Goûtons chez Télérama avec Daniel Conrod des couleurs et des choses à dire de “la danse française contemporaine”, oups !
Daniel Conrod signe un article dans le Télérama n° 3136 (fichier joint) intitulé “La danse française contemporaine a-t-elle encore quelque chose à dire ?”. La couleur est annoncée, ambitieuse déjà dans le titre, elle se prolonge dans le chapô pour un résultat au final en à peine 4 colonnes : “Longtemps très inventifs, les chorégraphes français ne surprennent plus leur public. Comment en est-on arrivé là ?”.
Oui, comment ?
Tout d’abord, aucun fait ne vient étayer la supposition d’un public qui ne serait plus surpris, puisqu’il doit l’être de toute façon. Aucun état des lieux pragmatique de la danse dans les territoires de création et de représentation en France et sa relation avec le public, non, décidément rien ! Soit, on dira que Daniel Conrod, lui, le sait. Nous ne pouvons donc que lui faire confiance.
Ensuite, nous cherchons ce qu’il y a à nous dire sur ce que “la danse française contemporaine” devrait nous dire, elle, puisque nous devons penser qu’elle a à nous dire quelque chose. Et bien pas grand chose en fait, Daniel Conrod se contentant d’évoquer d’une manière générale un manque de “ligne claire”, d’outils théoriques (textes fondateurs, revue, école de pensée).
Enfin, regardons ce qui occupe ce vocable de “danse française”. Le style ballet et les chorégraphes travaillant à partir du sol français, bien entendu. Qui sont-ils ? Nous n’en saurons pas grand chose, toujours sur sa “ligne claire” de la généralité, nous aurons un sac de course logotypé de grandes marques dans un grand écart improbable, du spectacle de ballet sous Louis XIV directement aux années 80 (M. Marin, D. Larrieu, A. Preljocaj, M. Monnier, K. Saporta, etc.), ne parlons pas des chorégraphes ni des interprètes d’ailleurs (dont il n’est jamais fait mention) depuis les années 90, résumés d’un seul “mouvement” dit de la “non-danse”.
À partir de là, je doute, donc je cherche ce que Daniel Conrod a voulu nous dire réellement.
Je passe sur la forme en anathème déguisée et justifiée de ne pas l’être.
Je lis, je relis. J’entends donc un monsieur sorti de deux représentations du Théâtre de la Ville récemment, Mathilde Monnier (française) et Alain Platel (flamand) considérés comme “figures de proue de la modernité la plus pointue”, rien que cela ! Monnier est accusée d’”entre-soi” (c’est à la mode), tandis qu’Alain Platel est encensé dans un lyrisme éprouvant : “Le destin de chacun des danseurs de Platel devint un peu le nôtre. Et pourtant qu’y avait-il sur le plateau, hors les neufs présences désarmées ? Rien, sinon le doute d’être au monde et la tendresse qu’il faut pour vivre avec ce doute.”
Se dessine alors à partir de là une ligne de démarcation géographique des goûts que je suppose donc ceux de D. Conrod. Appuyée ensuite par une enflure nostalgique, tout excusé que la danse “glaciale et hautaine” de M. Monnier sans être “toute la danse, (française NDA)”, n’en est pas moins emblématique tout de même : “Trou d’air ou fin de cycle ? En tout cas, cette danse de création, qui fit notre fierté (c’est moi qui souligne), parce qu’elle était inventive, profuse, résonnante, souvent légère et facétieuse, parce qu’elle savait raconter des fables, semble s’être éloignée de nous.”
Seront sauvés Maguy Marin et Angelin Preljocaj qui, eux, selon D. Conrod, “s’emploient vraiment” à avoir une vision, et cette “ligne claire”, sur “la place de la danse de création dans le champ de l’art et de la société”. Comment me direz-vous ? Et bien avec intransigeance pour l’une et pragmatisme pour l’autre (sic). Nous n’en saurons pas plus, ni sur ce que peut être la “danse de création” autant séparée de l’art et de la société, ni comment intransigeance et pragmatisme se formalisent concrètement et pour quels enjeux.
Ce que nous saurons par contre, c’est qu’à travers un travail de “destruction” disciplinaire et historique il y a de l’inculture dans cette génération encensée auparavant, alors que chez Cunningham, Baush, Forsythe, de Keersmaeker, pour ne citer qu’eux, il faut dire que leur danse ne sortait pas des ténèbres (re-sic).
Juste avant nous aurons eu droit à la liste endeuillée des piliers de l’institution culturelle française dans le domaine, pour cause de retraite, les larmes sur leurs illusions, la relève pragmatique, sans transmission, etc. Je vous passe le refrain.
On reproche donc au final un manque de scolastique, des singularités trop individuelles, subventionnées par une politique culturelle mercantile, avec maintenant des “leaders” de la "non-danse" dirigeant des Centres chorégraphiques nationaux (pouha !), oubliant au passage de préciser qu’A. Preljocaj-le-pragmatique fait aussi parti de ces dirigeants*. Supposant, l’air de rien, un art purement étatique, mais pour se retirer ensuite dans le “pas vraiment, mais on y pense” !
Humeur, de mon côté, oui. De lire autant d’hypocrisie et d’imposture sans même l’élégance et l’intelligence critique qui pourrait la rendre, si ce n’est honorable, au moins lisible. Les nuances, les richesses, les reliefs, la réalité-même du travail de la danse contemporaine se trouvent ici balayés d’un rever de main au goût de fausse polémique, qui ressemble à s’y méprendre à un vieux réflexe bien “français” lui, de l’aveuglement sur le présent par manque de renouvellement dans les grands médias d’une culture critique contemporaine justement. Cette paresse intellectuelle d’autant plus risible qu’il y a quelques semaines encore, le même magazine faisait tout un dossier sur ce sujet. Risible pour ne pas pleurer car teintée d’un obscurantisme de bon ton dont l’époque nous donne à croire qu’il transpire déjà au-delà de son cercle initial.
Imposture, car le style ici n’est pas assumé, et qu’il s’avère au bout du compte, et comme je viens de le dessiner, être tout simplement de l’humeur empruntant le mauvais style de l’anathème tout de suite vulgairement récusé dans une contorsion incroyable-mais-vraie (je pose la question du déclin, je ne dis pas que, mais “il n’empêche”…) et manquant le courage du parti pris. Une humeur, au goût d’un natio-centrisme très en vogue et un rien putassier par les temps qui courent, à peine masqué sous une nostalgie dont on hésite entre la causerie en perte de vitesse ou la réelle crise discursive sur une contemporanéité qui lui échapperait et dont le cœur subjectif atteint pourrait trouver un début de légitimé s’il se présentait comme tel. Il est vrai que le “glacial” et l’“hautain” pourrait traverser la réalité de notre monde, et pourquoi pas, et pourquoi les corps de la danse n’en éprouveraient pas l’expression alors ? Nous savons rire aussi, mais autrement.
Hypocrisie, car sous l’hyperbole des noms cités des chorégraphes français des années 80 et ceux de la modernité et post-modernité internationale, se révèle le manque du côté de la “non-danse”, on sait ce que peut signifier de ne pas nommer. Mais heureusement, on rit aussi de voir le grotesque à un tel point sur la danse contemporaine, se référant au spectacle de ballet sous Louis XIV comme seule repère historique, alors même que le transnationale et le transdisciplinaire, logique de l’accumulation des savoirs de la modernité, sont parmi les éléments qui ont fondé une émancipation justement contre l’archaïsme du poids souverain de l’unité, toute lumineuse qu’elle fût, pour oser aller vers des territoires inconnus, hétérogènes – sombres parfois, c’est certain – trouver la liberté pour le corps de dire son propre éclat, fût-il à partir de l’ombre. Y voir un manque de culture, c’est oublier que nous la faisons aussi, mais autrement. Faire table rase, s’il y a prétention de ce côté, c’est parce que connaissance vivante il y a de cette culture justement et avant tout. Parmi les “leaders” supposés, Boris Charmatz et l’association Edna en exemple pour son travail pédagogique, sa participation à la culture comme passeur, qui traverse actuellement le drôlement nommé Musée de la danse, Centre chorégraphique, oui. Jerôme bel est son catalogue raisonné aux Laboratoires d’Aubervilliers (merci à Magali Lesauvage et l'édition Perform). Sans parler des lieux qui travaillent à la diffusion et à l’élaboration d’un savoir sur la danse, le CND pour exemple.* (liens ci-dessous)
Il est vrai qu’il est facile de ne pas nommer, il est facile d’invoquer le public, ce bon tact qui frôle le populisme, il l’est moins de chercher la singularité des mots, des pensées, des interrogations qui pourraient dire le présent. Le regret, la nostalgie, c’est le privilège de la mode, moins celui de l’art.
Il y a longtemps que je vois dans les pages “culture” de Télérama se dessiner un paresse critique. Entre le dossier de presse étoilé et la chronique. Bien sûr, c’est tellement confortable la chronique. Après la celle de Fabienne Pascaud se réduisant parfois à la même nostalgie, celle d’Olivier Cena qui continue de nous affubler depuis vingt ans de ces “humeurs” sur l’art contemporain sans avoir pu en faire une véritable synthèse critique qui nous montrerait enfin les arguments de ses partis pris, nous voici en présence d’une nouvelle “humeur” sur la danse contemporaine cette fois-ci, et qui se prétend sur deux pages côté magazine dans un exercice d’une banalité déconcertante de renvoyer dos à dos sur des préférences de motifs ou d’“écoles” fictifs à peine murmurés mais pourtant visibles, le moderne et le contemporain, le ballet et la non-danse, etc.
Je ne pourrai pas renvoyer à mon tour Daniel Conrod à ses références puisqu’elles n’y sont pas citées. Je me contente à partir de mon humble savoir et expérience de lui rappeler deux coordonnées d'une perspective en terme de singularité, de théorie, de pensée, de circulation du savoir et d’expérience sans que ces termes ne se fassent concurrence car loin de la scolastique en effet : “Poétique de la danse contemporaine” de Laurence Loupe, historienne, critique et témoin de cette danse en France, allant jusqu’à se risquer dans l’expérience-même, celui que le corps ne peut manquer lorsqu’il s’agit d’en faire la critique par un empirisme éprouvé. Marie-Thérèse Allier et son équipe à la Ménagerie de Verre *, qui, depuis vingt cinq ans, travaillent pour que la danse, son désir nous surprenne parfois, mais surtout, et pour l’essentiel nous questionne inlassablement.
À choisir entre les morts-vivants du présent et ceux du passé, je n’ai pas fait mon choix. Question de culture, en effet.
Pour finir, je cite ici Laurence Loupe dans un passage qui vaut pour présage :
“Quel corps est en jeu ? Cette question primordiale est essentielle à poser en amont de toute lecture d’un projet chorégraphique. Quand cette dimension n’est pas prise en compte, ni dans la création chorégraphique, ni dans la lecture qui peut s’en faire, une zone importante d’impensé s’établit, qui endommage gravement la crédibilité d’un propos, et en obstrue la perception. Supposer un corps neutre à partir de quoi pourrait s’articuler n’importe quel motif chorégraphique va à l’encontre de tout projet de la danse contemporaine. Et pire : contribue à entretenir un fond occulté qui condamne toute approche à l’aveuglement. Aveuglement idéologique, autant qu’esthétique, entraînant un malentendu des plus graves sur le propos de l’œuvre, fût-il sous-jacent à ce qui s’affiche. La plupart du temps, en effet, l’observation de la danse se borne à analyser des figures, des propositions explicites : parfois mêmes les accessoires ou les adjuvants artistiques qui les mettent en relief, oubliant que c’est ce corps considéré comme sous-jacent qui fait tout le projet chorégraphique.” Laurence Loupe, “Poétique de la danse contemporaine”, p. 70, Contredanse, 1997.
* (la fonction lien étant en panne !)
http://www.museedeladanse.org/
http://www.catalogueraisonne-jeromebel.com/
http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/edition/perform/article/241108/jerome-bel-online
http://www.menagerie-de-verre.org/
Édité 19/02/2010 :
- Lien vers le Centre chorégraphique national dirigé par A. Preljocaj



Tous les commentaires
Pour que nous goûtions mieux serait-il possible d'augmenter la taille des caractères ? Le passage en italique de Laurence Loupe (!) se brouille à la lecture... Cordialement.
Rectifié. Avec mes excuses Kairos, la mise en page était laborieuse. Bonne lecture.
Merci Stéphane.
J'ai abandonné mon abonnement à Télérama depuis un an.
Je n'ai qu'une connaissance aléatoire de la danse contemporaine, mais parmi mes découvertes de ces dernières années, je vois un homme remarquable (belge, c'est vrai !) :
Sidi Larbi Charkaoui.
Je n'ai jamais été abonné, mais curieux toujours de lire les grands médias, de garder un œil. Merci de ton passage Marielle. Je te renvoie aux liens, où ton aléatoire, comme le mien aussi, peuvent y tracer des lignes supplémentaires. Il y a effectivement profusion de moments et de lieux en France comme en Belgique de cette danse irrégulière, qui se croisent au risque parfois de se casser la gueule, mais justement, assumant pour éviter le mortifère de l'anathème et du dos à dos. Il existe bien sûr des problématiques, mais lointaines, et tellement plus importantes que ce flou dans lequel cet article auquel je réagis souhaite nous emmener.
Je ne sais pourquoi, je me suis surpris à regarder la danse "contemporaine" en suivant le programme d'Arté du dimanche soir, alors que les ballets classiques m'ennuient prodigieusement et qu'un spectacle de Béjart, "Nijinski, clown de Dieu", vu il y a quelques décennies, ne m'avait pas non plus convaincu... En revanche, Pina Bausch, j'aime beaucoup ça. Mystère et boule de gomme.
Mystère Kairos, oui, mystère ! Il est étonnant d'ailleurs de voir P. Baush encerclée de cette manière dans cet article dont on sait l'influence sur la danse contemporaine qu'elle a pu avoir et encore maintenant, influences pour ou en réaction à son Tanztheater, mais dynamique et dialectique, en tout cas de manière certainement plus complexe et intéressante que des histoires d'écoles et de motifs.