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Le jour où j'ai retrouvé mes seins
Il y a des vendredis chanceux. Tenez, hier, j’ai retrouvé mes seins.
Je les ai laissés, en septembre 2006 et septembre 2007 sur une table d’opération de l’Institut Curie. Un sarcome phyllode avait poussé dans le sein gauche, des nodules suspects porteurs d’un carcinome intra-canalaire, heureusement in situ, logeaient dans le sein droit. Sans regret, je les ai abandonnés. Ils avaient bien servi depuis cet été sur la plage, en Espagne, j’avais dix ans, où ils s’étaient mis à pousser.
Jolis seins de la plage de Lostmarc’h, bronzés, ragaillardis dans la vague. Jolis seins de l’aube, premiers baisers dans l’ombre d’une cahute. Jolis seins de mes vingt ans, un brin frimeurs bien sûr, tout fiers qu’ils étaient d’être si joliment présents, se pavanant face aux timides, aux hésitants qui s’excusaient presque d’orner le torse des amies de mes amis. Ah, mes amis, comme vous m’avez fait rire avec vos petits regards en coin, ces après-midi de juin, premiers soleils ! Vos amies officielles n’étaient pas aussi généreusement dotées que moi, vous aviez l’air de le regretter. Moi, je ne disais rien. Je ricanais au-dedans, ne comprenant pas ce qui se jouait réellement dans cette affaire, parce qu'on ne comprend jamais rien à ses seins. J’avais de jolis seins sans y être pour rien et vous aviez l’air de trouver cela admirable.
Jolis seins qui ont vu passer la mode Wonderbras sans rien dire. Jolis seins de mes trente-six ans que j’ai vu s'affermir, se tendre un matin de février, crainte et plaisir de la maternité. Jolis seins d’un 31 du mois d’août, un petit monsieur collé contre moi, sa bouche avide. Emerveillement dela première tétée de Mouflet qui allait se montrer fabuleusement goulu, très propriétaire terrien, et moi, ravie de me laisser exploiter. Jolis seins et généreux là aussi.
Jolis seins et le rire de Jean-Claude Kaufmann, le sociologue de l'individu, que j'interviouvais, Mouflet endormi à côté de moi sur une banquette de bistrot... Il faudra que j'allaite mon fils tout à l'heure, ça ne vous dérange pas ?
Jolis seins un peu dépourvus, désarçonnés quand je rendis visite à ma mère, quelques semaines plus tard. Plus de lait ! On fait grève. Résistance mammaire, écrivez cela comme vous voulez, mais c’est Mouflet qui faisait la tête : comment, cette merveilleuse fontaine où boire était un si grand plaisir, nuit, jour, pouvait se tarir ! La pédiatre s’est bien marrée que j’appelais un matin, paniquée : je n’ai plus de lait… Aprè savoir fait le tour de toutes les explications possibles, de sa voix d’experte, elle me lança : « Mais, où êtes-vous ? » « Chez ma mère… » « Ah, bon, alors ce n’est pas grave… Rentrez à Paris, ça repartira. »
Jolis seins que je découvrais donc sensibles et dotés d'une âme... Ramon Gomez de la Serna avait donc raison...
Jolis seins de l’été 2006, en Grèce, derniers bains pour eux. (Ce mardi à Patmos où Mouflet et moi étions partis pour la journée, à deux heures de notre île d'ermites... Ce bain à côté d'une famille italienne hurlante... Saint-Jean et le monastère... Leur dernier été.)
Donc, je les avais abandonnés, sans remords, plutôt ravie même de pouvoir, en un coup de scalpel, éloigner le spectre de la mort.
Et voilà que vendredi, je les ai retrouvés.
Institut Curie, premier sous-sol, consultations. La jeune interne dont je ne retiens pas le nom me reçoit, elle remplace au pied levé le Dr A. qui lui-même remplace le Dr S., mon référent, parti à la retraite. Je viens pour le contrôle. C’est pas drôle les contrôles, on panique avant et pendant, le film des trois dernières années défile en accéléré, le montage est frénétique, insensé. On se revoit en octobre 2006, apprenant au téléphone qu'on allait devoir faire une chimiothérapie. Le Dr D. à l'autre bout du fil s'étonne de ma voix blanche... « Vous ne dites rien... », « Non. Vous venez de m'annoncer que je vais vivre au minimum six mois d'enfer. Au téléphone. Je ne suis pas seule, je dois aller conduire mon fils au judo, je ne vois pas ce que je peux dire d'autre. » Obligée de comprendre très vite pour l’expliquer à Mouflet comment on allait devoir vivre l’opération, le déménagement en Bretagne pour pouvoir vivre décemment la chimiothérapie de cheval, les trois jours d’hospitalisation à chaque cure, la chute des cheveux, la perte de mes seins qui avaient aussi été les siens. On se revoit près du lit de Mouflet lui expliquant que dans la vie, on prend tout, le fondant du gâteau et la partie un peu plus brûlée, que ceux qui n’acceptent pas cela ne vivent pas vraiment, qu'ils sont même en dehors de la vie. Et qu’on allait savoir faire, puisque tout cela, le cancer, la peur, c’est de la vie. On revoit les bagarres de colère que nous avons vite instaurées : des balles de papier froissé bien serré que nous nous jetions à la tête quand nous étions furieux, lui, moi, nous deux, contre la vie, contre la fatigue, contre la maladie, contre TOUT.
On y va à son contrôle, nonsans avoir bien bougonné, oublié de se réveiller (même les réveils s'y sont mis, ils n'ont pas sonné) pas mangé. On essaye le sourire face à Mouflet. Moyennement convaincant. « Bon courage, petit soldat de l’école de la République. », « Bon courage petit malade del’Institut Curie. » (Tiens, pour lui, je suis "malade"...)
Et on se retrouve avec une infirmière qui vous ouvre la porte de la cabine : « Vous faites commed’habitude, vous enlevez votre soutien-gorge… » On sourit parce que c’est plutôt drôle, ce rappel à une vie antérieure, celle des soutiens-gorges. La phrase n'a pas de sens, elle est comme un rituel de la consultation. Toutes les infirmières que j'ai croisées depuis l'été 2006 la prononcent. Il faut la prendre comme un automatisme, pas un problème.
Le problème, c’est quand l’interne un peu speed vous regarde, regarde l’écran, vous dit je vais vous examiner, que vous enlevez votre chemisier, un peu mal à l’aise d’imposer un torse aussi raturé à trois femmes qui, au fond, n’ont pas demandé à le voir, et que vous entendez : « Votre dernière mammographie date de quand ? »
Le rire part d’un coup, net,claquant. La secrétaire –celle qui tape des mots pas drôles du tout à longueur de demi-journées- vous regarde, gênée, l’infirmière en blouse bleue qui se tient en arrière fait un petit pas vers vous.
Vous riez, mais vous paniquez un peu : j’aurais raté un truc ? Je n’ai plus de seins, mais il fallait que je fasse une mammographie ?
Cet instant où mes seins ont miraculeusement repoussé, j’ai mesuré l’ambiguïté permanente, irréductible dela maladie cancer, cette longue maladie, comme une longue peine : on croit connaître le processus, on croit être à l’aise avec le discours, on a lu les études, le Plan cancer I, le Plan cancer II, on le trouve bien prétentieux, en décalage avec ce qu’on a vécu des relations entre thérapeutes et malade, on a surmonté l’épreuve, la monstrueuse peur, le doute quotidien, on s’est forgé ses armes. Et on ne sait rien. Une phrase lancée étourdiment par un médecin vous flanque par terre. Oh, une petite chute, pas grave. Mais…
J’ai dû avoir un air paniqué parceque la jeune femme s’est excusée, « Je n’ai pas eu le temps de lire votre dossier… » Pas rassurant, mais honnête. Je lui ai laissé mon torse. Elle a palpé les cicatrices, millimètre par millimètre. Ça chatouillait, les os, en dessous, brûlaient (mais ça c’est autre chose, c’est la vieille maladie rhumatismale dont on supporte toutes les fantaisies douloureuses parce que ce n’est pas un cancer). Elle a fait l’examen des zones ganglionnaires avec la même rassurante application. Palpez, madame, palpez, prenez tout votre temps. Ses doigts sur mon torse de grande mutilée couraient et moi je me disais, je ne sais rien de la maladie. Elle m’a prescrit une échographie de la paroi thoracique, à faire avant juillet. Oui, oui, on fera, mais nom d'une pipe, je suis nulle. Le contrôle se fait désormais tous les six mois, bien, bien, je m’y plierai, je reviendrai madame, mais je croyais savoir et je ne sais rien, si ça se trouve, la maladie va en profiter pour repartir. À bientôt, au mois de juillet. Oui, oui, je reviendrai.
Mais, s'il vous plaît, pour les autres patient(e)s, faites un petit peu attention, lisez leur dossier avant de les recevoir, parce que tout le monde n'est pas prêt à voir ses seins repousser et fondre le petit savoir que, patiemment, durement, il s'est constitué sur la maladie.
(à suivre)
[ Par curiosité, ce matin, j’ai relu les premières pages du Plan Cancer II, celui que Sarkzoy a voulu faire après Chirac, histoire de ne pas être en reste. Je n’ai pas tenu jusqu’à la fin. Le décalage entre ce que j’ai vécu dans cette aventure cancérologique et ce dont parlent les auteurs, certainement bien intentionnés, est trop grand. Il n’y a pas de rapport avec ce que j’ai vécu. Pas de rapport entre l’ambition de connaître la vie des malades pendant et après la maladie et ce que j’ai vu à l’Institut Curie : manque de temps, médecins débordés, incapables deparler à leurs patients, plus que maladroits ("on va essayer ça, on verra bien..."), infirmières parfaites à qui on demande de combler les incapacités psychologiques des médecins, absence de perspective psychologique réelle. Pas de rapport avec la mort sociale, cette impression de vivre dans un désert, en plein Paris. Je pourrais, oui, décider de mettre mes forces dans ce combat-là : faire coller le discours officiel et la réalité. J’ai peur d’y perdre les forces que j’ai retrouvées, si lentement.]


Tous les commentaires
Je suis heureux d'être le premier à vous dire merci.
Et se taire pour vous laisser dire encore.
Il a peut-être dit "malade" dans le sens générique "patient"?
Moi c'est le sens que je lui donnerais pour coller au type d'humour (pas troupier pourtant?) de la phrase d'appel..:-)
Oui, je pense... C'est toujours curieux de voir que, dans les yeux de son fils, on a plusieurs identités... Malade, ça veut dire sans doute : "je m'inquiète un peu, mais je sais que tu sais faire... Je te mets un peu à distance... Moi, je fais l'écolier, c'est pas rigolo, mais chacun son truc." Rassurant, finalement
(enfin, ça me rassure de le penser...)
*** Très beau billet, émouvant et drôle. Territoire connu, so, paroles inutiles... Merci et tiens bon Sophie!
Emu, je me tais et recommande ce splendide billet.
La vie c'est pas du gâteau, et pourtant "on prend tout, le fondant du gâteau et la partie un peu plus brûlée."
Merci, et bien à vous,
Bonheur de lecture, au moins c'est ça de donné et de pris.
Loin des plaquettes institutionnelles, la vie que nous supportons collectivement et habituellement.
Et parfois, un raté du système qui révèle ce qui est installé et que l'institution veut ignorer.
Encore faut-il pouvoir et savoir l'écrire, ce raté!
Peut-être ce billet pourrait-il être lu en ces lieux ....
Si ces équipes ont des réunions de supervisions, des groupes de parole, des groupes d'analyse des pratiques, je sais pas, moi, des espaces où l'on revient sur ce que l'on fait et sur ce que l'on vit, donc forcément sur ce qu'on peut faire vivre à ceux que l'on reçoit.
A ce que j'ai pu voir, les médecins n'y participent pas toujours volontiers, dommage ...
"des espaces où l'on revient sur ce que l'on fait et sur ce que l'on vit, donc forcément sur ce qu'on peut faire vivre à ceux que l'on reçoit. "
Les espaces que vous décrivez, Anne, sont à même de faire changer les pratiques.
Mais ils demandent à ce qu'on leur consacre du temps.
A la fin des années 70 - et encore au début des années 80, c'est devenu une évidence là où des expérimentations avaient été faites.
Et puis... depuis...
Sauf en de rares endroits, ça peut toujours se faire - en bénévolat.
Le temps au travail doit être immédiatement rentable. Voire mesurable.
(ajout : un lien indiqué par Mediapart aujourd'hui : un rapport sur la maltraitance ordinaire dans les établissement de santé)
Ces espaces existent de manière institutionnelle, dans certaines disciplines ou dans certains établissements, ils font partie du travail de l'équipe.
Il est impensable, pour ne pas dire scandaleux, que les équipes d'oncologie n'aient pas accès à ces temps de travail, et de pause sur sa pratique.
Je me souviens, dans les années 90 justement, avoir réclamé en CME (commission médicale d'établissement, grand' messe entre docteurs et directeurs) pour mon service de long séjour gériatrique (120 lits) d'un établissement public la présence tous les 15 jours d'un psychothérapeute dans l'unité pour mettre en place un tel groupe de parole ... Deux heures tous les 15 jours ... Le DRH m'a répondu que c'était pas possible, cela n'existait pas sur les grilles de la fonction publique .. Du grand n'importe quoi puisque cela se fait ailleurs. 530 lits de gériatrie, et rien en direction des équipes, pour qu'elles puissent se dire et se parfaire.
Sur mon site actuel, ce sont des vacations de psychologue qui sont affectées à ces groupes. Mais c'est difficile à maintenir et à faire vivre ...
il existe même des "comités d'éthique" au sein des hôpitaux. Pour y avoir participé au titre de la société civile pendant deux ans, je peux vous dire qu'ils sont plein de bonne volonté, mais très isolés au sein de leur établissement. La pratique médicale a plus à voir avec le pouvoir qu'avec le savoir. Il est très difficile de faire participer les médecins eux-mêmes et seuls les convaincus voient d'un bon oeil une réflexion autour de ces questions. Il faudrait à mon sens intégrer dans la formation des soignants des modules de philosophie morale et recentrer l'éthique sur la pratique médicale.
La plupart des comités d'éthique tournent en rond faute d'appuis théoriques solides. Il y a un véritable manque à ce niveau là. La plupart du temps c'est purement décoratif même s'il existe beaucoup de bonne volonté de la part de certains praticiens. A Bordeaux III s'est mise en place une formation sur ce sujet. Les choses évoluent lentement, très lentement...
sophie,
Chapeau pour votre billet. Il en faut du courage pour évoquer les coups du sort qui nous touchent au plus profond de notre identité physique, même si vous avez cette capacité à prendre du recul.
Pour ce qui est du comportement des médecins, on pourrait s'y étendre des heures durant.
Une chose est certaine: en une demi journée, un médecin doit voir un certain nombre de patients. Il sait très bien que "cela" ira vite pour certains et que ce sera "plus long" avec d'autres. Mais la pression est là: impossible d'aborder chaque patient comme s'il était la seule rencontre de la matinée. Résultat, si c'est possible, dans toute la mesure du possible, le médecin va de l'avant, donne une place prioritaire à ce qui fera "avancer" le dossier du patient. Quitte à laisser un peu de côté "le reste", ce qu'il y a de plus humain dans son métier: la "rencontre", le "contact", "l'échange", le "dialogue", le "regard".
D'où cette cécité concernant votre réalité: il ne s'est pas donné ce tout petit instant pour savoir que vos seins, vous ne les avez plus, vous les avez laissé sur le chemin de la vie.
Pas question pour moi de vouloir prendre la défense de ce médecin. Juste l'idée de faire comprendre que, derrière la façade du sourire de ce médecin qui entre dans le cabinet et vous regarde, il y a toujours la pression. Lui accepterait bien de finir ses consultations du matin à 13h30, à 14h, à 14h15. Mais il n'est pas seul: il y a aussi "les autres": les infirmières qui espèrent en avoir fini, "comme d'habitude", toujours plus tard que prévu, mais enfin, dans des limites "acceptables"! Et aussi les secrétaires qui, en principe, ont fini leur demi-journée à 12h30! Et aussi tous les autres patients qui attendent dans le couloir, certains en pleine forme, d'autres fatigués, anxieux, craintifs. Ne pas les faire attendre trop longtemps, ceux-là aussi.
Pas facile de gérer tout cela. Alors, régulièrement, "ils" savent qu'ils vont gaffer, choquer. mais tant pis, c'est comme cela, dans ce domaine de la maladie grave qui, pourtant, mériterait plus de temps d'écoute, plus de sensibilité à l'écoute. Pour ne pas "en rajouter", simplement.
En fin de compte, tous, vous, eux, sont dans le même bateau.
Cher M Philips,
Oui, nous sommes dans le même navire... Je l'ai toujours sur, c'est une évidence, même si moi, j'ai souvent l'impression d'être comme ces soldats dont parle Stevenson dans je ne sais plus quelle nouvelle : enrôlée un matin d'après-beuverie, on m'a fait signer un document dont je ne me souviens pas... En clair : les médecins sont des professionnels, payés (mal) pour exercer un métier. Patient n'est pas un métier, c'est une condition que l'on ne doit pas subir, qu'il faut apprendre, désapprendre, réapprendre, tenir, encore et encore. Je ne suis pas payée pour apprendre aux internes, c'est à leur chef de service de le faire.
Alors, oui, je le fais, à mes seins défendant
. Mais j'ai aussi, alors, pour devoir de signaler à celui/celle qui sort des clous. Il m'est arrivé, jadis, de virer un staff entier de "la grande visite" d'un chef de service particulièrement arogant. Pas parce qu'il m'avait heurtée, moi, mais parce que son entrée dans ma chambre, sans même qu'il interrompe la discussion avec son interne, était un coup de tonnerre (dans un ciel serein : ils m'avaient sauvé la vie). Je lui ai demandé de ressortir, de frapper, d'entrer et de dire, à ma voisine et à moi, "bonjour mesdames". Pas une leçon de morale de ma part, non, mais le rappel que lui et moi ne sommes pas à la même place dans ce navire... C'est juste cela, une question de place. Si, dans la tempête actuelle (et qui va forcir) de la médecine hospitalière, les médecins veulent le soutien des malades, il va falloir qu'ils apprennent et fissa, que chacun a sa place.
Je vous rassure, mon rhumatologue, mon généraliste etc... sont des médecins qui savent où est leur place... J'ai, par bonheur, était très tôt été entourée de bons et sûrs élèves d'Hippocrate... Et ce fameux été en Grèce, je suis allée à Kos leur rendre hommage, là où il prêtait serment.
amitiés
s
sophie,
Chapeau...encore une fois pour cette réponse. Rien à redire. Oui, nous, patients, sommes en état d'infériorité et personne n'a le droit d'en profiter, fut-il mandarin.
Beaucoup de médecins ont, en effet, encore beaucoup à apprendre: que reçoivent-ils comme formation dans ce champs essentiel du relationnel? Pratiquement rien, mais ce n'est pas une raison.
Alors, ensemble, rêvons d'une médecine où il n'y aurait plus "ceux qui savent" et "ceux qui subissent" mais simplement "des gens qui œuvrent ensemble" pour la santé des uns. Bien à vous
Pour être juste, il faut quand même tenir compte de la pression extérieure. C'est tout un système, toute une culture, qui fait que ce sont les patients eux-mêmes, à une écrasante majorité sauf rares exceptions comme Sophie par exemple, qui se mettent eux-mêmes en arrivant chez leur médecin, dans cette sorte d'état mental d'infantilisés d'où ils pourront pleurnicher mais surtout, se laisser materner et se laisser aller, ce qu'ils sont des millions à désirer au plus profond d'eux-mêmes
(ça me rappelle aussi le coup de la "servitude volontaire" en politique ou en société).
Imaginez un jeune médecin qui arrive là-dedans, intimidé lui-même, ou au contraire déjà imbu de sa position si c'est ce qu'il a (sans nuances) retenu de certains enseignements. Rares doivent être les médecins qui ont assez d'indépendance d'esprit pour ne serait-ce que penser à tout ça?
Cher Axel J,
Entièrement d'accord avec vous, nombre de patients se mettent eux-mêmes en état de servitude volontaire. C'est cela, la maladie, cette pause nécessaire, désirée, redoutée, dans la conscience de soi. On s'en remet à l'Autre.
Ergo, si cet Autre n'a pas bien conscience de cette charge, il ne sait qu'en faire. Les études médicales n'abordent jamais cet aspect là. On s'en remet, en France, à l'enseignement "au lit du malade", alpha et oméga de la pratique médicale. Mais si, auparavant, le contact était facilité par la primauté de l'examen clinique (:la main du médecin touche le corps du malade, elle sent l'état de faiblesse, l'abandon dans lequel il est, la peur, le doute etc...), aujourd'hui, les examens, les images (scanners, IRM, radios, bilans sanguins etc...) viennent faire écran. Les jeunes praticiens s'y accrochent comme à une bouée.
En 1996, j'ai fait une résidence "d'écrivain d'hôpital" au Centre hospitalier de Bayonne où j'ai pu étudier les gestes des praticins : infirmières, aide-soignantes, manipulateurs radio, médecins, internes, externes... Au bout de quelques mois, je savais presque imparablement dire la fonction de celle/celui qui touchait les corps des patients simplement en observant le geste de la main. Je m'en suis servie pour une pièce de théâtre qui s'est jouée au sein même de l'hôpital.
Seuls les jeunes médecins qui "en veulent" apprenent. Ils font des stages dès la première année (brancardien, aide-soignant etc...). S'ils n'ont pas ce courage-là, tant pis, ils passeront à côté... Je ne leur jette pas la pierre. Mon neveu a fait médecine : un jour de vacances par année... Une vie de moine. Aujourd'hui, il est interne, et je sais qu'il est difficile de tenir le cap, entre la vie du service, les publications, la vie qui reprend...
J'ai cru lire quelque part que certaines facs aux États pour des stages : ils jouent les patients, les étudiants sont les médecins qu'ils seront plus tard. Il me semble que c'est une piste.
En France, je ne sais pas ce qu'il en est. J'ai pour ma part souvent, hospitalisée en rhumatologie, servie de "malade-témoin"... Mon rhumato m'envoyait les jeunes internes. Il savait que ma manière d'être, de présenter mon corps, mes paroles pourraient aider. Un peu bout-de-ficelle, mais c'est déjà ça...
Amitiés,
sr
Avez-vous lu "Un léopard sur le garrot", de Jean Christophe Rufin ? J'ai assez aimé sa vision de la vocation médicale, du métier de médecin, et de la médecine hospitalière.
Quant aux jeux de rôle, j'ai eu l'occasion de les pratiquer pour une formation, c'est en effet très instructif ... Plutôt déstabilisant, au début ! En fait, beaucoup d'entre nous ont commencé par jouer un rôle, puis par redevenir eux-mêmes, c'était assez savoureux, et sûrement plus instructif que beaucoup d'apports théoriques que j'ai reçus.
Chère Anne,
Non, je n'ai pas lu le livre de J.-C. Ruffin. Je vais le trouver.
Pour rester dans le thème des écrivains-médecins, j'aime assez la manière dont Martin Winckler met en scène dans ses livres les vocations médicales. Je me souviens d'avoir savouré sa version médicale des Trois Mousquetaires... Le titre m'échappe dans l'instant. Je l'avais offert à mon neveu qui préparait l'Internat. On y suivait un groupe d'étudiants dans les années 70, leurs conceptions de l'art de soigner, leurs rêves, leurs désillusions, leurs difficultés à se résoudre à la bagarre pour conquérir sa place, leur passion de soigner.
Je ne sais pas ce que donnent les expériences, aux Etats-Unis, des comédiens jouant les scènes de consultation, mais le simple fait que cela existe, qu'un professeur ait songé à ce dispositif prouve bien que quelque chose manque dans l'enseignement : la dimension simplement humaine. Il n'est qu'à voir la surprise sur le visage des jeunes médecins hospitaliers quand un patient fait une réponse "imprévue"... Elle n'est pas singulière en général, elle vient seulement rappeler qu'aucun malade n'est réductible à sa maladie. Je ne sais pas si cela s'apprend par ailleurs. Je ne le pense pas. Mais cette dimension doit être intégrée aux études médicales, ça c'est certain. Au risque de voir se creuser le fossé entre patients et soignants...
J'ai personnellement eu beaucoup de mal avec le premier bouquin du bon Docteur Sachs, dont j'ai d'ailleurs oublié le titre exact ... Je n'ai donc rien lu d'autre de lui, peut-être à tort ?
Vous savez, avant d'intégrer quoi que ce soit de "transversal" dans les études médicales, ça a pris un bout de temps ... J'ai terminé mes études de base en 1988, je n'avais pas eu plus de deux heures de cours sur la douleur, mon dernier apport en psychologie datait de ma deuxième année, la gérontologie n'existait pas, l'aspect "psy" relevait d'un module de psychiatrie, alors la relation médecin-malade, si on n'a pas été malade soi-même ... on l'apprendra sur le tas, si on en est capable et avec un ou deux maîtres de stage, des vrais, ceux que l'on observe attentivement tellement ils sont différents avec les gens.
Maintenant cela a un peu changé, il existe des matières transversales, mais je ne sais pas jusqu'à quel point ...
Pour ma génération, il a fallu aller chercher la formation plus tard, en plus, en fonction de ce que la pratique quotidienne rendait nécessaire.
"J'ai, par bonheur, était très tôt été entourée de bons et sûrs élèves d'Hippocrate..."... Oh, la belle faute... "J'ai, par bonheur, très tôt été entourée..." c'est quand même mieux... Pardon pour la faute.
billet rare, plein de cette humanité de soi devant la vie qu viens et vas... merci pour l'avoir ecrit ;) et bien le bonjours à Mr mouflet..
Beau billet qu'on ne peut commenter qu'en silence avec ce même respect que vous avez pour vous même.
Merci Sophie.
Beau billet : sentiments, légèreté, recul, bref, des qualités que j'aime.
Bonne vie !
Ils sont magnifiques vos mots.
Merci.
Salut Sophie, et comme d'hab' rdv en mp. Car tu le sais, ce qui est intéressant en toi, dans ce que tu écris, est outre maladie, de loin.
"Outre maladie"... Outre-maladie, comme outremer, outre-noir... ça me plaît bien.
De l'humour, de l'amour, de la révolte, de la souffrance qui avec votre style produisent un très beau texte.
Sophie, hier j'avais recommandé votre billet à sa sortie en silence parce que pour tout dire j'avais fait vœux de silence quelque temps, aujourd'hui je ne dirai que deux mots: bravo et merci ! Moi, il m'en reste un 1/2, mais j'ai aussi eu à encaisser quelques petites phrases assassines du "corps" médical, notamment sur l'absence de "mouflet(s)" à mes côtés.... Et, juste pour le "fun" (Sophie ne me contredira sûrement pas et j'espère qu'Hestia n'y verra pas malice), j'ai adoré le "il existe même des "comités d'éthique" au sein des hôpitaux" ... On ne peut pas mieux dire !
Toute la question est de savoir pourquoi on a ressenti la nécessité de créer ces "comités d'éthique" au sein des hôpitaux. J'ai évoqué le sujet avec un médecin-réanimateur que j'ai croisé récemment à un dîner ("tiens, mon prochain médecin..." l'ai-je apostrophé... Il a trouvé ça drôle...). J'avais vu le très instructif documentaire d'Anne Georget
http://georget.anne.free.fr/films/films_fr/ethique.html
je voulais savoir ce qu'il en pensait. Sa réponse a été très claire : c'est au médecin qui prend la décision d'assumer sa position, ses choix. Les comités d'éthique aident, oui, mais ne doivent pas se substituer aux médecins du service. Sauf à perdre leur âme...
Je suis sur la même ligne. Tout en sachant bien pour le voir les conditions de travail des médecins (au-delà de 70h/semaine, ils arrêtent de compter les heures de boulot...).
Je pense écrire un de ces jours un petit billet sur mes entretiens avec les psychiatres de l'Unité de psycho de Curie...
Prenez soin de vous.
c'est une vaste question, elle serait même à reposer à l'envers : pourquoi l'éthique n'est plus dans la médecine ? Vous citez hippocrate, mais le Grec ne sépare pas la médecine de l'éthique. L'avancée de la technique dans la médecine et les questions du début et de la fin de la vie ont bouleversé notre rapport à la médecine. D'autre part, il existe une crise de confiance plus générale dans le savoir quand il est confondu avec le pouvoir ou la domination. Le temps des "pachas" est le vieux monde, le problème c'est que rien n'est venu à la place si ce n'est le désarroi des uns et des autres.
Cette fois, j'élargis le problème: pourquoi l'éthique n'est plus partie intégrante dans la formation d'aucune discipline ? Pourquoi faut-il créer des Comités à part ? Pourquoi pas avant et avec toute chose ?
peut être parce que nous n'habitons plus ce monde parce ce qu'il ne nous habite plus. Les médecins sont comme les autres, il ne sont ni des prêtres, ni des philosophes, ni des prophètes. Dans un monde où le savoir est en crise, où la sensibilité ne trouve plus sa place à cause notamment de la technique produite par la science à sa seule fin, où la culture, la religion et l'éthique deviennent des accessoires, la barbarie prospère au détriment de notre humanité qui reste toujours en réserve et ne peut jamais réellement s'accomplir. Nous avons deux leviers pour agir, l'éducation et les institutions, c'est-à-dire, notre pouvoir à décider comment on met en action notre vouloir vivre en commun.
L'éthique, c'est comme la solidarité, l'aide, le soutien, l'entraide ou même la tolérance : il y a des Comités (ou des maisons) pour ça. Ce n'est pas/plus un réflexe naturel et ce n'est plus partie intégrante d'aucune discipline...
Comme s'il pouvait y avoir des "professionnels" de l'éthique en tant que tels, suspendus en l'air, attendant qu'on les appelle en mission ici ou là, un peu comme ces fameuse cellules d'aide ou de soutien psychologique qu'on appelle au secours dès que qqch de terrible se produit...
Après, ça devient n'importe quoi, on colle "éthique" partout, comme "équitable", "vert", "global", sans demander de label à personne.... et ça donne des non-sens comme "capitalisme éthique" ou "globalisation équitable"...
Le pire, c'est que pendant ce temps là, dans les hôpitaux, les écoles, les rues, les entreprises, les cabinets d'experts en ci ou ça, et partout où nous mènent nos pas, l'éthique n'est plus le problème. Il y a des "pros" pour ça ! Et ma bonne dame, avec l'emploi du temps qu'on a ! Faire du sentiment, nous? Ben on n'est pas payés pour ça !
bien vu...
mais les comités d'éthique sont loin d'être le sein des seins
.
Après les mésaventures de Sophie Rostain dans le sain des sain des vaccinations de Roselyne Bachelot, on comprend mieux d'où lui vient cette maîtrise des jeux de mots: c'est que ce sont bien des je de maux, des vrais, pas un jeu?
:-)
Edité après coup. Ça s'éloignait trop du sujet. Je profite de l'espace libéré pour transmettre toutes mes amitiés à Sophie et à Mouflet....
Cher Axel J
Votre point d'interrogation final m'amuse... Eh non, ce n'est pas un jeu... Eh oui, c'est un jeu... Jouer avec ses maux est amusant, réconfortant...
Je sors un peu du sujet, mais jouer avec les mots, les maux est la liberté du malade. L'autre soir, j'ai eu une discussion instructive avec une psychanalyste qui travaille avec un service de pneumologie. Elle raillait le fait que certains patients arrivent étouffants, au bord de l'asphyxie. "Quand on leur fait mesure leur débit d'air, il est normal..." Et de parler, a contrario, de patients "réellement" en détresse respiratoire qui disent"Oh, mais tout va bien..." Et d'enchainer sur le fameux bénéfice secondaire que les patients tireraient de leur maladie... Je devais être fatiguée, mais j'ai explosé : oui, certains patients aiment jouer avec leurs symptômes, c'est la seule liberté qu'ils ont, alors laissons-la leur nom d'une pipe en bois !
J'ai, en vingt-cinq ans et plus, de spondylarthrite ankylosante, (les articulations du bassin, du sternum, des genoux, des talons, etc... s'enflamment, rendant parfois impossible le mouvement. On se munit alors d'une canne noire. Et quand ça ne va pas du tout, on annule les dîners avec les amis et on reste allongé) entendu tellement de sottises sur la place de la maladie dans ma vie, de reproches d'ami(e)s qui ne comprenaient pas que je ne me plaigne pas, que je plaisante avec mes béquilles, qu'en gros je ne les aide pas à comprendre ma maladie... C'est usant ! Non, je ne sais pas quel bénéfice secondaire je tire de cette maladie. Non, je ne suis pas "malade", j'ai une maladie et ce n'est pas un jeu de mots
... Oui, je ne fais pas toujours ce qu'il faut. Non, je n'ai pas essayé les médecines parallèles, la médecine traditionnelle me va, bon an, mal an... Non, je n'en veux pas à ceux qui me bombardent de conseils, d'adresses de médecins-miracles. Non, je ne tire aucune leçon de cette expérience singulière. On verra bien le dernier jour... Oui, je suis du genre qui de toute façon trouve toujours un moyen de se lever. Et tant pis si les intermittences de cette maladie chronique déroutent mes amis... Elles me déroutent autant... Et me suive qui peut sur cette route chaotique qui est la mienne
Et oui, vive les JE DE MAUX 
Sophie, à lire votre commentaire, à penser à certaines de mes expériences ou à celles de mon entourage, je me dis que nous devrions tous considérer les malades comme des personnes vivant dans une autre culture sensible, dans un autre "monde vécu", avec d'autres repères de rythmes que ceux des biens portants. Et donc les respecter en tant que tels, apprendre à les connaître en tant que tels.
Apprendre , si nous le désirons, à vivre une relation que je dirais bien interculturelle avec eux.
Sachant que nous pouvons souffrir d'entrer en contact avec leur monde, "souffrir pour eux", mais que ce ne sera jamais leur souffrance à eux (et que de souffrir pour eux, ça ne les aidera pas, je pense !)
Sophie,
Bravo et merci. Il est difficile d'exprimer combien et comment votre billet m'a touché.
Votre histoire illustre un des enjeux de la pratique médicale : comment soigner des patients et non pas des pathologies, des êtres humains et pas des organes. La technicité et la spécialisation croissantes sont probablement un facteur aggravant.
Et le mal n'est pas récent. Le cursus de formation des médecins laisse si peu de - aucune ? - place aux sciences humaines. Quelle ironie...
Mais à l'image de la lente et difficile intégration de l'enseignement de la pédagogie dans les cursus de formation des enseignants, il n'est pas trop tard pour concilier enseignement de la médecine avec la philosophie, la psychologie, et les sciences de la communication.
Et pourquoi ne pas initier ces cycles d'enseignements par la lecture et la méditation autour de votre billet ?
La Vie. Merci
"nous n'habitons plus ce monde parce ce qu'il ne nous habite plus." (Hestia)
Nous co-construisons le monde par nos interactions, en particulier langagières;
Si le temps de ces interactions est réduit à du technique, du mesurable, si donc tout le "liant" en est banni, alors le monde que nous co-construisons n'est plus habitable, même pour nous.
Quand nous perdons du temps à nous relier à l'autre, là c'est le monde qui nous habite, comme vous nous le montrez, Sophie, en nous décrivant vos interactions :
"Le rire part d’un coup, net,claquant"
chère Fantie, pour ma part les médecins ne parlent pas ou mal et souvent ne savent pas ouvrir un espace à la discussion. Le langage est d'abord un obstacle à ce qu'il n'est pas nécessaire de traduire en mot. Ceci n'est pas propre aux médecins, notre société est bavarde parce qu'elle est malade. Les médecins sont des objets précieux mais ils ne brillent que par nos attentes. Et elles sont de plus en plus fortes. Ne pas demander aux médecins la vie éternelle, ni de changer nos conditions de travail, ni même de la compassion. Un médecin aujourd'hui est devenu un technicien, un professionnel. Ceci est grave, j'en conviens mais s'inscrit dans une logique beaucoup plus vaste de crise du savoir, de la culture, de l'autorité et de notre manière de concevoir la politique.
Superbe texte Sophie, tout simplement. Merci à vous pour cette grande émotion en le lisant. Bien à vous.
Au risque d'être un peu redondant, c'est un superbe texte. Bravo.
Etant du mileu médical, je voudrais juste vous faire part de mes quelques réflexions. Tout d'abord en lisant le billet puis les réactions, j'avoue saisir parfaitement les sentiments décrits, pour les vivre au quotidien mais de l'autre de côté de la ligne. En effet les visites avec le chef de service à 10 dans la chambre, sans un regard pour les malades, les "tiens palpe-moi le ventre de madame et dis moi ce que tu trouves" devant les 10 mêmes personnes, les discussions techniques comme si le patient n'était pas là, sont maheureusement monnaie courante. Les moindres réflexions sont très délicates étant donné que ce sont souvent ceux-là qui ensuite donneront des cours aux étudiants et aux internes en leur expliquant comment parler aux patients. La situation n'est pas facile à vivre pour un spectateur/acteur, quand le respect du patient est bafoué dans ce milieu ultra-hierarchisé.
Pourtant il y a aussi des services exceptionnels du point de vue humain, qui pourrait servir d'exemple pour rebâtir la prise en charge médicale.
Mais je ne pense pas que le manque d'humanité, appellons-le comme cela, soit le propre des médecins. Car je vois régulièrement les mêmes problèmes autour des infirmièr(e)s, des aide-soignants, des brancardiers qui peuvent être tout aussi irrespectueux. Il me semble que l'on focalise beaucoup sur le corps médical, alors peut-être que statistiquement les médecins sont plus enclins à ces débordements, il est vrai aussi que le rôle du médecin est particulier dans la chaîne de soins, mais tout de même je pense que c'est un problème qui déborde le champs médical.
D'ailleurs c'est selon moi un problème tout aussi social que médical, car que peut-on espérer du corps médical quand les valeurs mis en avant dans notre société sont le mérite individuel, la compétition, la performance physique et intellectuelle... Dès le début de la scoralité, il faut avoir des notes meilleures que celles du voisin. Les médecins sont issus de cette logique de sélection de notre système éducatif.
D'ailleurs ce ne sont pas les seuls, la plupart des très hauts diplômés ont majoritairement un profil orienté vers ces valeurs individuelles où malheureusement l'éthique et le respect des autres ne sont qu'accessoires (les banquiers et les financiers en sont une très bonne illustration). Ce qui ne veut pas dire que ces dernières soient inexistantes.
Alors comment faire pour mieux former les médecins? Je ne sais pas, mais s'attaquer à ce problème sans revoir le système éducatif dans son ensemble et la façon dont on gère la santé dans ce pays est illusoire. On ne fera pas surgir cette dose d'humanité juste avec quelques années de formation.Cela doit être pris à la racine, dès l'école maternelle.
Mais on peut quand même évoquer quelques pistes:
- Supprimer le numérus clausus et le concours de fin de 1ère année qui n'a aucune validité. C'est à dire qu'il est faux de croire qu'il sélectionne les meilleurs, il sélectionne surtout les plus compétitifs, qui aiment le "challenge" et la performance intellectuelle, surtout quand on connaît les conditions de travail de certaines facultés dans lesquels étudient les futurs médecins. Il pourrait s'agir d'une faculté "normale", où la moyenne suffirait pour passer les années, les plus brillants émergeraient d'eux même. Il me semble que les doctorants de philosophie, d'économie, de mathématiques sont loin d'être des idiots, pourtant ils sont "sélectionnés" de cette manière, il n'y a pas besoin de concours. Mais pour cela il faut accepter de dépenser plus, pour mieux soigner les gens car le nombre de médecins formés augmentera obligatoirement comme c'était le cas avant l'instauration du numérus clausus en 71. Même si cela ne résoudrait pas tout, le profil des médecins pourraient en être modifié.
C'est donc surtout, un problème socio-économique.
- Intégrer les stages dans le choix des spécialités et modifier le rapport à l'internat (fin de 6ème année) qui est une obsession pour les étudiants dès la 4ème année, puisque de leur place à cet examen national dépendra leur futur carrière et leur lieu de formation. Actuellement les futurs spécialistes sont choisis uniquement sur leurs capacités à répondre à des "cas cliniques" dont la notation repose sur une grille de mots-clés présents dans la copie du candidat ou non. Les futurs médecins sont donc sélectionnés sur leurs aptitudes à répondre à des questions devant une feuille de papier où l'éthique et le respect du patient n'ont aucune place.
On pourrait imaginer un dossier de l'étudiant qui le suivrait de service en service (en moyenne 3-4 services par ans dès la 4eme année), où la relation avec les patients pourrait être évaluée régulièrement par les patients eux-mêmes. Cela pourrait permettre de rappeler aux professeurs l'importance de cette relation par la même occasion... Ce dossier jouerait à part égale avec les connaissances théoriques lors du concours de l'internat, et permettrait de valoriser les plus "humains".
La mise en place d'un tel dispositif serait très compliquée mais je pense que la réflexion mérite d'être menée. D'ailleurs pour n'importe quel étudiant arrivé à un certain niveau d'études, l'acquisition des connaissances théoriques ne posent plus vraiment de problème. Cela peut être plus ou moins long mais globalement ils y arrivent, par contre l'humanité ne s'apprend pas dans les livres.
- Troisième et provisoire dernier point, les étudiant sont trop "CHUtisés". C'est à dire qu'ils n'apprennent et ne voient la médecine qu'à travers le prisme déformant des CHU. Ceux-ci accueillent je crois environ 1% des malades, mais surtout ceux atteints par les maladies les plus graves et les plus rares. Les Professeurs de médecine sont eux-même déformés par leurs spécialités (qui deviennent pour le coup des hyperspécialistes), qui transmettent ensuite cette vision ultra technique et spécialisée de la médecine aux jeunes. Les étudiants n'ont que quelques semaines de contact avec les médecins généralistes, en tout cas à Limoges, alors que ceux -ci représente plus de 50% du corps médical et leur patientèle représente l'écrasante majorité des problèmes de santé du pays...
Soit dit en passant, les médecins généralistes sont souvent beaucoup plus humains que leurs homologues spécialistes. Est-ce par défaut de technicité qu'il en est ainsi ou bien par défaut d'humanité que l'on devient spécialiste? Trop simpliste. Mais cette réalité doit amener les autorités ministèrielles à augmenter la présence des médecins généralistes dans les études médicales. Il y a du progrès mais le chemin reste long dans ce domaine, en effet les MG sont souvent un peu méprisés par les spécialistes et les professeurs, alors comme ce sont eux qui sont en charge des programmes...
Désolé d'avoir été aussi long, je voulais faire court et puis...
@ F. S. ci-dessus:
un peu long, oui, mais très intéressant !
D'accord sur le contact avec les généraliste, notamment, beaucoup plus humain et personnalisé qu'en milieu hospitalier ("Il a bien dormi le petit monsieur ?" "Et elle a bien pris sa température la petite mamy ?").
Et d'accord aussi que cela ne concerne pas que le milieu médical... Allez dans n'importe quelle antenne de Pôle Emploi, n'importe quel guichet administratif ou centre social: le problème est le même... "Et pour la petite dame, ça sera ?" Quand vous n'êtes pas carrément : "Numéro 49 ! C'est vous le numéro 49 ? Alors, c'est pour quoi ?"
La déshumanisation des rapports, elle est partout... Et je ne vous parle même pas du monde de l'entreprise qui est devenu une machine à broyer de l'humain !
"que peut-on espérer du corps médical quand les valeurs mis en avant dans notre société sont le mérite individuel, la compétition, la performance physique et intellectuelle... Dès le début de la scoralité, il faut avoir des notes meilleures que celles du voisin. Les médecins sont issus de cette logique de sélection de notre système éducatif."
le joli petit lapsus... "scoralité", c'est très joli la scoralité. On en rêve même : une école qui ne privilégie plus l'écrit au détriment de l'oral...
Plus sérieusement, oui, bien sûr,
Cher Frédérick,
tout commence à l'école et, jeune maman d'un Mouflet de 10 ans, je suis effrayée par la course folle que les instituteurs leur imposent... Cela fera l'objet d'un autre billet, dans quelques jours. Il faut être sur-armé pour résister, entourée par des parents qui eux-mêmes n'ont jamais cédé à ce chantage affreux, mais privilégient la solidarité, l'entraide. Un rude combat !
Merci de vos réflexions "de l'autre côté de la ligne"... Rassurantes et riches.
L'idée d'une évaluation au long cours des étudiants, fondée sur la pratique clinique est une évidence. Un carnet qui suivrait le carabin au cours de ses stages et dans lequel l'appréciation technique vaudrait autant que la remarque d'ordre psychologique... Un rêve. Mais les étudiants seraient-ils prêts ? Le système du numérus clausus n'est guère contesté il me semble. Il rassure. Erreur funeste, tout le monde le sait depuis dix ans et plus, mais personne ne semble prêt à y renoncer... Il faudra que le réseau médical français s'effondre...
Petit bémol néanmoins : je ne suis pas certaine que l'appréciation des patients doivent être prise en considération au même titre que lcelle des professeurs. Un patient ne doit occuper que sa place de patient. C'est déjà assez difficile... Je me souviens, en chimiothérapie, en Bretagne, le cancérologue qui me suivait, [ un "vrai" médecin, humain, qui se souciait autant de l'état de mes globules que de mes cheveux, me conseillait une crème pour remédier aux sécheresses cutanées, aux irritations, connaissait les meilleurs onguents pour les ongles ]s'étonnait toujours que je puisse, à peine arrivée pour mes trois jours d'hospitalisation, mettre un tel bazard dans la chambre... Et oui, je m'installais... Mon ordinateur, mes DVD (je ne pouvais les regarder que le premier jour, après, j'étais trop malade), la radio, mes petites peintures pour les dessins que je destinais à Mouflet, la photo de Mouflet mise au mur, mes huiles pour me masser, mes clopes (
), mes livres (peu ouverts... trop crevée). L'hospitalisation est une coupure dans la vie du patient, mais il arrive avec des bagages bien lourds... Il faut lui en laisser la possibilité. Il doit occuper le terrain. Il sait qu'il est seul face à sa maladie, il doit tendre des bouts où s'accrocher quand ça tanguera. Seul... J'en vois bondir : l'équipe médicale, infirmière, para-médicale est là ? Oui bien sûr et les infirmières, les aides-soignantes, le kiné de l'établissement où j'étais ont été remarquables. N'empêche, j'étais seul dans mon aventure cancérologique. Et c'était très bien comme ça. Personne d'autre que moi n'avait eu ce sarcome phyllode de grade III, ce carcinome intra-canalaire, in situ. Personne d'autre que moi n'a, depuis mes 17 ans, une spondylarthrite ankylosante. Les médecins, les infirmières m'aident, me soignent, me soutiennent, (ô combien, durant ces longs mois) mais je dois, si je veux comprendre ce qui m'arrive, me confronter à cette solitude extrême.
Le patient est tout entier occupé à creuser sa place... Alors, évaluer le travail de l'interne, de l'externe qu'il voit... Il peut l'aider, oui. Et j'ai souvent servi de malade-témoin (un peu comme les maisons-témoins) dan le service de rhumatologie où je suis soignée. Le chef de service m'envoyait ses internes parce qu'il savait que j'avais, lentement, su prendre ma place de malade.
Mais combien c'est difficile... Très souvent, parce que c'est trop dur, les malades bougonnent, râlent, se mettent en colère contre l'interne justement, qui ne leur a pas parlé comme il fallait... Colère-paravent, colère-écran.
Que dirais-je de l'interne de l'Institut Curie qui m'a si étourdiment demandé de quand datait ma dernière mammographie ? Qu'elle aurait du prendre le temps de lire mon dossier, oui. Qu'elle a mis un peu trop d'empressement à remiser les comptes-rendus d'examens radios que mon rhumatologue m'a récemment prescrits sous le prétexte que cela ne concernait pas directement mes cancers du sein. Qu'elle était consciencieuse lors de l'examen. Oui, je pourrais dire tout cela. Utile ? Ce jour-là, j'étais de bonne humeur... Coup de chance. Aurais-je été contrariée, ma réaction eut été différente. Ergo, mon appréciation.
Voilà, je voulais faire court, moi aussi...
Je vous remercie en tout cas de votre commentaire qui rend optimiste, malgré tout...
amicalement,
sophie r
Chère Sophie, merci de ce beau texte. Oui il y a des services comme celui-là, j'en ai connu et pratiqué et j'en ai souffert. Quand on vous balance un diagnostic à trois mètres, à toute vitesse et qu'on se barre après en laissant les infirmières débordées se débrouiller, ça laisse de lourdes traces.
Cela dit je veux rendre hommage à ceux qui, dans des conditions de plus en plus difficiles, parviennent à garder le sens de l'empathie, savent doser leurs paroles pour dire juste ce qu'il faut sans effrayer, prennent tout le temps nécesaire pour expliquer et font preuve en même temps d'une absolue compétence. J'ai trouvé à Villejuif un (une en fait) médecin remarquable, qui, d'abord m'a sauvée mais qui s'est aussi montrée capable de me reconnaître en tant qu'individu et non comme un dossier lors des contrôles plusieurs années après les traitements, j'ai rencontré à l'Interco (comme disent les habitués) de Créteil un service exceptionnel, comme l'est son patron. Oui je crois vraiment que bien des choses dépendent du chef de service, de son humanité ou de son peu d'intérêt pour les êtres humains.
@ Marie Lavin
Totalement d'accord avec vous sur l'Interco de Créteil. J'y ai ai eu qqln de ma famille d'hospitalisé il y a une demi-douzaine d'années et les relations avec le médecin chef de service et toute l'équipe ont été formidables, aussi bien envers la "patiente" que sa famille et ses proches. De l'écoute, de l'humanité, du dialogue, de la patience, de l'humilité et du respect.
Des comportements rares, et qui méritent d'être saluées !
J'ai le souvenir un "jeune" cancérologue particulièrement attentif à ses malades, particulièrement humain. Un jour, par hasard, j'ai appris une chose: il avait lui-même été victime d'un cancer...
Si vos seins étaient aussi beaux que vos phrases, vos amis ont dû être heureux de les adminer, même sournoisement.
Sinon, vous êtes toujours aussi "belle", vous rayonnez !!!
Pour l'anecdocte, une amie a subi une hystérectomie ... à la place d 'une autre, il y a 25 ans !... (suspicion de cancer de l'utérus)
Vous voyez, ce n'est pas d'hier.
Ne jamais rendre gorge faute de soutien, voilà le viatique par vous livré en partage à ceux qui eurent, qui ont, ou qui auront un cancer. Merci et bravo.
Cher Antoine Perraud,
Je reconnais bien ici votre finesse et votre causticité-élasticité d'esprit... Merci de votre lecture.
Merci pour ce beau texte.
J'ai cherché la petite étiquette "offrir l'article" je voulais l'envoyer à une amie qui est passée par la sans nous tenir informés qu'elle sortait de la même opération .Cela touche l'intime.
En ce qui me concerne je suis sorti "contre avis médical" de Bichat.
C'est peu dire la tempête que cela a déclenché ! arrachage des feuille en bas du lit par l'interne , refus de prise de soins ( démontage d'un redon post opératoire) dans le service après sortie mais seulement aux urgences .Dans ce service je n'existais simplement plus
Merci encore pour ce témoignage touchant
claude
.
Merci sophie pour ce partage d'un vécu douloureux qui trouve chez moi une résonnance : J'ai eu un cancer du sein en 1996 avec ablation. J'ai plus tard fait une reconstruction, mais une partie de moi est à jamais mutilée...
Concernant le milieu hospitalier il y aurait beaucoup à dire et tous les plans cancers de nos politiques ne sont que poudre aux yeux pour les citoyens qui votent pour eux.
Je viens dernièrement de séjourner dans un CHU pour une opération des yeux, des aides-soignants, des brancardiers, des infirmières aux médecins, je n'ai entendu que récriminations et plaintes contre leurs conditions de travail et autres restrictions budgétaires qui vont à l'encontre de la prise en charge "humaine" des malades.
Quant on voit la manière dont sont gérée les fonds publics en matière de santé et les priorités de nos gouvernants (ex : la grippe A) le contribuable que je suis se pose un tas de questions...
Bravo encore Sophie pour votre témoignage.
Je viens de lire cet article d'Emmanuel Hirsch sur la médicalisation de la vie, écrit pour le site La vie des idées
En épigraphe, le direteur de l'Espace éthique de l'AP-HP cite Emmanuel Lévinas : « L’humain commence dans la sainteté avec comme première valeur ne pas laisser le prochain à sa solitude, à sa mort. Vocation médicale de l’homme. »
Merci madame pour ce texte magnifique, bouleversant et qui a résonné en moi comme une claque. Dés que je peux, j'écris, "le jour ou j'ai perdu 100 kilos en essayant de ne pas perdre la vie", et si vous en serez la marraine, si vous le voulez bien.
Je ne sais pas si j'aurais votre beauté d'écriture ni votre générosité d'âme, mais je vais essayer.
Bonjour à Mouflet de la part et Monsieur Lapin et Monsieur Tortue.
A bientôt et courage.