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Journal d'une enquêtrice Insee_2

Dominique Gauthier écrit dans un commentaire du message précédent que Mediapart a beaucoup traité de la délocalisation de l'INSEE à Metz. J'ai fait une petite recherche et lu les articles. Je n'ai guère été étonnée de voir que, comme d'habitude, il n'y a rien sur les employés vacataires de l'Insee. Nous representons pourtant 17% du personnel total de l'Insee. Qu'on ne parle jamais de nous ne m'étonne plus. Sur le site Insee lui-même, il n'est fait aucune référence à notre métier et pourtant ça nous aiderait surement à mieux le pratiquer. J'avais écrit au webmaster du site mais c'est resté lettre morte.

Combien de sociologues, économistes, journalistes, professeurs utilisent régulièrement les enquêtes Insee et ont réellement conscience qu'il y a derrière des gens qui vont "gratter" sur le terrain, des pigistes à vie, cumulant les contrats précaires, ayant dû se battre des années durant pour obtenir un accès aux indemnisations assedic. Et encore.... l'Insee est l'administration la moins pire sur ces questions : le Ministère de l'Agriculture emploie des enquêteurs vacataires à la condition expresse qu'ils ne s'inscrivent pas au chômage entre deux contrats. Je me suis déjà battue sur ce terrain et pour finir j'ai été proprement et simplement "virée" sans ambages, dans un hall de direction départementale après 13 ans de service. Je n'ai même eu le privilège qu'on me l'annonce dans un bureau ! La loi Sapin de déprécarisation des vacataires n'est pas passée par ces administrations....

 

Alors un enquêteur Insee c'est quoi ? "Quoi" est le mot qui convient, pendant des années, on a été budgeté comme du matériel......Et pourtant ce n'est pas un "petit boulot" qu'on fait en attendant mieux. C'est un vrai travail. Certain(e)s travaillent pour l'Insee depuis 20 ou 30 ans et partent avec des retraites de misère. Non ce n'est pas un petit boulot d'étudiant car on l'aime notre travail : on aime être indépendant, travailler de chez soi, s'organiser soi-même, on aime le fait d'aborder tous les sujets les plus sérieux et les plus actuels dans nos enquêtes, on aime le fait d'être informé, de devoir s'informer sur ces différents sujets pour pouvoir répondre aux questions, on aime la relation privilégiée qu'on a avec les personnes que l'on enquête. Certaines enquêtes nous amènent à suivre les familles pendant plus d'une année. Ça crée des liens.... On aime aussi cette rencontre avec des gens de toutes catégories socio-professionnelles, de tous âges, on aime les discussions qu'on peut avoir avoir avec eux, une fois l'enquête finie. On aime être au coeur de la vie, là où ça pulse, où les choses se disent. L'enquête Emploi, c'est nous, on suit les gens pendant plus d'un an, on entre dans le discours intime de chacun, on voit l'évolution des conditions de travail car on nous en parle hors enquête. C'est d'ailleurs suite à ces rencontres que j'ai lu Dejours, Pezé et d'autres.....je voulais savoir comment on survit quand on est mère de famille et qu'on travaille dans une usine de gâteaux qui vous téléphone à 5 h du matin pour venir travailler à 5h30 sans vous avoir prévenue la veille. Je voulais savoir pourquoi chez Renault on se suicide et pourquoi les cadres que j'interroge dans l'enquête Emploi disent ne plus pouvoir. C'est toute cette parole informelle qu'on recueille dans les entretiens et qu'ensuite on approfondit en lisant ceux qui ont travaillé sur le sujet. C'est aussi des enquêtes sur le parcours de vie, les accidents de la vie, pour lesquelles nous devons trouver les mots qui réconfortent lorsque les gens pleurent devant nous. C'est aussi la solitude parfois des personnes âgées qui s'exprime. On a alors droit aux petits gâteaux et au jus d'orange, histoire de nous retenir "encore quelques minutes, Mademoiselle....."

 

Les enquêtes donc ....concrètement et en général des logements sont tirés au sort par strates, on fait un répérage pour voir qui habite le logement, puis on envoie un courrier pour prévenir que telle enquête aura lieu à telle date et que tel enquêteur téléphonera pour prendre rendez-vous. Le répérage n'est jamais facile, surtout si on habite en ville car les boites aux lettres sont souvent inaccessibles. Depuis des années on demande un passe, comme les facteurs mais on ne l'obtient pas. Donc chacun a ses ficelles, ses trucs pour arriver à récupérer les noms des occupants des logements. Le repérage n'est pas payé en tant que tel, il fait partie de l'enquête. On souhaiterait pourtant qu'il soit différencié pour une meilleure visibilité et prise en compte des problèmes spécifiques au repérage.

 

Une fois ceci fait, il faut téléphoner aux personnes et faire preuve de talent. Bien expliquer qu'on est INSEE et non pas INC, que non on ne veut pas vous vendre des cuisines, que oui vous en avez marre d'être enquêté par téléphone pour des niaiseries, mais là Madame c'est sérieux, c'est une enquête économique qui débouchera peut-être/surement à terme sur une loi sensée améliorer votre vie (enfin selon qui vous avez voté car les enquêteurs font les enquêtes mais ce sont les politiques qui font les lois et tous n'ont pas la même perception de la qualité de la vie...).

 

Ensuite on arrive avec notre ordinateur. En général on patine un peu au premier entretien mais ensuite ça roule tout seul. On est sensé ne jamais interpréter la question et la lire telle qu'elle est. Mais quelques fois on a eu des questions tellement longues et tarabiscotées que lorsqu'on arrive au bout, l'enquêté ne sait plus de quoi il s'agit. Mais bon on y arrive grâce à notre expérience.

 

Nous sommes rémunérés au questionnaire. Des tests sont faits en amont pour déterminer une durée moyenne, laquelle conditionnera le prix du questionnaire. Bien sûr les questionnaires non-répondus ne sont rémunérés que quelques euros alors qu'ils nous ont aussi demandé du travail de repérage, de contact etc.

 

Dans un prochain message je vous explique pourquoi nous sommes en grève depuis 3 mois. Mais avant je vous fais passer le témoignage d'Elisabeth. (J'ai associé mes collègues à ce blog par l'intérmédiaire de notre forum, car je ne peux pas les faire venir, je n'ai pas de possibilité de parrainage).

 

 

Tous les commentaires

22/04/2009, 20:43 | Par Anne Guérin-Castell

Merci pour cette description de votre métier. L'État est le plus grand utilisateur de personnes sans statut, rémunérées à l'heure, ou, comme vous, à la tâche, sans congés payés ni prime de précarité, révocables du jour au lendemain, et avec des droits à la retraite minimes, à condition que les administrations n'aient pas "oublié " de cotiser… L'État employeur se permet ce qu'il ne tolère pas des patrons privés.

22/04/2009, 22:52 | Par dominique gautier

Je savais bien sûr que les précédents articles de Médiapart n'abordaient pas les problèmes et la situation des hommes et femmes de terrain, c'est la raison pour laquelle j'ai salué votre projet comme une heureuse initiative et comme un complément indispensable aux précédentes informations. Continuez, je pense que nous vous lirons avec intérêt. Bien à vous.

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