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Retour sur le mouvement étudiant (IEP de Lyon)
Achevé le 16/06/2009
Ce qui nous a poussé à l’action, c’est d’abord un sentiment de révolte. Une révolte contre l’injustice mais aussi et surtout contre notre propre indifférence. Cette révolte est individuelle mais elle cherche à s’accomplir dans et par le groupe. Cela ne signifie pas que nous ayons agis par pure passion car l’indignation et la réflexion se nourrissent l’une l’autre. La révolte n’est possible que lorsqu’elle se fonde sur la réalité, qui n’est perceptible que par la réflexion critique.
Le temps de l’analyse critique
Durant les mois de décembre et de janvier nous avons cherché à décrypter les réformes mises en place dans l’Université depuis 2007 et la loi dite LRU. Nous avons examinés la politique menée dans nos universités à la lumière d’une interrogation centrale : ces réformes sont-elles justes ?
Une fois l’analyse juridique, économique et politique plus ou moins poussée de ces dernières effectuée lors des débats et autres ateliers de réflexion, nous en sommes arrivés à la conclusion qu’elles menaçaient les principes fondamentaux de notre bien-commun en réservant le savoir d’ « excellence » à une élite restreinte sélectionnée par la fortune. D’un côté les établissements capables de performances au niveau mondial, de l’autre des universités populaires abandonnées par l’Etat ayant le choix entre la disparition et l’adaptation au « marché du travail ».
Le temps des Assemblées et des manifestations
Après l’analyse, notre travail s’est centré sur l’action. Nous avons organisé des Assemblées générales en faisant le choix de respecter les principes démocratiques au nom desquels nous nous battons pour être légitimes : liberté de parole, tribune « arbitre », cadre propice à l’écoute et à la réflexion… Nous avons reconstruit un espace démocratique au cœur de notre institut qui souffrait terriblement de cette absence. Ce pouvoir reconquis était presque aussi important que les buts que nous poursuivions. Je dirais même qu’il était un but en soi. Nous avons tenu à mener tout notre mouvement avec une sorte de sincérité et cela a payé. Car l’Assemblée générale, sereinement installée au cœur de l’IEP a pu prendre de sérieuses décisions comme le boycott des cours, la participation aux manifestations puis le blocage. L’Institut a pris un tour d’avance dans la mobilisation en ne manquant aucun rassemblement depuis le mois de janvier. La machine était lancée. Durant cette période, le blocage a été plusieurs fois proposé et rejeté en AG qui estimait que le moment n’était pas encore venu.
Le temps du blocage
Le 23 février, à la sortit des vacances nous sommes passés à la vitesse supérieur. Après, comme je l’ai rappelé, qu’il ait été plusieurs fois discuté et rejeté en AG. Au lendemain du vote du blocage, le « comité de mobilisation » se crée et tout s’accélère. Le blocage total des cours était pour nous l’unique moyen de pouvoir nous mobiliser de manière intense. Nous nous levions tôt le matin pour occuper l’institut et nous couchions tard le soir après les réunions et les actions du jour. Cela nous a permis d’organiser sérieusement les AG devenues régulières en présentant des bilans de nos actions, en établissant des contacts avec les autres Universités etc… En même temps, le blocage a créé certaines tensions inévitables avec les étudiants « anti ». Pour une grande partie d’entre eux, il s’agissait d’étudiants contre le mouvement en général qui prenaient prétexte du blocage pour le discréditer. Les débats ont été rudes et souvent bien menés, bien que répétitifs à la longue, ce qui nous a amené à limiter le temps de parole et de débat à 2h. Au final, l’AG a toujours reconduit le blocage et nous a accordé sa confiance : qui a dit que la démocratie ne pouvait pas trancher ?
La tension est à son comble le 10 mars lorsque la tenue d’un vote à bulletin secret est décidée en AG, suite à une mobilisation massive des « anti-bloqueurs ». Les étudiants mobilisés craignent pour le mouvement : le bulletin secret est l’instrument briseur de grève étudiante par excellence. Mais le 10 mars, une fois de plus, le blocage est reconduit et cette fois-ci à bulletin secret par 52% des votes (70% de participation). Après 2 semaines de blocage total, alors que les étudiants craignent pour leur semestre et que la fatigue se fait sentir, ils témoignent massivement de leur soutien au mouvement et de leur opposition à la politique gouvernementale. C’est une formidable victoire de la démocratie étudiante et une belle récompense aux mobilisés pour avoir respecté les règles du jeu démocratique. Comment ne pas exprimer notre dégoût lorsque les médias ne cessent de véhiculer les clichés en masse sur les « inquiétudes » des étudiants et les prises d’otage des universités par une minorité « ultra-gauchiste » ?
Le temps de la critique des médias
Le rapport aux médias est un élément important du mouvement. En effet, ce n’est que lorsqu’on est confronté directement à leurs manquements que l’on comprend tout l’enjeu de l’indépendance du journaliste et du droit à l’information.
Certains journalistes ont accusé le mouvement d’être confus dans ses objectifs et dans sa communication. Les idées reçues sont une nouvelle fois invalidées par notre expérience. A l’IEP, le comité de mobilisation s’est doté d’une « commission communication » dont je faisais partie. Dès le lendemain du blocage, nous sommes allés voir les journaux locaux en personne, avons établi une liste de contact et publié des communiqués réguliers. Autant dire que nous avons fourni des efforts de communication importants en plein mouvement de grève ! Quel étrange inversement des rôles : le journaliste n’a plus besoin d’enquêter et d’investir les réseaux, ce sont les acteurs qui doivent vendre leur information. Comme si nous n’existions pas avant de paraître dans le journal, alors qu’en réalité, c’est l’information qui est fausse si elle ne nous mentionne pas.
Mais notre mouvement étudiant, qui se déroulait alors plutôt bien et qui était massivement soutenu n’intéressait pas plus que cela les médias. Comme s’il n’était pas encore temps d’en parler. Les quelques étudiants grévistes étaient pour eux un simple « soutien » aux enseignants-chercheurs qui frôlaient la manipulation.
Tout au long du mouvement, on a très clairement senti que les médias locaux comme nationaux agissaient par « vague » autour de certains thèmes à la mode plus vendeurs que d’autres. Le problème démocratique que cela pose est que d’une part ces « vagues » sont bien souvent dictés par le pouvoir (sous la forme de communiqués gouvernementaux) et d’autre part que l’information s’uniformise comme un tout. La liberté d’expression et d’information, même si elle subsiste, devient un leurre dans ces conditions.
Ainsi, il y a eu la « vague » sur le blocage des facultés et les tensions qu’il a généré entre les étudiants. A l’IEP, nous avons eu une très mauvaise expérience qui témoigne des effets catastrophiques de ces manquements journalistiques. Un peu avant le vote à bulletin secret du 10 mars qui allait reconfirmer un soutien massif des étudiants au blocage, l’équipe TV de France 2 est venue nous voir (peut-être sur appel d’un « anti-mouvement »). Elle a filmé les amphis vides, a accordé 2 passages aux anti-bloqueurs et à peine 5 secondes à un étudiant bloqueur. Le reportage rapporte les « inquiétudes » des étudiants et la désertion des amphis, et ne fait aucun cas de la reconduction du blocage en AG depuis plus de 2 semaines. Cela n’est ni plus, ni moins que de la désinformation.
La conséquence de cet effet « vague » est que les journalistes ont bien souvent déjà leur reportage en tête quand ils viennent nous voir, et il est toujours surprenant de se faire interroger par quelqu’un qui ne prend en note que certaines expressions qui « collent » à son projet d’article en se désintéressant de tout le reste, parfois essentiel. Quand on discute avec certains d’entre eux, on arrive parfois à retirer un élément d’explication de cette crise du journalisme : tout est dicté par les directions de rédaction, et non par l’actualité des faits.
Les médias ont un pouvoir monumental dans notre société et beaucoup d’entre eux font semblant de l’ignorer. A l’heure de la communication massive et du tout-numérique, la liberté d’information reste un combat de tous les jours. Ce n’est pas un hasard si les anciens résistants sont les premiers à se scandaliser à travers ce fameux appel du 15 mars 2004 de la soumission des grands groupes d’information aux intérêts privés. Les militants d’hier et d’aujourd’hui savent à quel point la liberté de la presse, d’information, est précieuse pour la démocratie. D’autant que les affaires qui nous poussent à un réveil citoyen ne cessent de se multiplier.
Le temps de la répression
La violence policière était jusqu’alors pour beaucoup d’entre nous une abstraction. Elle est devenue au cours de ce mouvement une réalité. Il y aurait beaucoup à dire sur ce que nous avons vécu, mais je vais essayer d’aller à ce qui me paraît essentiel, c’est-à-dire le plus inquiétant.
Il y a d’abord la violence du rapport du policier avec les citoyens en elle-même : les CRS comme toutes les « forces de l’ordre » n’ont-ils pas pour mission de protéger les citoyens et leurs droits avant tout ? Au contraire, ils apparaissent aujourd’hui comme une force de répression dans les manifestations, armés comme des soldats, et non comme une force protectrice. De même, il faut dénoncer les dérives de la BAC : qu’est-ce qui justifie, et je l’ai vue de mes yeux, un flashball pointé à moins d’un mètre de distance sur le visage d’une étudiante apeurée qui n’oppose aucune résistance ? Et ce n’est pas une exception lyonnaise : un étudiant de Toulouse a perdu un œil par un tir de flashball durant le mouvement, les autres « accidents » de ce type sont nombreux. De même, le fameux « outrage et rébellion » devient un outil prétexte à une répression systématique dont nous avons fait les frais.
Mais l’autre aspect de la répression et peut-être encore plus inquiétant est sa dimension organisée. En effet, autour du 20 mars, il y a eu une vague simultanée d’arrestations et de violences massive dans plusieurs villes comme en témoignent les comptes-rendus de la Coordination nationale des étudiants qui les ont dénoncées. Je n’ai aucune preuve qu’un ordre ait été donné au niveau national. Mais cela nous interroge : comment expliquer que les CRS se mettent à charger au moment de la dispersion des manifestations si ce n’est pour semer la panique et laisser le champ libre aux agents de la BAC qui peuvent pratiquer des interpellations individuelles ? C’est malheureusement la volonté de « faire du chiffre » dans les arrestations qui transparaît à travers ces faits. En plein mouvement, le rapport d’Amnesty international dénonçant les « violences policières » et l’impunité des forces de l’ordre en France est venu confirmer notre expérience sur le terrain.
Ces deux dernières critiques très présentes dans notre mouvement, celle des médias et celle de la violence policière, nous ne sommes pas les premiers à les avoir portées. Ainsi les clichés véhiculés par les médias, tout comme les « violences policières » ne font-ils pas comme premières victimes les classes populaires ? Notre expérience nous a persuadé, si cela était nécessaire, que nous ne luttions pas uniquement pour défendre nos propres intérêts, ceux des étudiants et de l’Université, mais pour la société toute entière, portés par une espérance de démocratie et de justice qui nous dépassait largement.


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Merci pour la qualité de votre témoignage.