Accueillir un ami.
Pas toujours facile de faire venir quelqu'un à La Réunion. Et, bizarrement, les choses se gâtent carrément quand le quelqu'un en question est étranger, et pas un faux étranger (genre un Belge ou un Italien, qui, s'ils sont étrangers, ont quand même un passeport européen, ce qui aide vachement à prendre l'avion), non, je veux dire un vrai étranger, un étranger de loin, qui n'a pas la même identité nationale que nous, qui mettrait du piment sur sa choucroute, et pour qui la neige ne serait pas un terrain favorable à la dissimulation (moi, à sa place, j'aurais pas forcément choisi Strasbourg comme ville d'accueil, mais bon).
Bref, pressentant qu'il ne serait pas forcément aisé de réunir les pièces démontrant que non, notre ami ne cherchait pas à immigrer depuis Strasbourg pour venir voler le travail du bon Français qui vit à La Réunion (difficile de manger son pain, il devient tout très vite mou sous les tropiques, surtout à la saison des pluies), nous avons confié la tâche de préparer l'attestation d'hébergement à un spécialiste de l'administration, c'est à dire, en toute humilité, moi.
J'en vois déjà qui se gaussent, me revoyant ne pas faire mes comptes, demandant à ma douce de s'occuper des impôts, refusant d'ouvrir mes factures (elles sont terriblement froides leurs enveloppes). Pour autant, je tiens à rappeler que mes compétences sont en la matière particulièrement efficaces : j'ai bien du refaire 5 fois ma carte d'identité depuis mes dix-huit ans, deux fois mon passeport, j'ai déménagé 6 fois, installé 3 fois internet, perdu une fois ma carte grise, changé trois fois de voitures, perdu trois fois mon portable, et surtout, surtout, je travaille dans l'éducation nationale (non, si vous n'êtes pas prof, si vous ne connaissez ni la gestion d'une classe, ni l'administration d'un établissement, ni le rectorat, ni i-prof, gaia ou stéphanie, vous ne pouvez pas comprendre...).
J'avais une mission, et une seule : aller demander à la mairie ce qu'on appelle une attestation d'hébergement. En quelques mots, pour ceux qui ne connaîtraient pas ce vertueux papelard, il s'agit de déclarer à la mairie que vous allez accueillir quelqu'un chez vous. Voilà. Dit comme ça, ça semble presque facile. Donc j'y suis allé, une première fois. J'ai dit à la dame « J'ai un ami qui doit venir me voir » ; elle n'a pas eu l'air intéressé plus que ça. J'ai ajouté : « C''est un étranger ». Tout de suite, elle a mieux pris conscience de la situation « Vous avez son passeport ? ».
Là, j'étais embêté, parce que, voyez-vous, son passeport, il en a quand même besoin. Elle m'a rapidement rassuré en me disant qu'une photocopie ferait l'affaire (là, je me suis dit que pour ceux, relativement nombreux encore, qui n'ont pas internet, c'était quand même pas très rapide à mettre en place tout ça).
Après comprenant que je découvrais les modalités de l'accueil, elle m'a tendu un papier récapitulant les pièces à fournir : mon bail (histoire d'être sûr que j'habite bien quelque part, ) une facture (histoire d'être sûr que j'habite bien là où j'habite), mes trois dernières fiches de paie (oui, parce que quand on est pauvre, on a pas le droit d'accueillir des amis), une photocopie de ma carte d'identité (des fois que je sois pas moi), l'adresse de mon hôte à l'étranger (j'étais un peu emmerdé, parce que mon hôte étranger, il vit en France, même si Strasbourg, bon, vous comprenez quoi, ils sont pas pareils, les Strasbourgeois...), et, naturellement, y a pas de petit profit mon bon monsieur, 45 euros de timbres fiscaux (c'est-à-dire qu'en accueillant un étranger, je finance le charter qui en raccompagnera un autre, je me sens moins coupable tout de suite). Quand elle m'eut dit tout ça, je lui expliquai que mon ami vivait en France, marié à une française. Elle me répondit alors que finalement, elle ne savait pas, il fallait qu'elle vérifie.
Elle a donc appelé un premier collègue, qui ne savait pas, un deuxième, qui ne savait pas, puis m'a demandé de repasser dans la semaine.
Quand je revins, une de ses collègues au terme d'une épuisante recherche avait enfin trouvé la solution : pas besoin d'attestation. Elle me tendit le papier qui en faisait foi. Je le regardai à peine, la remerciai, appelai mes amis qui étaient peu surpris parce que quand même la préfecture leur avait bien dit que...
Trop tard, je regardai de nouveau le papier. C'était un document issu de Russie.net, expliquant aux Russes les conditions pour entrer sur le territoire français. Or La Réunion, c'est pas tout à fait la France : on a beau avoir un visa Schengen on peut pas venir : on n'est pas dans l'espace européen ; si vous voulez, on est en France, mais on n'est pas en Europe (je me demande pourquoi Philippe de Villiers ne s'installe pas ici ... une question de climat ?) Là, j'ai commencé à avoir un doute. Mes amis m'ont rappelé le lendemain pour confirmer ce doute, sans trop remettre en cause mes capacités administratives (en même temps, ils avaient encore besoin de moi).
J'ai décidé de réunir tous les documents avant d'aller à la mairie, et même d'arriver en avance au trésor public pour pas faire la queue. Bien joué, il n'y avait personne devant moi. Dommage qu'ils refusent les chèques : ils veulent que du liquide (ben oui, il est pas fou, l'État). Le temps que je revienne du distributeur, le bureau était plein.
Enfin, j'arrive à la mairie, tous les papiers en main (et je peux vous assurer qu'il est pas facile non plus de retrouver dans mon bureau un bail et des fiches de paies). Ce n'est plus la même dame qui m'accueille. Elle est, comment dire, plus froide : « Ah ? Vous voulez accueillir un étranger ? Et il vient d'où ? ». Moi : « De Strasbourg ». Elle ne sourit pas. Je sens que ça va pas être facile. Je lui explique qu'il est togolais. « C'est en Afrique, ça ? ». Moi : « Oui, en Afrique de l'Ouest ». Elle : « C'est mieux. ». Là, après une légère hésitation, j'ai quand même risqué « Parce que l'Afrique de l'Est, c'est moins bien ? ». Elle n'a pas répondu.
L'attestation était remplie, je pensais en avoir fini, crédule que je suis, lorsqu'elle me dit : « Il faudra repasser demain, parce que l'élu doit la signer ». Je dois avouer qu'une certaine crispation montait en moi. Je suis donc resté assis en lui répondant « Mais ça ne fait rien, j'ai un peu de temps, je vais attendre » (vous me direz, il y en a qui l'attendent toujours l'Elu, mais ils doivent être de peu de foi, j'suis sûr). Elle m'a regardé, et a décroché son téléphone, a passé un premier coup de fil. Puis m'a laissé, une dizaine de minutes. Quand elle est revenue, j'étais toujours là. Je l'ai sentie un peu déçue J'ai battu des cils (dans Biba, ils disent que ça fonctionne). Elle a passé un autre coup de fil. L'élu a décroché (il faudra en parler aux autres,là, du téléphone, ça a l'air efficace). Et je n'ai plus eu qu'à faire la queue à la poste pour envoyer mon divin papier à mes amis qui pourraient aller à la préfecture pour qu'on leur donne un autre papier pour qu'il passe la frontière qui sépare la France de la France.


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Frontière qui sépare la France de la France. Et payante, en plus.
Hallucinant ! On vit dans un pays de fous.
"surtout, surtout, je travaille dans l'éducation nationale (non, si vous n'êtes pas prof, si vous ne connaissez ni la gestion d'une classe, ni l'administration d'un établissement, ni le rectorat, ni i-prof, gaia ou stéphanie, vous ne pouvez pas comprendre...)."
Mes plus profondes, mes plus sincères manifestations de compassion, de loin, de la France-Deurope à la France-Pasdeurope. Cet invraisemblable bateau ivre qui danse sur sa cale selon les courants.
Et je vous raconterai quelque jour (déjà fait il me semble sur quelque fil médiapartien) comment un proche très cher, Lorrain de père en fils depuis les croisades (je sais, ce n'est pas une excuse) , ne put pas renouveler son passeport...
et ben..... ça ressemble à un odyssée infernale, cette histoire, on a du mal a y croire, mais l'administration réussit toujours a nous surprendre !
Extrait
Le château
de
Kafka
"Ce village appartient au Château; y habiter ou y passer la nuit c'est en quelque sorte habiter ou passer la nuit au Château. Personne n'en a le droit sans la permission du comte. Cette permission vous ne l'avez pas ou du moins vous ne l'avez pas montrée.
K s'étant à moitié redressé passa la main dans ses cheveux pour se recoiffer, leva les yeux vers les deux hommes et dit :
- Dans quel village me suis-je égaré ? Y a-t-il donc ici un Château ?
- Mais oui, dit le jeune homme lentement, et quelques-uns des paysans hochèrent la tête, c'est la Château de monsieur le comte Westwest.
- Il faut avoir un autorisation pour pouvoir passer la nuit ? demanda K. comme s'il cherchait à se convaincre qu'il n'avait pas rêvé ce qu'on lui avait dit.
- Il faut avoir une autorisation, lui fut-il répondu, et le jeune homme, étendant le bras, demanda comme pour railler K., à l'aubergiste et aux clients :
- A moins qu'on ne puisse s'en passer ?"
Ce mur qui sépare la Frand'europe de la Francepasd'europe : bienvenue au pays du comte de WestWest...
Je ne sais pas si vous êtes prof de français ou d'une autre matière, en tout cas vos élèves ne doivent pas s'ennuyer! Merci pour votre texte instructif, qui nous éclaire sur nos moeurs administratives sous le (sombre) ciel sarkozien, superbement écrit dans un humour décapant : j'ai éclaté de rire deux fois...ce qui n'est pas si fréquent par les temps qui courent...
Je crains que les moeurs administratives, dans ce beau pays de France, ont souvent été un peu psychorigides, que ce soit sous le ciel sarkzien ou sous un autre. Je ne dis pas que NS n'en a pas rajouté mais il n'est pas (seul) responsable de toute les tracasseries rencontrées en France, hier, aujourd'hui et demain.
Beaucoup - peut-être parmi nous - l'aident dans cette quête de l'absurde et de l'inutile.
J'ai ri aussi mais un peu jaune. En tout cas, bravo pour l'obstination.
Sur le Nouvel Obs, je lisais un témoignage également édifiant Neuf mois pour prouver que j'étais française. Ayant épousé il y 22 ans une brésilienne, et mon père étant né aux Etats-Unis, j'ai connu à moindre échelle, un tracas du même genre : non je n'étais pas si Français que ça même si j'avais fait mon service militaire.
La paperasse de la bureaucratie soupconneuse, tatillonne, toujours prête à en rajouter dans la longue liste des dossiers sur tous, sur tout et pour n'importe quoi, on ne sait jamais, les fraudeurs basanés ou avec un fort accent sont partout (avez-vous vu le dernier James Bond ?), ça sent la chape de plomb qui jour après jour descend sur nos têtes. Les murs se rapprochent, disait Boris Vian, la maladie du contrôle, de la surveillance en temps réel, le cancer des jours noirs. Nous y voici, nous y voila.
Qui n'a pas son petit GPS, sa carte vitale à puce RFID détectable à distance, foin des papiers, il y aura big brother.
C'est important en effet de savoir et faire savoir aux intéressés que le régime des étrangers n'est pas le même outre-mer qu'en France métropolitaine.
Bonne chance à votre ami pour le passage de la non-frontière.
Mais la France aime ses citoyens, même ceux qui ayant toujours vécu ailleurs que sur le territoire national en ont oublié les devoirs. C'était il y a une trentaine d'années, alors qu'une de mes amies allait se marier avec un jeune américain d'origine française; ce dernier reçut la visite des gendarmes qui l'embarquèrent au motif qu'il n'avait pas fait le service militaire et était catalogué "déserteur".... Ce crétin venait de sortir vivant de deux années de guerre au Vietnam sous la bannière US qui ne lui avait laissé aucun choix..... Il fallut la menace d'un scandale pour qu'il soit relâché après dix jours d'enfermement.
Votre histoire de frontières nous prouve que, même après la chute du mur de Berlin, il en est d'autres qui s'élèvent "à l'insu de notre plein gré" et notre nouvelle "traçabilité numérique" y ajoute chaque jour sa pierre.
Je précise : finalement il n'y avait naturellement besoin de rien de tout ça...