarde les gens passer. Les salariés, les pas salariés, les têtes chercheuses de l’Université à qui Valérie Pécresse cherche de sales poux, les têtes bien faites qui soignent les fous dont la société ne veut plus, les « Ni pauvres, ni soumis »… Le sourire de cette fille dans sa chaise roulante, poussée par un ami, toute mitouflée dans une couverture de survie genre cosmonaute. Elle était belle cette fille. Et vivante. Il y avait des profs aussi, bien sûr, et des parents. Il serait temps que les parents bougent, le saccage a déjà si avancé.
Des centaines et des centaines de gens que Mouflet regardait. Il avait froid, bien sûr… Tape dans tes mains, saute en l’air. Et regarde, Mouflet. La dignité d’un homme. Et la peur, et la colère. Et le désir que quelque chose change. Et tant pis si ce désir est diffus, informulé, c’est ça non, le désir ? On est rentrés, un peu gelés. Sur la porte de sa chambre, sous l’affiche de « Cette France-là », Mouflet a collé l’autocollant « Rêve Générale » et « Ni Pauvres, ni soumis ».
Après, on s’est mis à nos comptes. Pas ceux des syndicats ou de la Préfecture. Ceux de la maîtresse, les multiples de 2 et 5.
Ça c’est terminé par un gros câlin doux. Comme on sait faire. Pour réparer les dégâts de la Crise.
Le soir, j'ai essayé de répondre à cette question : quand parler de son handicap. C'est la question qui me hante depuis le commencement de ce blog. J'ai jeté quelques réponses sur du papier. J'ordonne ces bribes et je mets en ligne bientôt.


Tous les commentaires
Magnifique. Merci
Nous nous sommes peut-être croisées, jeudi, à la bastille, Sophie. J'avais un manteau noir et une écharpe Picasso ;o) Je crois vous avoir vu passer, Mouflet et vous. Et pourtant, nous étions si nombreux que je n'ai pas pu bouger de la Bastille. J'ai bu un chocolat chaud pour me réchauffer: 5 € . La crise profite à certains. Quand parler de son handicap ? Quand vous vous sentirez assez en confiance pour le faire sans avoir l'impression de le, et de vous, trahir. Et que les mots sortiront tout seuls de vos doigts sur le clavier. Bien cordialement à Mouflet et vous.
La dignité d’un homme. Et la peur, et la colère. Et le désir que quelque chose change. Et tant pis si ce désir est diffus, informulé, c’est ça non, le désir ?
Une large partie des politiques feignent de penser qu'il s'agit de s'occuper des besoins des gens et non de leurs désirs... Tout en jouant allègrement avec les désirs de ces mêmes gens pour obtenir leurs voix... Oui, nous sommes des êtres désirant, et, oui, en crisant Moufflet, vous vous adressiez à ses besoins futurs non à ses désirs présents. On peut résumer cela sous le doux vocable de sarkozysme. Bravo d'en être si acérément consciente.
Si Mouflet a un handicap, raison de plus pour être exigeante (gentiment). Nous en parler: ne vous forcez pas, ne vous retenez pas. Comme dit Art Monika, cela viendra naturellement. Bien des choses à vous deux. Et tenez-nous au courant pour les tables.
Intéressant mais ça fait un peu peur de voir $arko s'immiscer jusqu'au milieu d'un repas au restau.
Je préfère quand même y voir aussi un fil conducteur sémantique commode livré naturellement par l'ambiance générale de la manif?
Il n'empêche que le boulot d'un parent c'est aussi de criser Mouflet, car à ne s'adresser qu'à ses désirs présents, bonjour la crise de demain pour lui et les autres. J'aurais bien aimé avoir le courage de criser Mouflet plus souvent sur certains points. Et avoir en réserve la douceur de lui faire un câlin doux après. Mais chaque parent bricole avec ce qu'il est, ce qu'il sait, ce qu'il croit, ce qu'il peut...
@Fantie, "S'adresser à ses désirs présents" ne signifie en aucun cas "céder à tous ses désirs..." Raccourci de pensée. Au contraire même ! Et il ne s'agit pas non plus de considérer la "crise" narrée ici comme toute "crise". En copiant en gras un extrait du texte de Sophie Rostain, je tenais à placer ma remarque sous cela : le désir c'est diffus, obscur... Criser moufflet, c'est peut-être arriver à rendre l'obscur un peu moins obscur, afin de permettre à l'être désirant de choisir et non de subir : la vie, ses désirs,...
"Tape dans tes mains, saute en l’air. Et regarde..." On fait tous comme Mouflet, Sophie., quand on vous lit. Et mille mercis encore de vos mots, de leur justesse acérée, de leur humour comme une petite mélodie qui chantonne au beau milieu des tragédies, de leur fluidité vivante et cette incroyable proximité qui surgit... "Tape dans les mains et saute en l'air..." A bientôt de vous lire encore et encore, Sophie !
C'est magnifique un texte quand le texte est un texte. L'humour pour combattre la bêtise et la crise, il y a des pays où c'est l'unique arme de survie. Mouflet a de la chance... peut-être la chance la plus importante que l'on peut avoir dans la vie... des parents qui savent qu'ils ne savent pas et qui ne vont pas se pendre pour autant... ni même chez le psychologue ou le conseillologue... petite mélodie comme dit Grain de sel et comme j'aime l'entendre. Serge Koulberg
Allez, voilà... Une petite distraction et, zou, méprise. Le handicap dont il s'agirait de savoir causer (quand ? comment ???) n'est heureusement pas celui de Mouflet. Le jour où Mouflet est né, les mauvaises fées devaient avoir autre chose à faire, elles ne se sont pas penchées sur son berceau. Mouflet n'a pas de handicap, non, mais des défauts, ça ! De ceux qui font que le steack-frites a un drôle de goût. De ces défauts bien connus des parents et qui font sourire ceux qui n'ont pas d'enfants. Par souci d'économie, nous ne détaillerons pas. Or donc, le handicap dont il s'agira de causer, c'est le mien. Celui de la canne noire et de deux ou trois autres choses. Donc, on réfléchit et on s'y met. à plus tard
A plus tard, Sophie ! Dès que vous serez prête.... Et si c'est d'autre chose que vous préférez nous parler avant, ou après, on sera là aussi. On vous suit !
J'apprécie beaucoup vos textes, et le passage sur la crise avec Mouflet d'autant plus que je comprend très bien ce que vous voulez dire, ayant des enfants a priori dans les mêmes ages. Moi qui suis de nature anti-scolaire (anti système scolaire, pas anti-éducation, je précise...) je me retrouve malgré moi à proférer ces mêmes menaces de redoublement et autres horreurs, même si en l'occurrence le carnet de note pointe objectivement dans cette direction. Faut-il dire qu'avec 12 de moyenne, même 11, allez au pire 10, on est très content (mon approche) ou au contraire viser nettement plus haut et espérer toucher la cible quelque part dans la bonne moitié? Et que faire, concrètement, pour que ca se passe pas trop mal? Faut-il accepter le rôle de pion hors les murs que nous impose l'Education Nationale (par les devoirs à faire à la maison) ou le refuser? Chacun ses réponses car chacun sa situation, mais je pense que tous les parents se posent ces questions, béquilles rouge Ferrari ou pas.