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Jacques Lagroye (1936-2009)

Avec de la chance, il arrive de croiser, à deux ou trois reprises dans sa scolarité, de la maternelle à l'université, un enseignant qui change le cours de votre vie, qui vous donne à jamais, sur le moment ou rétrospectivement, le sentiment de vous avoir en partie produit. Dans le cas de Jacques Lagroye, c'est très vite que je le compris. Dès les premières séances, en 1984, de son cours de Licence « Histoire des institutions politiques » dans la sinistre salle 118 de l'UER 11 de Paris 1.

 

« Mais frottons-nous les yeux ! » lançait-il alors à des étudiants hypnotisés par son incroyable récit de l'institutionnalisation de la démocratie parlementaire en France, s'arrêtant avec génie sur ses crises, comme celle du 16 mai 1877. De fait, il a littéralement décillé un certain nombre d'entre nous, tombés sous le charme et en sociologie politique dans le même moment.

 

Jacques Lagroye peut être considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie politique en France. Si la science politique avait un sens pour lui, alors, de la même manière que l'art contemporain s'interroge depuis au moins Duchamp sur ce qu'est l'art, elle devait en permanence se demander ce qu'est le politique. Refuser les définitions étroites, simple alignement d'objets bien rangés dans des boîtes (les partis, les institutions, les élections...) mais aussi faire le pari que non, tout n'est pas politique pour autant.

 

Sa formation d'historien, il était normalien, agrégé, l'avait sans doute de ce point de vue mieux préparé que nombre de ses collègues politistes de la même génération (il était né en 1936), qui venaient pour la plupart du droit. Il n'y avait, pour Jacques Lagroye, de science politique, dont il a longtemps présidé la section au CNRS, qu'entendue comme science sociale ou sciences sociales du politique.

 

Société et politique : c'était d'ailleurs, déjà, le beau titre, classique, de son premier livre sur Jacques Chaban-Delmas et Bordeaux, sa ville. Légitimation, institutionnalisation, politisation : la trilogie des concepts sur lesquels il a travaillé, pour qu'à notre tour nous puissions mieux travailler avec, traduit également cette réflexion incessante sur la production du politique dans la société. Le choix de son objet de prédilection aussi, l'Eglise catholique, qui doit autant à un parcours biographique et une socialisation politique singuliers qu'au souci de s'inscrire en marge des objets canoniques de la science politique pour poser les questions de la règle et de l'institution.

 

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Je soupçonne Jacques Lagroye d'avoir compris avant moi que, rattrapé par la passion du journalisme que j'avais tenté de domestiquer en la transformant en objet d'étude, je ne finirai pas cette thèse de doctorat qu'il avait accepté de diriger, et sur laquelle j'ai travaillé avec lui quatre inoubliables années. Peut-être le jour où, par une sorte de clin d'œil malicieux et amical, il me conseilla vivement de lire le livre qui le travaillait à ce moment-là : L'Avenir d'une illusion.

 

Des thèses, Jacques Lagroye en aura beaucoup dirigé, avec une disponibilité absolue, une écoute exceptionnelle, sachant toujours comment critiquer pour mieux faire progresser, replaçant toujours la recherche dans la vie comme il plaçait la politique dans la société. Il était un formidable et infatigable pédagogue.

 

Jacques Lagroye est mort hier, dimanche 1er mars.

 

Nous sommes sans doute aujourd'hui quelques uns à nous sentir très tristes et, plus que jamais, d'une même famille. Je pense fort à ses amis, à mes amis, Bastien François, Guy Birenbaum, Frédéric Sawicki, Jean-Louis Briquet, Loïc Blondiaux, Sylvie Gillet, Delphine Dulong, Julien Fretel...

Tous les commentaires

Merci, Sylvain, pour l' hommage à cet enseignant et chercheur d'exception qu'était Jacques Lagroye. A l'heure où l'on cherche à importer dans le monde de la recherche des indicateurs de performance individuelle, où le marché universitaire que l'on nous propose ressemble à s'y méprendre à une lutte de tous contre tous, la disponibilité de Jacques, son refus des fausses valeurs de la notoriété, la générosité de ses enseignements et son souci constant d'ouvrir la voie aux autres dans le travail des concepts comme comme dans l'accompagnement des recherches, nous laissent à tous des armes pour résister, ici et maintenant, au monde que l'on essaye de nous imposer.

C'était un maître, au plein sens du terme. Un homme guidé par la passion de savoir, et un homme qui pensait qu'on ne peut rien comprendre sans une forme d'amour pour ce qu'on étudie (pour lui, c'était chrétien). Comme Sylvain, j'ai le coeur lourd, et comme Loïc, une sourde colère en pensant à ce qui se dit sur l'enseignement et la recherche depuis quelques temps. Les gens qui parlent n'ont pas un gramme de son intelligence des choses.

Avec de la chance, il arrive de croiser, à deux ou trois reprises dans sa scolarité, de la maternelle à l'université, un enseignant qui change le cours de votre vie, qui vous donne à jamais, sur le moment ou rétrospectivement, le sentiment de vous avoir en partie produit. Très bel hommage. je n'ai pas eu la chance de l'avoir comme prof. Sa "sociologie politique" fait partie de ce qui se fait de mieux dans le genre...

Merci Sylvain pour ce bel hommage; Je me rappelle Jacques Lagroye plein de jeunesse intellectuelle et politique sur un pont à Lyon alors que je le ramenais à la gare de Perrache. Il intervenait (aux côtés de Marc Abélès, Laurent Douzou, Jean-Claude Passeron et Yves Schemeil) dans une journée de recherche que j'avais organisée à l'IEP de Lyon sur le thème : "Les statuts de l'histoire dans l'analyse des processus politiques". C'était le mercredi 16 mai 2001. Alors que nous parlions de mon évolution vers la LCR comme de mon intérêt pour la tradition libertaire (nous avions été tous les deux proches, à Bordeaux, de la CFDT des années 1970), il me lança : "Je vous comprends. Moi-même je me sens de plus en plus anarchiste"...

C'était un grand professeur, un de ceux pour lesquels on se dit qu'on a pas perdu son temps à l'université, quels que soient les destins ultérieurs. Je me rappelle toujours quand il nous disait avec gourmandise "c'est un grand livre"(parlant aussi bien de Giddens ou de Berger et Luckmann...), phrase qui contenait la promesse d'un voyage inoubliable à la découverte de quelque nouveau continent de la sociologie politique. Je me rappelle aussi que, dans cet UFR 11, dont les enseignants cédaient parfois aux dogmatismes d'écoles de pensée, Lagroye prêchait inlassablement la confrontation des paradigmes et des approches. Je me rappelle surtout la générosité dont il faisait preuve, toujours prêt à trouver quelques minutes pour écouter patiemment, derrière une table de café du quartier latin, quelque étudiant fougueux persuadé d'avoir trouvé LE sujet indépassable pour son mémoire ou sa thèse. Jamais de mépris, d'humiliation ou de rebuffade : même quand il fallait expliquer à l'impétrant que le monde n'était pas né au moment se son admission en maîtrise de science politique, c'est avec chaleur et humour qu'il savait recadrer les choses. Grand universitaire et grand pédagogue. C'est rare.

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