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Oct

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Une censure qui manque de chair...

En échos à l'article sur Mouvement, l'article publié en septembre dernier sur mon blog après une intimidation similaire contre un créateur du 18e arrondissement.

 

Des blogs cathos obligent La Redoute à retirer un bijou représentant un squelette avec une couronne, de la marque Corpus Christi, l'assimilant peut-être un peu vite à une sorte de crucifix blasphématoire. Stéphane Lavignotte, pasteur de La Maison Verte, s'étonne de cette censure.

 

La « fatwa » sur un dessinateur suédois excite la presse internationale. En revanche, le retrait de la vente - après une mini-agitation orchestrée par quelques blogs catholiques conservateurs - par La Redoute d’un collier représentant un squelette, lui-même orné d’une couronne, le tout agrémenté d’une perle, de la marque Corpus Christi, est passé sous silence par la plupart des médias (1).
Je trouve tout cela stupide.

D’abord le deux poids-deux mesures. Une censure musulmane fait les choux gras de la presse. Une censure catholique est passée sous silence. L’une est une intolérable atteinte à la liberté d’expression. L’autre, tout le monde s’en fiche.

Ensuite, oui, il s’agit bien d’une atteinte à la liberté d’expression. Certes, c’est un objet commercial. Mais c’est l’œuvre d’un créateur : Thierry Gouguenot (2), dont la boutique est d'ailleurs dans l'arrondissement de La Maison Verte. Il s’inscrit, s’inspire d’un mouvement, le mouvement gothique (3). Il y a courant de pensée, mouvement de création, réflexion et parcours d’un créateur (4).

On peut trouver cela moche - ce n’est pas mon cas. On peut être en désaccord avec le mouvement gothique et discuter - ce serait intéressant et utile - sa vision du rapport à la mort, à la vie, au sens de vivre la vie, de l’absurdité du monde. Mais ces désaccords ne peuvent justifier une censure. Pourquoi ?

La liberté d’expression est un principe de base de notre démocratie. Elle a ses limites qu'indique la loi : l’insulte, l’appel à la discrimination, à la haine, à la violence raciale. Dans ces cas, la société se donne le droit de « censurer ». Je crois que ces limites sont des exceptions nécessaires, je crois aussi qu’on ne peut guère en rajouter sans mettre en danger le principe de la liberté d’expression et donc notre vie démocratique. Le blasphème est une forme de critique - certes dure à vivre pour certains croyants - mais qui participe de la virulence commune du débat public. J’ajouterais même, comme croyant, que le blasphème est nécessaire à notre foi. Il nous empêche de nous endormir dans les certitudes et les représentations faciles de Dieu. Je pense aussi - mais je fais plus là référence au débat sur les caricatures de Mahomet - que cela ne doit pas nous exonérer du débat et de l’effort de compréhension de l’autre et de ce qui le blesse.

Mais dans le cas de ce bijou, non seulement les limites légales et communément admises de la liberté d’expression n’ont pas été dépassées, mais il ne semble pas blasphématoire. Ce bijou peut être vu au contraire comme une saine invitation au débat.

Si son créateur a bien voulu faire référence à la mort du Christ - ce qui n'est pas sûr - alors ce bijou, cette mise en exergue du squelette, nous rappelle toute l’horreur que représente cette croix ou ce crucifix qui est notre symbole. Ce que les chrétiens portent autour du cou, ce n'est pas le pendentif d'un dauphin ou d'un chat. Mais un instrument de torture, le moyen de mise à mort le plus infamant de son temps, l'image d'un humain arrêté, torturé, mis à mort, laissé à sécher sur le bois. Le squelette nous rappelle cette violence alors que nous tentons de l’esthétiser en permanence en choisissant des bijoux avec des formes et des couleurs doucereuses, que nous les ornons de diamants ou d’or. Et la croix huguenote ne fait pas exception ! La violence de ce bijou nous rappelle ce que disait Paul : nous adorons un prophète crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les grecs. Ne passons-nous pas souvent trop vite du prophète crucifié à la croix glorieuse ?

Ce squelette rappelle aussi ces nombreuses œuvres d’artistes contemporains où le christ est remplacé par un soldat mort dans les tranchées de 14-18, une femme violée, etc. On doit aussi trouver de telles représentations avec des crucifix du Moyen-Age, hanté par la mort, la peste, les maladies. Parce qu’il était aussi humain, nous nous rappelons que le Christ est crucifié chaque fois qu’un humain est crucifié par la violence sociale, politique, culturelle, du sexisme, de l'homophobie, de la maladie, de la prison. Et en Mission populaire, cette réalité, nous la rencontrons tous les jours.

C'est dans ce sens que ce squelette est plus fidèle au symbole de la croix que la plupart des crucifix que nous trouvons dans nos bijouteries. Il l’est aussi dans un autre sens.

En lui mettant une couronne et une perle, le créateur semble rappeler à la fois le texte biblique, la résurrection et la vie de l’esprit. Ce qu’on lit dans les évangiles : la couronne d’épines mise par les soldats romains pour moquer le roi des juifs. La résurrection : pour les chrétiens qui croient en la résurrection, cette couronne nous rappelle que Jésus est le roi de nos vies, malgré la mort qu’il va vaincre, le vrai roi contre toutes les puissances - économiques, politiques, religieuses - qui voudraient guider nos vies. L’esprit : La perle est un symbole que l’on trouve dans les croix protestantes - même si c’est plus souvent la colombe - qui rappelle l’esprit, cet esprit continue à courir le monde malgré la mort et les murs, cet esprit qui inspire nos vies pour préparer le retour du Christ et l'installation de son Royaume de justice.

En rendant violente l’image de la mort, et en esthétisant la couronne et la perle, le créateur renverse les représentations habituelles : l’esthétisation du corps du christ, la violence de la couronne d’épine. C’est sans doute une critique gothique des représentations chrétiennes habituelles. Mais une saine critique qui nous oblige à réfléchir à nos symboles, qui paradoxalement redonne de la force à l’idée de résurrection et de combat contre toutes les morts culturelles, sociales, de genre, etc. Cette saine critique nous invite à rechercher en permanence le sens de nos symboles, pour ne pas tomber dans l’habituel, le bigot, le religieux qui sont si loin de l'événement Jésus Christ.

L'artiste a-t-il voulu dire tout cela ? A-t-il même voulu représenter un crucifix ? Je n'en sais rien, j'aurais plaisir à en discuter avec lui. En attendant, je le remercie de m'avoir obligé à penser ma foi.

Décidemment, je trouve idiote et scandaleuse cette censure.

Stéphane Lavignotte, pasteur de La Maison Verte

(1)Pointblog a levé le lièvre dimanche. (L'AFP a lancé l'affaire par une dépèche avant hier, France-Info l’évoque rapidement ce matin, Libé qui en fait à peine une brève, LCI.fr de même, rue89 en fait un peu plus.

(2) http://www.guideparismode.fr/paris_marque_zoom-start-1-p1-307.html Thierry Gougenot , originaire de la ville de Lyon,est le créateur de la marque de bijoux Corpus Christi,qui allient les symboles mortuaires de la religion catholique et leur délicate beauté.Mélangeant ces objets forts,à caractères nécessairement morbides,à des éléments plus doux et moins connotés.Il reussit à faire une collection de bijoux non stéréotypée, légére,loin des clichés du bijou gothique type,souvent lourd,et utilisant encore et toujours les mêmes visuels.
(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_gothique Le mouvement gothique est apparu entre la fin des années 1970 et le début des années 1980 au Royaume-Uni, et perdure avec plus ou moins de vitalité principalement en Europe mais également sous des formes légèrement différentes dans le monde entier. Cette sous-culture issue des mouvements punk et new wave, s'inspirant du cinéma expressionniste allemand, du fantastique et du roman gothique, se caractérise notamment (sans s'y réduire cependant) par une esthétique sombre, macabre, parfois provocatrice. Cette dernière se traduit par un code vestimentaire (la mode gothique) essentiellement basé sur le noir et les couleurs sombres, souvent accessoirisé avec des clous ou des éléments considérés comme mystiques, et perçu selon les points de vue comme sexy, provocateur, effrayant ou excentrique.

(4) Voir un entretien très intéressant avec Thierry Gougenot ici. Où l'on voit son intérêt profond et ancien pour l'art sacré, un rapport intéressant aux objets perdus.

Tous les commentaires

30/05/2008, 15:16 | Par Axel J

Oui, moi aussi, dans toutes ces "variantes", même les plus apparemment choquantes, blasphématoires ou "sataniques", je vois surtout la culture chrétienne comme base, comme éternelle référence profondément enracinée. Des hommages, des reconnaissances, en quelque sorte, voire même des signes d'appartenance, en négatif, mais il suffit de chausser les lunettes adéquates?

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